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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


LA PETITE MUSIQUE de Kurt VONNEGUT

Publié par medomai sur 20 Novembre 2013, 21:42pm

Catégories : #PHILOSOPHIE, #VONNEGUT, #MUSIQUE, #AUTOMATISATION, #ROBOTS, #ANTICIPATION, #LITTÉRATURE, #TRAVAIL, #ECONOMIE, #ART

LA PETITE MUSIQUE de Kurt VONNEGUT

Qu'arriverait-il si nos machines nous rendaient tous inutiles ?

LA PETITE MUSIQUE de Kurt VONNEGUT

Imaginons une société de travailleurs sans travail.

Imaginons le terme asymptotique de cette évolution qui mène du biface à la souris d'ordinateur. Supposons le dernier clic du dernier informaticien sur la dernière souris du super-réseau mondial : le programme démarre et plus n'est besoin de rien faire...

C'est d'abord l'utopie réalisée, qui rendrait au fond inutile toute utopie : si tous vos désirs pouvaient être aussitôt réalisés par des machines, rêver deviendrait presque épuisant, fatiguant, éreintant : nos désirs s'amenuiseraient, diminueraient comme peau de chagrin...

Une société de travailleurs sans travail ? Le mot de "société" conviendrait-il encore pour décrire un tel monde ? Les hommes éprouveraient-ils encore le besoin de vivre en société s'ils n'avaient plus à coopérer, s'il n'y avait plus de travail pour personne ?

En réalité, comme toujours avec les sociétés humaines, il est plus probable que certains, maîtres des machines, auraient à gèrer les autres, devenus pour tout le monde et à leurs propres yeux des bouches inutiles. C'est la dernière obsolescence programmée : après l'obsolescence des choses, voici venu le temps de l'obsolescence des hommes.

Ce triste monde a désormais une topique, c'est-à-dire un nom et un lieu : il s'appelle Ilium.

" Ilium, Etat de New York ", ressemble à un cauchemar. Dans le "Pianiste déchainé" (1952), Ilium EST un cauchemar : le mauvais rêve qui vient hanter les nuits de Kurt Vonnegut Junior, et qui le pousse à écrire son premier roman.

Quiconque entend "Ilium" songe à Ilion (Ἴλιον), l'autre nom de la ville de Troie dans l'Iliade. Au dedans de ses murailles, un peuple d'ingénieurs, une upper class favorisée vit entourée de machines ; un ordinateur géant nommé " EPICAC " fait tourner ce monde depuis un lointain souterrain ; tandis qu'au dehors, sur l'autre rive du fleuve, une armée de prolétaires désoeuvrés, les "recons et recus" (abréviation méprisante pour services de reconstruction et de récupération), peuple d'hommes sombres tenus en lisière, assujettis, maintenus dans l'obéissance par des travaux de pacotille, tournent littéralement en rond et ruminent leur mal-être. Ce sont les grecs de l'épopée : ils sont en colère, ils veulent qu'on leur rende quelque chose, ils piétinent depuis trop longtemps sous les hauts murs d'Ilium. Le héros de Player piano, le directeur d'Ilium Works, Paul Proteus, va devenir à son insu leur cheval de Troie...

Kurt VONNEGUT Jr (Indianapolis 1922- New York 2007). Prisonnier de guerre américain à Dresde, il sort vivant du bombardement de la ville par les Alliés en février 1945. Il est alors chargé par les allemands de récupérer les cadavres des civils pour les emmener à la fosse commune. Cette expérience le marquera durablement (cf "Abattoir 5", mars 1969). Son premier roman se nomme "Player piano", traduit par "Le pianiste déchaîné" (1952).

Kurt VONNEGUT Jr (Indianapolis 1922- New York 2007). Prisonnier de guerre américain à Dresde, il sort vivant du bombardement de la ville par les Alliés en février 1945. Il est alors chargé par les allemands de récupérer les cadavres des civils pour les emmener à la fosse commune. Cette expérience le marquera durablement (cf "Abattoir 5", mars 1969). Son premier roman se nomme "Player piano", traduit par "Le pianiste déchaîné" (1952).

Considérons le roman de Vonnegut comme un échantillon de notre armoise littéraire : une bonne manière de faire de la littéromancie. Il n'est même pas besoin de développer des interprétations complexes : intuitions et schèmes symboliques sont déjà là, parfois même explicités par l'auteur. Nous préférons laisser parler quelques extraits, avant de proposer notre analyse.

LA PETITE MUSIQUE de Kurt VONNEGUT

Premier extrait : chapitre 1 p., la ville.

New York, Brooklyn Bridge.

