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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


LA DES-AMERICANISATION DU MONDE par Noam CHOMSKY

Publié par medomai sur 26 Novembre 2013, 20:21pm

Catégories : #CHOMSKY, #USA, #POLITIQUE, #TEA PARTY, #DEMOCRATIE, #CUBA, #RELATIONS INTERNATIONALES, #ECONOMIE

DÉS-AMÉRICANISER LE MONDE,

Par NOAM CHOMSKY

Tribune ouverte (cf note (1)) publiée lundi 5 novembre 2013 à 09:54 sur le site truth-out.org ( http://truth-out.org/opinion/item/19825-noam-chomsky-de-americanizing-the-world )

(je précise tout de suite que ce texte sera immédiatement retiré de ce blog s'il existe des ayant-droits sur la traduction : prière à eux de se manifester en m'écrivant).

(Image : Lance Page / truthout ; adapted : Valerie Everett / Flickr)

(Image : Lance Page / truthout ; adapted : Valerie Everett / Flickr)

Noam CHOMSKY (né en 1928) (photo credit : Oliver Abraham ; oliverabraham@gmx.de)

Noam CHOMSKY (né en 1928) (photo credit : Oliver Abraham ; oliverabraham@gmx.de)

Durant le dernier épisode de la farce de Washington, épisode qui a abasourdi et stupéfait le monde, un commentateur chinois a écrit que si les États-Unis sont incapables de se comporter comme un membre responsable du système mondial, alors peut-être le monde doit-il se " dés-américaniser " (become De-Americanized) - et se séparer de l'État voyou (rogue state) que constitue l'actuelle puissance militaire dominante, puissance qui est cependant en train de perdre sa crédibilité dans les autres domaines.

L'origine immédiate de la débâcle à Washington fut le net virage à droite de la classe politique. Dans le passé, on a parfois décrit les États-Unis avec ironie - mais non sans raison - comme un État à parti unique : le parti des affaires (business party), composé de deux factions qualifiées de "démocrates" et de "républicains".

C'est désormais faux. Les États-Unis sont bien encore un État à parti unique, le parti des affaires. Mais ce parti ne comporte qu'une seule faction : les Républicains modérés (moderate Republicans), maintenant appelé "néo-démocrates" (New Democrats) (selon la désignation adoptée par la coalition du Congrès des États-Unis elle-même) (2).

Une photo du groupe des "néo-démocrates" sur leur site internet (http://newdemocratcoalition-kind.house.gov/).

Une photo du groupe des "néo-démocrates" sur leur site internet (http://newdemocratcoalition-kind.house.gov/).

Il s'agit encore d'une organisation Républicaine, mais elle a depuis longtemps abandonné toute prétention à constituer un parti parlementaire normal. Norman Ornstein, commentateur conservateur de l'American Enterprise Institute (3) décrit les Républicains d'aujourd'hui comme " une insurrection radicale - idéologiquement extrême, méprisant les faits et les compromis, refusant d'admettre la légitimité de ses adversaires politiques " : un grave danger pour la société.

Le parti est systématiquement en service commandé (in lock-step service) pour les très riches et le secteur des entreprises (the very rich and the corporate sector). Dans la mesure où il n'est pas possible d'obtenir le vote des gens avec ce programme, il s'est trouvé contraint alors de mobiliser des secteurs de la société qui, en se basant sur les critères mondiaux, sont constitués d'extrémistes. [Car c'est bien ] la folie (crazy) [qui] constitue la nouvelle norme parmi les membres de l'organisation "Tea Party" et d'une foule d'autres partis hors-normes.

L'establishment Républicain et ses commanditaires du monde des affaires avaient prévu de les utiliser comme un bélier dans l'assaut néolibéral contre la population - pour privatiser, pour déréglementer, et pour diminuer la taille de l'État (limit government), tout en préservant les fractions [de celui-ci] qui demeurent au service de la richesse et du pouvoir, comme les militaires.

L'establishment républicain a connu un certain succès, mais se trouve aujourd'hui dans l'incapacité de contrôler sa base, à sa plus grande consternation. L'impact sur la société américaine se fait ainsi encore plus sévère. Pour prendre un exemple : la réaction virulente contre l'Affordable Care Act suivie de la quasi-fermeture des services de l'État.

