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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


COMMENT DÉMOCRATISER L'ÉCONOMIE AMÉRICAINE par Gar ALPEROVITZ

Publié par MEDOMAI sur 19 Décembre 2013, 14:43pm

Catégories : #ALPEROVITZ, #ECONOMIE, #POLITIQUE, #POUVOIR, #COOPERATIVE, #AUTOPRODUCTION, #CRISE, #SYNDICALISME, #DEMOCRATIE, #LIBERTE

COMMENT DÉMOCRATISER L'ÉCONOMIE AMÉRICAINE par Gar ALPEROVITZ

(crédit animographe : "Gnumblr"sur Tumblr)

 

 

COMMENT DÉMOCRATISER L'ÉCONOMIE AMÉRICAINE

 

"Un plan de long terme pour rénover le rêve américain doit commencer au niveau local, avant de passer au niveau supérieur."

 

 

 

par Gar ALPEROVITZ

 

Nous publions aujourd'hui un texte qui pourrait utilement inspirer ceux et celles qui se disent qu'aujourd'hui, toutes les issues sont "bloquées" et qui en sont réduits à attendre frileusement la fin du monde (alors qu'il ne s'agit que de la fin d'un monde. Il n'est d'ailleurs pas surprenant que le pays qui a confectionné la crise des "subprimes", qui en a subi si violemment les conséquences, qui continue à être vampirisé par les nantis irresponsables de Wall Street, produise sur son sol les recherches d'antidotes les plus intéressantes. Tant il est vrai que les vers de Friedrich Hölderlin (1770-1843) s'appliquent à certaines situations : "Mais, là où il y a danger, là aussi / Croît ce qui sauve" (dans "L'intense brûlure des Dieux")

 

Je vous propose donc un traduction de "How to Democratize the US Economy", article paru le 28 octobre 2013 sur le site américain de la revue The Nation (http://www.thenation.com/article/176555/how-democratize-us-economy#), ou partiellement sur le site de M. Alperovitz.

(http://www.garalperovitz.com/2013/10/how-to-democratize-the-us-economy/).

 

 

Gar ALPEROVITZ (crédit photo  softboxfilms.com).  Gar Alperovitz (né le 5 mai 1936) occupe la chaire d'économie politique "Lionel R. Bauman" à l'Université du Maryland et est co-fondateur de The Democracy Collaborative. Il a récemment publié What Then Must We Do ? ("Que devons-nous faire ?"), éd. Chelsea Green. L'article est tiré de cet ouvrage, dont certains extraits sont reproduits ici. Son site personnel : garalperovitz.com.

Gar ALPEROVITZ (crédit photo softboxfilms.com). Gar Alperovitz (né le 5 mai 1936) occupe la chaire d'économie politique "Lionel R. Bauman" à l'Université du Maryland et est co-fondateur de The Democracy Collaborative. Il a récemment publié What Then Must We Do ? ("Que devons-nous faire ?"), éd. Chelsea Green. L'article est tiré de cet ouvrage, dont certains extraits sont reproduits ici. Son site personnel : garalperovitz.com.

 

 

 

 

PERSONNE n'ignore que les États-Unis font face à d'énormes défis : chômage, pauvreté, réchauffement climatique, dégradation de l'environnement – sans parler de cités entières qui ont été tout simplement jetées aux ordures (thrown away). Nous savons que le système économique est dominé par de puissantes institutions économiques (corporate institutions) ; et nous n'ignorons pas que le système politique est dominé par ces mêmes insitutions. Des élections ont lieu, suivies de débats sur la fiscalité, mais la plupart des problèmes ne sont que marginalement impactés (affected) (et souvent de telle manière que cela ne fait qu'accroître ce fardeau).