New York, Brooklyn Bridge.

" Ilium, Etat de New York, est divisé en trois parties : au nord-ouest résident les administrateurs, les ingénieurs, les fonctionnaires et quelques membres des professions libérales ; au nord-ouest, il y a les machines ; et au sud, de l'autre côté de l'Iroquois, s'étend la zone connue là-bas sous le nom de Homestead, où vivent la plupart des gens.

Si le pont qui enjambe l'Iroquois était dynamité, le train-train quotidien en serait à peine perturbé. Sur chacune des rives, peu de gens ont, en dehors de la curiosité, de raisons de franchir le fleuve.

Pendant la guerre, dans les centaines d'Ilium du territoire américain, les administrateurs et les ingénieurs avaient appris à se passer de leurs employés, hommes et femmes, qui étaient au combat. C'était ce miracle qui avait permis de gagner la guerre : une production pratiquement sans main-d'oeuvre. Comme on l'avait dit, c'était la technique qui avait gagné la guerre. La démocratie avait dû sa survie à la technique.

Dix ans après la guerre - après le retour des hommes et des femmes dans leurs foyers, après la répression des émeutes, après l'emprisonnement de milliers de personnes tombant sous le coup des lois antisabotage - le docteur Paul Proteus caressait un chat dans son bureau. C'était la personnalité la plus importante, la plus brillante d'Ilium, l'administrateur d'Ilium Works, bien qu'il n'eût que trente-cinq ans. Il était grand, mince, nerveux et brun. L'apparence douce et aimable de son visage était altérée par ses lunettes aux montures sombres.

En cet instant, il ne se sentait ni important ni brillant et cela durait depuis un certain temps déjà. Sa seule préoccupation du moment était que le chat noir fût satisfait de son nouveau milieu.

Ceux qui étaient assez vieux pour se souvenir et trop vieux pour en discuter disaient avec affection que le docteur Proteus était l'exact portrait de son père quand il était plus jeune - et il était généralement entendu, avec ressentiment dans certains secteurs, qu'un jour ou l'autre Paul occuperait dans l'organisation un poste presque aussi élevé que celui de son père. Celui-ci, le docteur George Proteus, était au moment de sa mort directeur général du pays pour l'Industrie nationale, le Commerce, les Communications, l'Alimentation et les Ressources, une situation qu'approchait seule en importance la présidence des Etats-Unis.

Quand aux chances de voir les gènes de Proteus se transmettre à une autre génération, elles étaient pratiquement nulles. La femme de Paul, Anita, sa secrétaire pendant la guerre, était stérile. Ironiquement, comme quiconque en conviendrait, il l'avait épousée lorsqu'elle lui avait déclarée qu'elle était certainement enceinte - ceci au moment où ils sortaient de l'église où venait de se célébrer un office commémorant la victoire. "

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Deuxième extrait : chapitre 1 p.27-31, les machines, leur musique.

LA PETITE MUSIQUE de Kurt VONNEGUT

" Paul arriva au groupe 3 des tours, celui qui ne cessait de poser problème. Il avait longtemps bataillé pour obtenir l'autorisation de mettre ce groupe au rebut, sans grand succès. Les tours étaient d'un modèle ancien, construits à l'origine pour être contrôlés par des hommes, et au cours de la guerre ils avaient été maladroitement adaptés aux nouvelles techniques. Leur précision leur faisait de plus en plus défaut et, ainsi que l'avait montré le compteur du bureau de Katharine, les rebuts s'avéraient importants. Paul était prêt à parier que le groupe des tours était de dix pour cent aussi dispendieux qu'il l'avait été au temps du contrôle humain, avec des monceaux de rebuts hauts comme des montagnes.

Le groupe, cinq rangées de dix machines chacune, entraînait à l'unisson ses outils en travers des barres d'acier, envoyait les arbres achevés sur des courroies sans fin, s'arrêtait pendant que des barres brutes tombaient entre les mandrins et les broches, les serrait et entraînait ses outils en travers des barres, envoyait les arbres achevés sur...

Paul ouvrit la boîte contenant la bande programmée qui contrôlait toutes les machines. La bande était une petite bobine qui se déroulait continuellement entre les têtes magnétiques. Sur cette bande on avait enregistré les gestes d'un maître mécanicien tournant un arbre pour un moteur d'une fraction de cheval-vapeur. Paul compta à rebours : onze, douze, treize ans plus tôt, il avait participé à la fabrication de la bande, rencontré le maître mécanicien grâce à qui elle avait pu être réalisée...