L'observation du commentateur chinois n'est pas entièrement neuve. En 1999, le politologue Samuel P. Huntington (4) nous avait averti en affirmant qu'aux yeux de la plus grande partie du monde, les États-Unis étaient en train de devenir " de plus en plus une superpuissance scélérate (rogue superpower) ", considérée comme " l'unique plus grande menace externe pour leurs sociétés "(5).

Quelques mois après le début du mandat de Bush, Robert Jervis, président de l'American Political Science Association, nous avait averti en soulignant que " aux yeux de beaucoup de monde, en réalité, le principal État voyou ce sont aujourd'hui les États-Unis". Huntington et Jervis ont l'un et l'autre prévenu qu'un telle voie (course) était imprudente [et que] les conséquences pour les États-Unis pourraient être nocives.

Dans le dernier numéro de Foreign Affairs, le principal journal de l'establishment, David Kaye (6) examine l'un des aspects de la séparation entre Washington et le monde : le rejet des traités multilatéraux " comme si c'était un sport ".

David KAYE, professeur de droit international à l'Université de Californie.

David KAYE, professeur de droit international à l'Université de Californie.

Il explique que certains traités sont refusés en bloc (rejected outright), comme lorsque le Sénat des États-Unis " a voté contre la Convention relative aux droits des personnes handicapées en 2012 on contre le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE) en 1999. "

D'autres sont abandonnés (dismissed) par inaction, y compris " des sujets comme le travail, les droits économiques et culturels, les espèces menacées, la pollution, les conflits armés, le maintien de la paix, les armes nucléaires, le droit maritime, et la discrimination contre les femmes. "

Le refus des responsabilités internationales (international obligations) " a grandi et s'est tellement enraciné (grown so entrenched)," écrit David Kaye, " que les gouvernements étrangers ne s'attendent [même] plus à la ratification ni à la pleine participation de Washington dans les institutions créées par les traités. Le monde avance, les lois se rédigent ailleurs, avec un engagement américain très limité (s'il existe). "

Bien que n'étant pas nouvelle, la coutume s'est en effet enracinée de plus en plus au cours des dernières années, accompagnée de l'acceptation tranquille, à la maison, de la doctrine selon laquelle les États-Unis ont parfaitement le droit d'agir comme un État voyou.

Pour prendre un exemple typique, il y a quelques semaines les forces spéciales américaines ont kidnappé (snatched) un suspect, Abou Anas al-Libi, dans les rues de la capitale libyenne Tripoli, l'emmenant jusqu'à un navire militaire afin de procéder à un interrogatoire sans lui laisser ni avocat ni droits (without counsel or rights). Le secrétaire d'État américain John Kerry a informé la presse en arguant que de telles actions sont légales, parce qu'elles sont conformes à la législation américaine, sans provoquer aucun commentaire particulier.

Les principes ne valent que s'ils sont universels. Les réactions seraient légèrement différentes, cela va sans dire, si les forces spéciales cubaines avaient enlevé un terroriste de premier plan comme Luis Posada Carriles (7) à Miami, l'amenant à Cuba pour interrogatoire et jugement en conformité avec la législation cubaine.

Luis Posada CARRILES photographié en 1962 à Fort Bening, Georgia, USA (source : wikipedia)

Luis Posada CARRILES photographié en 1962 à Fort Bening, Georgia, USA (source : wikipedia)

De telles mesures sont le propre d'États voyous. Pour être plus précis, [elles caractérisent] un État voyou qui est assez puissant pour agir en toute impunité ; pour procéder, au cours des dernières années, à des agressions délibérées (at will), pour terroriser de vastes régions du monde avec des attaques de drones, et un foule d'autres choses.

Ainsi que pour défier le monde par d'autres moyens, par exemple en persistant dans son embargo contre Cuba, malgré l'opposition du monde entier depuis fort longtemps, à l'exception d'Israël, qui a voté avec son protecteur lorsque les Nations Unies ont à nouveau condamné cet embargo (188-2) en octobre dernier.