 

Le problème, ce n'est pas seulement que notre situation est préoccupante, c'est que les difficultés les plus urgentes de ce pays font partie intégrante (built into) de la structure-même du système. Elles ne sont pas uniquement liées à la situation économique actuelle ; elles ne sont pas non plus le résultat de querelles partisanes, comme si, après nous avoir rendu visite, elles allaient tout simplement disparaître un jour, grâce à l'élection de leaders clairvoyants, que nous pousserions à prendre une direction politique différente.

 

Non seulement notre économie a stagné sur une longue période, mais pour la famille moyenne, les choses vont mal depuis très longtemps. 80 % des travailleurs n'ont pas vu leur salaire réel augmenter, si ce n'est d'un montant ridicule, pendant au moins trois décennies. Sur la même période, les revenus du 1 % les plus riches, partant de 10 % du total des revenus, a bondi et représente désormais plus de 20 % de ce total. Selon une estimation récente, 400 individus tout au plus possèdent aux États-Unis plus de richesses que les 180 millions d' Américains du bas de l'échelle réunis.

 

Austintown ,Ohio (Photo de Sean POSEY sur flickr.com : http://www.flickr.com/search/?w=76827855@N00&q=youngstown%20sheet)

Austintown ,Ohio (Photo de Sean POSEY sur flickr.com : http://www.flickr.com/search/?w=76827855@N00&q=youngstown%20sheet)

 

Malheureusement, ce qu'on appelle traditionnellement la politique n'a plus guère la capacité de modifier ces tendances négatives. Soyons clairs : j'estime que les projets, la mobilisation, les manifestations et les efforts déployés ensuite, tout cela est important. Mais, au fond, la plupart des gens - à juste titre selon moi -, pressentent qu'aussi longtemps que nous ne développerons pas une stratégie de long terme plus puissante, tous ces efforts ne résoudrons pas grand chose.

 

Les gens en 2007 se sont enthousiasmés pour la législation fédérale augmentant le salaire minimum de 5,15 $ à 7,25 $ l'heure. De toute évidence ce fut une bonne chose, mais cela n'a pas empêché la tendance négative sur le long terme de se poursuivre. Le salaire minimum américain ajusté de l'inflation était supérieur de plus de 2 $ en 1968. De toute évidence, lorsque de grandes victoires ne nous ramènent même pas au point où nous étions il y a plus de quarante ans, il devient nécessaire d'y regarder de près. Je soutiens bien sûr de tels efforts, mais il me semble peu probable que des stratégies destinées à relancer la politique des grands programmes comme le New Deal et la Big Society soient de nature à modifier les tendances lourdes, quand bien même ces stratégies seraient-elles renforcées par la constitution d'un mouvement social (movement building), étant donné le déclin des syndicats qui constituent la base des politiques progressistes traditionnelles.

 

Il y a tout de même un retournement (twist) dans cette histoire (narrative) par ailleurs très sombre, un détail auquel on fait rarement attention. Les souffrances économiques et sociales en s'aggravant produisent le genre de situations propices à l'émergence de nouvelles formes de démocratisation, que ce soit dans la propriété, la richesse, les institutions. Le défi consiste à élaborer une stratégie globale qui non seulement met fin à la spirale du déclin, mais donne aussi naissance à quelque chose de différent : [à savoir] constamment changer (steadily changing) ceux qui "possèdent" réellement le système, en commençant par la base, et en progressant vers le sommet1.

 

Prenez le changement évolutif qui s'est développé dans cet État le plus rouillé (rustiest) de la "ceinture de rouille" (Rust Belt) des États-Unis, l'Ohio. En un seul malheureux jour de septembre 19772, 5000 ouvriers métallos (steelworkers) ont perdu leur emploi, leur moyen de subsistance et leur avenir, quand Youngstown Sheet and Tube a fermé3. Ce genre de licenciements à grande échelle n'était pas une banalité aux États-Unis, à cette époque. L'histoire a fait la une de la presse et des journaux télévisées de tout le pays. Les ouvriers l'ont appelé le "lundi noir", et je ne me rappelle que trop bien les reportages parlant d'hommes désespérés se suicidant, après avoir conclu qu'ils ne pouvaient plus nourrir leur famille.