Lui, Finnerty et Shepherd, l'encre de leur doctorat à peine sèche, avaient été envoyés dans un des ateliers pour faire l'enregistrement. Le contremaître leur avait désigné son meilleur ouvrier - quel était son nom ? - et, plaisantant avec le mécanicien médusé, les trois jeunes gens avaient fixé l'appareil d'enregistrement aux contrôles des tours. Hertz ! C'était le nom du mécanicien... Rudy Hertz, un vieux de la vieille, qui était prêt à prendre sa retraite. Paul, à présent, se souvenait du nom et se rappelait le respect que le vieil homme avait montré envers les brillants jeunes gens.

Après, ils avaient obtenu du contremaître que Rudy puisse sortir et, avec la gaieté bruyante, fantasque, de la démocratie industrielle, ils lui avaient fait traverser la rue pour boire une bière. Rudy n'avait pas très bien compris à quoi les appareils d'enregistrement étaient destinés, mais ce qu'il en avait compris lui avait plu : le fait que lui, parmi des milliers de mécaniciens, eût été choisi pour que ses gestes fussent immortalisés sur une bande magnétique.

Et ici, maintenant, avec cette petite bobine dans la boîte qui se trouvait devant Paul, il y avait Rudy tel qu'il avait été devant sa machine cet après-midi là, Rudy la source de puissance, le régulateur de vitesse, le contrôleur de l'outil tranchant. C'était l'essence de Rudy dans la mesure où sa machine était concernée, où l'effort de guerre avait été concerné. La bande était l'essence du petit homme poli, avec ses grandes mains et ses ongles en deuil ; de l'homme qui pensait que le monde pouvait être sauvé si chacun lisait chaque soir un verset de la Bible ; de l'homme qui adorait un chien de berger écossais pour compenser le fait qu'il n'avait pas d'enfants ; de l'homme qui... Qu'est-ce que Rudy avait dit d'autre cet après-midi là ? Paul supposa que le vieil homme devait être mort à présent... Ou retombé en enfance, à Homestead.

Maintenant, en donnant du courant aux tours à partir du panneau central et en les alimentant avec les signaux de la bande magnétique, Paul pouvait faire en sorte que l'essence de Rudy Hertz produise un, dix ,cent ou un millier d'arbres.

Paul ferma la porte de la boîte. La bande paraissait en bon état, ainsi que les têtes magnétiques. En fait, tout paraissait en aussi bon ordre qu'on pouvait l'espérer, compte tenu de la vétusté des machines. Il allait juste falloir les mettre au rebut, voilà tout. Le groupe tout entier était bon pour le musée, pas pour une unité de production. La boîte elle-même était archaïque : une chose voûtée, boulonnée au plancher, avec une porte d'acier et une serrure. A l'époque des émeutes, juste après la guerre, les bandes de contrôles avaient toutes été bobinées de cette manière. Aujourd'hui, avec les lois antisabotage férocement renforcées, les commandes avaient uniquement besoin d'être protégées de la poussière, des cafards et des souris

Se trouvant de nouveau dans la partie ancienne du bâtiment, Paul s'arrêta un instant à la porte pour écouter la musique du bâtiment 58. Depuis des années un idée lui trottait derrière la tête : trouver le compositeur qui puisse en écrire une suite : la Suite du bâtiment 58. Une musique farouche, aux rythmes fiévreux, les thèmes apparaissant progressivement et disparaissant, des sons colorés et changeants. Il s'efforça de séparer et d'identifier les thèmes. ça y était ! Les groupes des tours, les ténors : Furrazz-ow-ow-ow-ow-ow-ak ! ting ! Furr-azz-ow-ow... Les soudages, les barytons : Vaaaaaa-zuzip ! Vaaaaaa-zuzip ! Et, avec le sous-sol formant caisse de résonance, les presses d'emboutissage, les basses : Awgrumph ! tonka-tonka. Awgrumph ! tonka-tonka... C'était là une musique excitante, et Paul, le sang au visage, ses vagues angoisses disparues, s'y abandonna.

Dépassant la capacité de sa vision, un mouvement aberrant, tournoyant, s'empara de son imagination et dans son ravissement, il se tourna pour observer un groupe de fils tresser un brillant tissu isolant autour du serpent noir d'un câble. Un millier de petits danseurs tourbillonnaient les uns autour des autres à une vitesse incroyable, pirouettant, s'évitant, bâtissant sans erreur leur piège bien ajusté autour du câble. Paul rit à la vue des merveilleuses machines et dut détourner le regard pour éviter l'engourdissement. Autrefois, lorsque les femmes regardaient les machines, quelques-unes parmi les moins dégourdies avaient été retrouvées assises, raides, à leur poste, le regard fixe, bien après l'heure de la sortie. "

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Troisième extrait : chapitre 3 p.52-59, le vieux Rudy et le piano mécanique.