Quoi que le monde puisse penser, les actions américaines sont légitimes, parce que nous disons qu'elles le sont. Ce principe fut énoncé par un célèbre homme d'État, Dean Acheson, en 1962, lorsqu'il donna pour instruction à la Société Américaine de Droit International (American Society of International Law) qu'aucune question juridique ne soit posée dans le cas où les États-Unis auraient à répondre à un défi à leur " pouvoir, [à] leur position et [à] leur prestige. "

Dean ATCHESON (1893-1971), secrétaire d'Etat américain (successeur de Marshall) sous la présidence Truman de 1949 à 53. Sur la photo de groupe : poignée de main du 8 janvier 1953 avec Winston CHURCHILL, devant une carte du monde (à gauche probablement R. Lovett secrétaire à la défense, et à droite, W. A. Harriman, directeur de la Mutual Security Agency)Dean ATCHESON (1893-1971), secrétaire d'Etat américain (successeur de Marshall) sous la présidence Truman de 1949 à 53. Sur la photo de groupe : poignée de main du 8 janvier 1953 avec Winston CHURCHILL, devant une carte du monde (à gauche probablement R. Lovett secrétaire à la défense, et à droite, W. A. Harriman, directeur de la Mutual Security Agency)

Dean ATCHESON (1893-1971), secrétaire d'Etat américain (successeur de Marshall) sous la présidence Truman de 1949 à 53. Sur la photo de groupe : poignée de main du 8 janvier 1953 avec Winston CHURCHILL, devant une carte du monde (à gauche probablement R. Lovett secrétaire à la défense, et à droite, W. A. Harriman, directeur de la Mutual Security Agency)

Cuba commit ce crime, quand il repoussa une invasion américaine et eut l'audace de survivre à une agression visant à lui apporter " les terreurs de la terre " (the terrors of the earth), selon les propres termes d'Arthur Schlesinger, alors conseiller et historiographe de Kennedy.

Lorsque les États-Unis accédèrent à l'indépendance, ils voulurent rejoindre la communauté internationale de l'époque. C'est la raison pour laquelle la Déclaration d'Indépendance (8) commence, [au début du texte,] par exprimer son souci du " respect dû à l'opinion de l'humanité. "

L'évolution d'une confédération désordonnée vers une nation unifiée "digne-de-signer-un-traité " (treaty-worthy), selon l'expression de l'historien de la diplomatie Eliga H. Gould, une nation qui respectait les conventions de l'ordre européen, fut un événement crucial (a crucial element). En atteignant cet état, la nouvelle nation gagna également le droit d'agir comme elle l'entendait à l'intérieur [de ses frontières].

Elle put donc entreprendre de se débarrasser de la population autochtone et développer l'esclavage, une institution si « odieuse » qu’elle ne pouvait être tolérée en Angleterre, selon les paroles de l'éminent juriste William Murray, comte de Mansfield en 1772. L’évolution du droit anglais fut un facteur contribuant à aider la société esclavagiste à s’y soustraire.

Devenir une nation "digne-de-signer-un-traité" conféra ainsi de multiples avantages : la reconnaissance à l'étranger, et la liberté d'agir à demeure sans interférence de quiconque. La puissance hégémonique offre la possibilité de devenir un État voyou, défiant librement le droit et les normes internationales, tout en faisant face une résistance accrue à l'étranger, et en contribuant [finalement] à son propre déclin à force de blessures auto-infligées.

© 2012 Noam Chomsky

Distribué par le New York Times Syndicate

NOTES :

(1) Titre original : De-Americanizing the World.

(2) Le site internet de la Coalition explique que "fondée en 1997 et occupant désormais plus d'un quart du House democratic caucus, la Coalition Néo-Démocrate se présente comme un "bloc modéré de législateurs fiscalement responsables" (a fiscally-responsible, moderate bloc of lawmakers), soucieux de représenter les "millions d'électeurs qui ne se sentent plus représentés dans le processus politique dysfonctionnel d'aujourd'hui" (a vehicle for the millions of americans who feel unrepresented in today's broken political process), et affirme se consacrer "au maintien de la réputation d'une Amérique considérée comme la plus forte et la plus prospère nation du monde " (the New Democrat Coalition is dedicated to maintaining America's standing as the world's strongest, most successful nation).