 

NOTES

1 Idée intéressante qu'Alperovitz ne développe pas nous appelons cela pour notre part la méthode du grignotage, ou si l'on préfère : la méthode "termite", illlsutrée par notre petit animographe !

2 Plus précisément le 19 septembre 1977.

3 Youngstown est un ancien centre sidérurgique (environ 80 000 habitants en 2000, contre 170 000 en 1930) situé dans l'est de l'État de l'Ohio, entre Cleveland et Pittsburgh, une région riche en fer et en charbon. La ville a donné son nom à une chanson de Bruce Springsteen dans l'album "The Ghost Of Tom Joad" (Tom Joad est le personnage principal des Raisins de la colère, de John Steinbeck). La Youngstown Sheet and Tube Co., fondée en 1900, fut l'une des plus importantes entreprises sidérurgiques américaines du XXème siècle. Elle fut aussi le cadre de mouvements violents (des ouvriers perdirent la vie), notamment dans les années 30. En 1952, pendant la guerre de Corée, Truman tenta en vain de réquisitionner l'entreprise pour empêcher toute grève. La ville, qui ne s'est toujours pas remise de l'effondrement de son industrie, est depuis 2008 frappée par la crise immobilière et les expulsions (foreclosures) comme l'expliquait alors un reportage de CNN :

http://money.cnn.com/2008/04/08/real_estate/radical_city_plan/index.htm?postversion=2008042410.

Couverture d'un livre sur les événements de Youngstown : "Shutdown at Youngstown, public policy for mass unemployment" par Terry F. Buss et  F. Stevens Redburn (1983)

Couverture d'un livre sur les événements de Youngstown : "Shutdown at Youngstown, public policy for mass unemployment" par Terry F. Buss et F. Stevens Redburn (1983)

La ville de Youngstown, Ohio, .

La ville de Youngstown, Ohio, .

La "Rust Belt" (source : http://futureofutica.wordpress.com/2012/06/20/rust-belt-map/)

La "Rust Belt" (source : http://futureofutica.wordpress.com/2012/06/20/rust-belt-map/)

Vue de la Youngstown Sheet and Tube Company, sur une carte postale début XXème siècle (source wikipedia).

Vue de la Youngstown Sheet and Tube Company, sur une carte postale début XXème siècle (source wikipedia).

Entrepôts abandonnés de la YSTC aujourd'hui (Photos de Sean POSEY sur flickr.com : http://www.flickr.com/search/?w=76827855@N00&q=youngstown%20sheet)
Entrepôts abandonnés de la YSTC aujourd'hui (Photos de Sean POSEY sur flickr.com : http://www.flickr.com/search/?w=76827855@N00&q=youngstown%20sheet)

Entrepôts abandonnés de la YSTC aujourd'hui (Photos de Sean POSEY sur flickr.com : http://www.flickr.com/search/?w=76827855@N00&q=youngstown%20sheet)

 

UN JEUNE métallo du nom de Gerald Dickey a eu une autre idée : pourquoi les ouvriers ne feraient-ils pas tourner eux-mêmes l'usine ? Dickey et un groupe d'amis militants firent équipe avec une coalition œcuménique de Youngstown pour exiger qu'on remette à "tourner la boutique" (the mill be put back to work), celle-ci passant sous propriété de la communauté des travailleurs (worker-community ownership). Suite à un gigantesque effort de mobilisation (organizing), ils ont obtenu le soutien de Washington - y compris de l'administration Carter -, qui a décidé d'allouer 100 millions de dollars en garanties de prêts (loan guarantees).

 

Quand l'administration renia son soutien, après les élections de mi-mandat de 1978, le plan s'effondra. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Et ce qui s'est produit ensuite est de la plus plus grande importance.