Летят журавли (The Cranes Are Flying) - Mikhail Kalatozov

Летят журавли (The Cranes Are Flying) - Mikhail Kalatozov

" Il existait quelques hommes à Homestead - comme ce barman, les policiers et les pompiers, les athlètes professionnels, les chauffeurs de taxis, des artisans particulièrement habiles - que les machines n'avaient pas remplacés. Ils vivaient parmi ceux qui avaient été évincés, mais ils se montraient distants et quelque fois brutaux, voire arrogants avec la masse. Ils éprouvaient de la camaraderie pour les ingénieurs et les administrateurs de l'autre rive du fleuve, sentiment qui, soit dit en passant, n'était nullement partagé. On pensait généralement, sur l'autre rive, que ces personnes n'étaient pas assez brillantes pour être remplacées par des machines ; elles exerçaient simplement leurs activités là où les machines ne s'avéraient pas économiques. En bref, leur sentiment de supériorité était injustifié.

Le barman, à présent convaincu que Paul était un personnage important, fit tout un cirque pour envoyer tout le monde au diable et pouvoir le servir. Les autres le remarquèrent et tournèrent la tête pour contempler le nouvel arrivant privilégié.

Paul commanda d'une voix tranquille sa bouteille de whisky irlandais et s'efforça de se rendre invisible en se penchant pour caresser le vieux colley. Le chien aboya et son propriétaire pivota sur son tabouret pour affronter Paul. Le vieillard était aussi édenté que son chien. La première impression de Paul fut celle de gencives rouges et de main énormes, comme si, en dehors de tout cela, tout avait perdu couleur et force.

" Il ne ferait de mal à personne, dit le vieil homme sur un ton d'excuse. Il est juste un peu nerveux parce qu'il devient vieux et aveugle, et qu'il ne sait pas très bien ce qui se passe, c'est tout. " Il passa ses grosses mains sur les flancs grassouillets du chien. " C'est un bon chien. " Il regarda Paul d'un air méditatif. "Dites donc, je parie que je vous connais. "

Paul chercha d'un regard anxieux le barman qui avait disparu dans la cave pour aller chercher le whisky. " Vraiment ? Je suis déjà venu ici une ou deux fois.

- Non, non, pas ici, dit le vieil homme. Vous êtes le docteur Proteus, le jeune. "

LA PETITE MUSIQUE de Kurt VONNEGUT

Beaucoup de gens entendirent ; ceux qui se trouvaient le plus près des deux hommes étudièrent Paul avec une franchise déroutante et se turent, dans l'attente de ce qui allait suivre.

Le vieillard était, semble-t-il, complètement sourd, car sa voix était tour à tour et par à-coups forte, puis douce. " Vous ne me reconnaissez pas, docteur ? " Il ne se moquait pas. Il était franchement admiratif et fier de pouvoir montrer qu'il connaissait assez cet homme distingué pour lui parler.

Paul rougit. " Je ne peux pas dire que je m'en souvienne. Le vieil atelier de soudage, c'est ça ? "

Le vieillard se passa la main sur la figure d'un air désapprobateur. " Haaa, il n'en reste pas assez sur ce vieux visage pour que mon meilleur ami puisse me reconnaître ", dit-il avec bonne humeur. il tendit brusquement les mains, paumes retournées. " Mais regardez-les, docteur. Toujours aussi bonnes, et il n'y en a de pareilles nulle part. C'est vous-même qui l'avez dit.

- Hertz, dit Paul. Vous êtes Rudy Hertz. "

Rudy se mit à rire et regarda tout autour de la pièce d'un air triomphant, comme s'il voulait dire : " Vous voyez, bon Dieu, que Rudy Hertz connaît effectivement le docteur Proteus et que Proteus connaît Hertz ? Combien de vous peuvent en dire autant ?

- Et c'est le chien dont vous me parliez il y a... Dix, quinze ans ?

- Son fils, docteur. " Il rit. " Je n'étais pas peu fier, alors, pas vrai ?

- Vous étiez un sacrément bon mécanicien, Rudy.