(3) Il s'agit pourtant d'un think tank néo-conservateur et néo-libéral républicain qui fut largement à l'origine de la doctrine néo-conservatrice des Bush. Fondé en 1943 (il compte dans ses rangs l'un des penseurs fondateurs du néo-conservatisme Irving Kristol, le politicien républicain Newt Gingrich, David Frum ex-plume de George Bush, Lee Raymond PDG d'ExxonMobil, etc), soutenu par les milieux d'affaires, l'institut est explicitement dédié à promouvoir ce qui dans ses principes est censé représenter "les fondements de la liberté : un gouvernement limité, l'entreprise privée, des institutions politiques et culturelles vitales, et une forte politique étrangère et de défense nationale" (source wikipedia 26/11/2013).

(4) Samuel Phillips HUNTINGTON (1927-2008), intellectuel conservateur, membre du Conseil de la sécurité nationale sous l'administration Carter, auteur notamment du fameux ouvrage Le choc des civilisations et la refonte de l'ordre mondial (1996) traduit en 39 langues et qui affirme principalement que "les grandes divisions au sein de l'humanité et la source principale de conflit sont [désormais] culturelles" : à travers des groupes d'Etat les guerres du futur mettront au prise, carrément, des "civilisations" !

(5) En 1997, à l'époque de l'invasion de l'Irak par Bush, dans son dernier livre Un homme sans patrie (éd. Denoël 2006), le romancier américain Kurt VONNEGUT Jr écrivait déjà : " Au cas où cela vous aurait échappé, nous sommes désormais haïs dans le monde entier, comme l'étaient jadis les nazis " (source 26/11/2013 : http://www.cafardcosmique.com/VONNEGUT-Kurt-JR).

(6) David Kaye est professeur de droit international (public, humanitaire, criminel, etc) à l'université de Californie. L'article paru dans le numéro de septembre/octobre 2013 est disponible sur le site de la revue : http://www.foreignaffairs.com/articles/139649/david-kaye/stealth-multilateralism. Son titre complet est : Stealth Multilateralism, US Foreign Policy Without Treaties - or the Senate : "infiltrer le multilatéralisme, la politique étrangère américaine sans les traités - ou le sénat". La première phrase de l'article est : The U.S. Senate rejects treaties as if it were sport...

(7) Luis Posada CARRILES, né à Cuba en 1928, est un terroriste ayant travaillé pour la CIA (du propre aveu de celle-ci de 1965 à 1976) puis pour la police secrète vénézuelienne, la DISP. Il a revendiqué l'attentat contre le vol CUBANA 455 de la Cubana Aviación qui a explosé au dessus de la Barbade le 6 octobre 1976 et provoqué 73 morts dont une équipe d'escrime cubaine junior. Evadé après son procès au Venezuela en 1985, caché à Miami, il a fait depuis mai 2005 l'objet d'une demande d'extradition par la justice vénézuelienne ignorée par les États-Unis, auxquels il avait fait une demande d'asile politique : il fut relâche sous caution malgré cette demande ; deux de ses complices furent pourtant condamnés en 86 à vingt ans de prison. Il a également reconnu dans une interview de 1998 avoir organisé des attentats à la bombe en 1997 dans une série d'hôtels à La Havane (Cuba) ayant fait 1 mort et des blessés. (Wikipédia consulté le 26/11/2013)

(8) Célèbre déclaration datée du 4 juillet 1776 par laquelle les anciennes colonies américaines se déclarent indépendantes de la couronne britannique. Le texte fut fortement inspiré par la philosophie de John Locke et très largement rédigé par le brillant intellectuel et avocat (par ailleurs propriétaire d'une plantation et d'esclaves) Thomas Jefferson. Le passage auquel Chomsky fait référence se trouve dans les premières lignes, dont voici la traduction officielle : "Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l'ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l'opinion de l'humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation (a decent Respect to the Opinions of Mankind requires that they should declare the causes which impel them to the Separation)."

Adresse du texte original de Noam CHOMSKY :

http://truth-out.org/opinion/item/19825-noam-chomsky-de-americanizing-the-world

Fac similé de la déclaration d'indépendance américaine, et tableau de John Trumbull figurant la présentation du texte final au sénat américain.
Fac similé de la déclaration d'indépendance américaine, et tableau de John Trumbull figurant la présentation du texte final au sénat américain.

Fac similé de la déclaration d'indépendance américaine, et tableau de John Trumbull figurant la présentation du texte final au sénat américain.

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