- C'est ce que je me dis. Et en le sachant, en sachant que des hommes aussi futés que vous disent ça de Rudy, ça signifie quelque chose. C'est à peu près tout ce que j'aie jamais eu, vous savez, docteur ? ça et le chien. " Rudy secoua le bras de l'homme qui se trouvait à côté de lui et qui était de petite taille, massif et apparemment un peu niais, un homme entre deux âges au visage rond et assez laid. Ses yeux étaient agrandis et brouillés par des verres très épais. " Ecoutez un peu ce que dit le docteur Proteus à mon sujet. " (...) Rudy Hertz, l'écervelé, pensait qu'il faisait quelque chose de bien pour Paul en le désignant à la foule. Rudy était sénile, se souvenant seulement de ce qu'il avait été dans la force de l'âge, mais incapable de se rappeler ou de comprendre ce qui s'était passé depuis qu'il était à la retraite...

Mais les autres, ceux-là qui avaient trente, quarante ou cinquante ans... Ceux-là savaient. (...) Ils ne pouvaient se rappeler le temps où les choses avaient été différentes, ils pouvaient à peine se faire une idée du passé, bien que le présent ne leur plût pas nécessairement. Mais les autres, ceux qui le regardaient à présent, eux se souvenaient. Ils avaient été des émeutiers, des briseurs de machines. Il n'y avait pas de menace de violence dans leur regard, mais il y avait du ressentiment, un désir de lui faire savoir que là où il avait fait intrusion, on ne l'aimait pas (...).

Les diaboliques - H.G. Clouzot

Les diaboliques - H.G. Clouzot

" Buvons au bon vieux temps ", dit Rudy en levant son verre.

Il ne parut pas remarquer le silence qui accueillit sa proposition ni le fait qu'il buvait seul. Il fit claquer sa langue bruyamment à plusieurs reprises, cligna des yeux à la pensée des souvenirs dont il se berçait, et vida son verre jusqu'à la dernière goutte avec un grand geste. Il le reposa brutalement sur le bar.

Paul, avec un sourire vitreux, résolut de ne pas dire un mot de plus car ce serait alors la catastrophe. Il croisa les bras et s'appuya contre le clavier du piano mécanique. Dans le silence du bar, un léger accord dissonant sortit du piano, vibra, puis s'éteignit.

" Buvons à nos fils ", dit soudain l'homme aux verres épais. Sa voix était étonnamment haute pour un homme qui avait l'air d'avoir un tel coffre. (...)

" Musique ", dit Rudy d'un ton grandiloquent. " De la musique ! " Il se pencha par-dessus l'épaule de Paul et fit tomber une pièce de monnaie dans le piano mécanique.

Paul s'éloigna de l'instrument. La machine ronfla d'importance pendant quelques secondes, puis le piano se mit à jouer avec des résonances métalliques semblables à des carillons fêlés Alexander's Rag-time Brand. Par bonheur, toute conversation était impossible. Et par bonheur, le barman émergea du sous-sol et tendit à Paul, par-dessus les têtes chenues, une bouteille poussiéreuse.

Paul se détourna pour s'en aller mais une main puissante se referma sur son bras, au-dessus du coude. Rudy, son hôte expansif, le tenait.

" J'ai fait passer cette chanson en votre honneur, docteur, cria Rudy par dessus le vacarme. Attendez qu'elle soit finie." Rudy agissait comme si l'antique instrument était la plus récente des merveilles, et il désignait avec excitation les motifs de la musique identifiables au tressautement des touches : trilles, montées spectaculaires le long du clavier, et les lents et méthodiques soulèvement et abaissements des touches dans les basses. " Regardez ces deux-là monter et descendre, docteur ! Exactement comme le type les a frappées. Regardez-les bouger ! "

Abruptement la musique s'arrêta, avec l'air d'avoir fourni pour exactement cinq cents de joie. " ça vous fiche un peu la trouille de regarder ces touches monter et descendre, pas vrai, docteur ? Vous pouvez pratiquement voir un fantôme assis là et jouant de tout son coeur. "

Paul se libéra d'une secousse et se précipita dehors, vers sa voiture.

" Buvons au bon vieux temps ", dit Rudy en levant son verre.

Il ne parut pas remarquer le silence qui accueillit sa proposition ni le fait qu'il buvait seul. Il fit claquer sa langue bruyamment à plusieurs reprises, cligna des yeux à la pensée des souvenirs dont il se berçait, et vida son verre jusqu'à la dernière goutte avec un grand geste. Il le reposa brutalement sur le bar.

Paul, avec un sourire vitreux, résolut de ne pas dire un mot de plus car ce serait alors la catastrophe. Il croisa les bras et s'appuya contre le clavier du piano mécanique. Dans le silence du bar, un léger accord dissonant sortit du piano, vibra, puis s'éteignit.

" Buvons à nos fils ", dit soudain l'homme aux verres épais. Sa voix était étonnamment haute pour un homme qui avait l'air d'avoir un tel coffre. (...)

" Musique ", dit Rudy d'un ton grandiloquent. " De la musique ! " Il se pencha par-dessus l'épaule de Paul et fit tomber une pièce de monnaie dans le piano mécanique.

Paul s'éloigna de l'instrument. La machine ronfla d'importance pendant quelques secondes, puis le piano se mit à jouer avec des résonances métalliques semblables à des carillons fêlés Alexander's Rag-time Band (1). Par bonheur, toute conversation était impossible. Et par bonheur, le barman émergea du sous-sol et tendit à Paul, par-dessus les têtes chenues, une bouteille poussiéreuse.

Paul se détourna pour s'en aller mais une main puissante se referma sur son bras, au-dessus du coude. Rudy, son hôte expansif, le tenait.

" J'ai fait passer cette chanson en votre honneur, docteur, cria Rudy par dessus le vacarme. Attendez qu'elle soit finie." Rudy agissait comme si l'antique instrument était la plus récente des merveilles, et il désignait avec excitation les motifs de la musique identifiables au tressautement des touches : trilles, montées spectaculaires le long du clavier, et les lents et méthodiques soulèvement et abaissements des touches dans les basses. " Regardez ces deux-là monter et descendre, docteur ! Exactement comme le type les a frappées. Regardez-les bouger ! "

Abruptement la musique s'arrêta, avec l'air d'avoir fourni pour exactement cinq cents de joie. " ça vous fiche un peu la trouille de regarder ces touches monter et descendre, pas vrai, docteur ? Vous pouvez pratiquement voir un fantôme assis là et jouant de tout son coeur. "

Paul se libéra d'une secousse et se précipita dehors, vers sa voiture.

(1)

http://www.youtube.com/watch?v=AFbtwoDxhQM

Crime Wave - André de Thot

Crime Wave - André de Thot

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Prenons quelques distances, examinons les présupposés, l'implicite philosophique du pianiste déchaîné.

En réalité, le titre original du roman de Vonnegut est Player Piano, c'est-à-dire "piano mécanique". L'instrument qui joue de lui-même ce qu'on lui ordonne de jouer est une métaphore de la cité, ou plutôt de la civilisation d'Ilium, ce qu'on pourrait appeler la "petite musique" que produit la ville-usine-ghetto. Cette petite musique se déroule à la perfection, avec le cliquètement discret des rouages bien huilés.

On sait que les rouleaux sur lesquels Scott Joplin a gravé ses "ragtimes" ont été conservés. Eut-il été parfait, le système du piano mécanique aurait pu rendre inutile Scott Joplin dès le deuxième concert. Car on ne pourrait même pas reprocher à un piano mécanique parfait ce qu'on reproche aux enregistrements sur disque compact : à savoir le timbre, les accents, le volume d'un système audionumérique et non pas l'authentique musique d'un concert du musicien en chair et en os, avec son instrument devant nos yeux médusés. J'en ai vu un moi-même fonctionner un jour, au musée des Arts et Métiers de Paris. Longtemps après la mort de l'artiste, l'instrument restitue encore presque parfaitement son rythme, son jeu, sa main : on "voit" littéralement descendre et monter les touches, on "voit" le fantôme de Joplin jouer, et pourtant... Joplin est mort. Quand au chant fascinant, hypnotique, des machines, il n'est que la l'enregistrement et la concentration, réduite à leur "essence", de toute l'habileté et de tout le génie humain, comme une divinisation de la matière brute qui se mettrait à chanter, à émettre une musique inhumaine.

Mais pourquoi Vonnegut a-t-il déclaré la guerre à la "petite musique" de la civilisation automatisée ? Que lui reproche-t-il ? Souvenons-nous d'abord que Vonnegut travailla aux relations publiques chez General Electric (1947-1950), et qu'il assista à l'automatisation d'un fraiseuse. Ce roman est l'expression de l'effroi qu'une telle expérience déclencha dans son esprit. De l'inconscient de l'écrivain surgit sans doute la nécessité d'épancher toutes les angoisses que les progrès de la nouvelle civilisation d'après guerre, celle du développement de l'automate, faisait surgir en lui. Qu'engage-t-elle en effet, cette nouvelle civilisation ?

Souvenons-nous ensuite que les civilisations archaïques, cultures pré-scripturales, étaient des civilisations de la mémoire ; il suffit de songer à une liste de courses pour le comprendre. Les disciples de Socrate et de Platon apprenaient encore par cœur des centaines de vers d'Homère. Mais l'écriture a rendue superflue ce genre de mémoire de long terme, avec bien d'autres. La diffusion du codex d'imprimerie l'a même rendue contre-productive : s'il reste des choses à apprendre, il vaut mieux leur faire de la place dans l'espace limité d'enregistrement qu'est notre esprit. Mais ne nous y trompons pas : nous n'avons plus besoin d'apprendre par cœur sur le long terme qu'un petit nombre de choses, par exemple notre identité, l'alphabet, une langue, le calcul, le chemin de l'école ou de la maison puis de l'usine, le nom de nos proches, etc. ; notre mémoire ne travaille plus guère qu'avec peine : ainsi l'espace d'enregistrement se rétrécit lui-même faute d'élasticité acquise.

Il serait d'ailleurs utile de s'interroger sur des effets similaires engendrés par l'image (imprimée, photographique, télévisuelle, informatique) ; avons-nous également perdu des facultés d'imagination ? Question intéressante. Nous y reviendrons plus tard.

On peut tabler en attendant sur une certitude : tout progrès technique économise du travail. Nous tiendrons ce principe pour heuristique, c'est-à-dire comme a priori utile pour comprendre les effets de la technologie sur l'homme. C'est aussi une loi qu'il faut méditer : la difficulté surmontée représentait une certaine quantité d'actions, d'ingéniosités et d'efforts nécessaires pour la contourner ou la vaincre ; elle causait le malheur et la peine de générations d'hommes successives, contre lesquels ceux-ci avaient développé une sagesse faite de ruses et d'acceptation. Mais une fois vaincue par les lacets d'une route, la montagne en voiture n'offre plus guère de fatigue, d'aspérité, de dangers, de détours interminables ; au fond ce n'est plus la même montagne vécue, le mot « montagne » ne peut plus exprimer ce qu'il signifiait autrefois.

Il faut donc conclure qu'au terme de son développement, un progrès technique sans limite aboutirait à la disparition du travail humain. Il est bien évident que cette conclusion n'est pas empirique ; qu'elle ne correspond à aucun fait constaté, ce qui ne veut pas dire qu'elle est sans aucun lien avec les événements du présent (1952) ; Vonnegut se borne à imaginer un futur en extrapolant un principe établi sur l'observation des faits contemporains : si toute avancée dans le domaine technologique épargne du travail, l'évolution ne peut aller que dans le sens d'une réduction du stock de travail humain nécessaire. En d'autres termes Vonnegut prolonge une tendance fondée sur le principe rationnel précédent pour en examiner les conséquences universelles : ce schéma PRINCIPES/TENDANCES/CONSEQUENCES est notre schéma élémentaire et directeur, la base de toute méthode d'anticipation.

Que perçoit Vonnegut ? Il saisit que l'humanité deviendra disponible, vacante, mais au lieu d'être sympathique une telle perspective tient chez l'écrivain américain du cauchemar. Merveilleuse utopie annoncée par Paul Lafargue, le futur automatisé de l'humanité se transforme en exploitation des inutiles par les ingénieurs : l'art politique s'est transformé en une annexe de la gestion des choses, à savoir la gestion non pas des ressources, mais des inutilités humaines. L'individu lambda est devenu un poids mort, une bouche à nourrir, une paire de bras inutiles ; pire, son cerveau en friche, livré à l'oisiveté ou menacé de perdre son travail, développe tous les vices contraires : excès d'ambition ou haine du système, fidélité désespérée ou fuite dans les narcoses, haine de soi ou vanité agressive, abjecte soumission au supérieur hiérarchique ainsi qu'aux principes incontestés du système, ou luddisme et politique du grain de sable, traînement de pieds ou sabotage, adultation de l'intelligence mécanique et de la sélection des plus « compétents » (dont la nature et le nombre sont de plus en plus limités et concurrencés par l'ordinateur, le fameux « EPICAC »), ou mépris des inexploitables exploités et crainte de leur pauvreté, de partager leur sort, d'affronter leur haine, etc.

Ilium est une tentative de réponse aux inquiétudes d'Hannah Arendt : rien de pire ne saurait arriver que la naissance d'une société de travailleurs sans travail...

Vonnegut montre par mille détails que les hommes aiment l'émulation d'une difficulté, la concentration requise par une panne technique, la victoire conquise sur l'échec, parce qu'elle est signe d'intelligence, de courage, source de fierté masculine et de reconnaissance sociale. Sur le pont qui sépare Ilium Works de Homestead, les « Recons et Récus » s'approchent et donnent des conseils, plongent avec délices leurs mains dans le cambouis, sondent les entrailles compliquées de la vieille voiture. Proteus est lui aussi fasciné par la construction artisanale de la ferme abandonnée qu'il achète pour 8000 dollars : les mécanismes en bois de la vieille horloge, le système antédiluvien de verrouillage de la porte. Que la voiture ou que le revolver soient d'anciens modèles n'est plus une tare : c'est une source de plaisir et de fascination supplémentaire. Ainsi le progrès technique engendre-t-il dans la conscience un mécanisme involutif : la fascination pour toute nouvelle technologie se change en répulsion et en conservatisme (le gardien de la ferme par exemple), voire en archaïsme, volonté de retour aux formes anciennes de civilisation (le discours sur les indiens vaincus).

Au terme de ce processus, la société se retrouve divisée : tandis que le nombre des réfractaires augmente chez les "outsiders", les inutiles, la radicalité des "insiders", les utiles, s'accentue. Mais leurs effectifs diminuent... et la logique de confrontation est inévitable : il ne s'agit pas simplement pour le peuple de s'approprier les moyens de production, comme chez Marx, mais de se réapproprier le travail en expulsant les machines des différents domaines de l'existence où travailler, librement et à son gré, devient un choix et non plus une contrainte pour gagner sa vie. L'image fantasmée de la "ferme" et de la vie paysanne, ce rêve que caresse Proteus, en est l'expression la plus évidente.

Mais ce rêve se brise sur la réalité : la femme du héros ne peut pas et ne veut pas vivre dans cet univers laborieux ; c'est que son travail à elle, celui qu'elle s'est choisi, est en quelque sorte d'élever un homme, de dresser un mari à l'ambition et à la réussite sociale : son mari est sa chose, la réussite de Paul Proteus devient par identification la sienne. Elle veut être entretenue, et le seul travail auquel elle consente est la satisfaction sexuelle de son homme, récompense en l'échange de laquelle elle exige une totale implication dans le grand jeu social d'Ilium.

Il est à noter qu'elle est stérile, ce qui nous est annoncé dès la deuxième page du roman. Le héros, cruellement, lui rappelle ce handicap féminin avec cruauté lors d'une scène de ménage cruciale au coeur de l'intrigue. Ce thème de la stérilité peut s'expliquer comme une justification de son insensibilité face à Paul : elle veut le voir parvenir au sommet de la pyramide parce que ce succès est son seul enfant, la seule chose dont elle puisse accoucher ; elle ne peut donc consentir à faire avorter ce projet qui lui a fourni un investissement de remplacement au désir d'enfant. Mais une autre interprétation est possible : sa stérilité est en réalité la stérilité de Paul, elle renvoie à cette stérilité première, selon la règle bien souvent confirmée que l'on accuse l'autre d'être responsable de ce dont inconsciemment on est fautif. Car c'est le couple qui est stérile : en effet, si le patrimoine génétique et social de Paul, reçu de son père George Proteus (cité dés l'incipit), lui est inutile et ne lui sert plus à rien, alors le fils ne peut pas hériter symboliquement du père en transmettant la vie : ses compétences sont devenues organes sans fonction, talents en friche. Comme un animal que ses instincts sans usage tourmentent, il tourne et retourne dans sa cage sans savoir quoi faire. C'est donc Proteus junior qui lui-même restera stérile, tant qu'il n'aura pas "tué symboliquement le père" en fondant une nouvelle civilisation, en écrivant une nouvelle page de l'histoire humaine, comme le suggère la fin du roman : nouveau ne peut naître que sur les décombres de l'ancien.

Peut-être est-il temps de rappeler pour finir que Proteus (Πρωτεύς / Prôteús) est le nom grec de ce dieu qui apparaît dans l'Odyssée pour annoncer son sort et celui de ses compagnons à Ménélas, et pour lui indiquer la voie du retour dans sa patrie (chant IV 349-570) : un rusé "vieillard" vivant dans la mer et doté du don de prophétie ainsi que du pouvoir de se transformer : capable à l'infini de toutes les métamorphoses, il est à la foi lui-même et tous les personnages qu'il choisit d'imiter... Il semble qu'il ait aussi représenté pour l'alchimie antique la substance universelle, la matière primordiale (prôtogonos) réceptacle de toutes formes (cf Eustathe, commentaires sur l'Odyssée, IV, 365 sq ) : et Vonnegut possédait une formation de chimiste datant de ses premières études au début des années 40...

Bref Protée est un avatar de l'écrivain, un dieu de la polymorphie et de la prophétie : au fait du présent et du passé, il perce à jour notre avenir et nous en livre l'image. Les cauchemars de Paul Proteus sont donc en réalité les mêmes que ceux de Kurt Vonnegut : et l'énigmatique récit de la chute d'Ilium en est la clé.

Sources : Wikipédia 21/11/2013

http://www.cafardcosmique.com/VONNEGUT-Kurt-JR

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