 

L'inspiration donnée par l'exemple des leaders ouvriers et religieux - et le travail éducatif et politique sophistiqué qu'ils ont fait pour répandre leurs idées (spread the word) a eu un impact durable. Ils savaient qu'ils se dressaient contre les entreprises (et les syndicats) les plus puissants du pays1. Ils avaient pleinement conscience que la défaite était possible. Ils savaient aussi qu'ils avaient découvert une idée importante et pleine de promesse (with great promise). Par conséquent, ils se sont chargés d'éduquer le public, la presse, les politiciens dans leur État et partout dans le pays, d'instruire les gens de ce qu'ils essayaient de faire, et pour quelles raisons.

 

 

L'IDEE prit racine dans l'Ohio, et au fil du temps, les pratiques et les stratégies des entreprises coopératives (worker-owned businesses) sont devenues plus sophistiquées et plus innovantes. Aujourd'hui, l'Ohio est le foyer d'un demi-million de sociétaires (worker-owners), et le système de soutien pour la création de ces entreprises est l'un des plus avancés des États-Unis. La simple idée que les travailleurs peuvent - et doivent - posséder leur entreprise est désormais banale (conventional) dans de nombreuses régions de l'Ohio, non seulement parmi les ouvriers, mais aussi chez les hommes d'affaires, dont un grand nombre (aidés par certains avantages fiscaux) vendent leurs entreprises à leurs employés lorsqu'ils prennent leur retraite.

 

L’objectif actuel n’est pas simplement la propriété pour les travailleurs (worker-ownership), mais la propriété pour les travailleurs couplée à une stratégie de constitution d’une communauté (worker ownership linked to a community-building strategy). A Cleveland, un groupe de compagnies coopératives est interconnecté au travers d’une entreprise non lucrative et d’un fond de roulement destiné à favoriser le développement de ce genre d’entreprises. Une partie du projet implique de convaincre les hôpitaux et les universités du secteur (comme la Cleveland Clinic, la Case Western University et les University Hospitals) d’acheter à ces entreprises des fournitures, des biens et des services. Dans ce réseau, tout est délibérément écologique (green by design). L’une des coopératives, par exemple, est une blanchisserie industrielle qui consomme deux tiers d’énergie et d’eau en moins qu’une blanchisserie conventionnelle2.

 

NOTES

1  Dans un autre article (http://www.truth-out.org/news/item/14603-obama-learned-only-half-lesson-of-ohios-worker-owned-business-revolution), Alperovitz rappelle que les idée de Gerald Dickey lui attirèrent l'hostilité des hommes d'affaires de la ville qui lui conseillèrent plutôt d'acheter en bourse les actions d'autres compagnies sidérurgiques ("Dickey was taken aside by one of the town's leading businessmen and advised: "If you're interested in steel mills, let me suggest a couple stocks you might buy..."). Ironiquement, le soutien envers l'esprit coopératif n'est selon Alperovitz pas réservé à la "gauche" plutôt qu'à la "droite" américaines, et une surprenante phrase de Ronald Reagan en 1987 en témoigne : "I can't help but believe that in the future we will see in the United States and throughout the western world an increasing trend toward the next logical step, employee ownership. It is a path that befits a free people." ("Je ne peux m'empêcher de penser que, dans l'avenir, nous verrons aux États-Unis et dans tout le monde occidental se renforcer une tendance logique vers la prochaine étape [du capitalisme], l'actionnariat salarié. C'est une voie qui convient à un peuple libre"). Imaginez la tête de Reagan si on lui avait suggéré de devenir sociétaire d'un laverie écologiste !

2  Alperovitz donne de nombreux autres exemples ici :

http://www.truth-out.org/news/item/14603-obama-learned-only-half-lesson-of-ohios-worker-owned-business-revolution.

Cleveland, Ohio (environ 400 000 hbts en 2010 ; source : wikipedia).

Cleveland, Ohio (environ 400 000 hbts en 2010 ; source : wikipedia).

 

DES réseaux similaires se développent dans de nombreuses autres villes, et les grands syndicats apportent leur soutien. En coopération avec l’entreprise basque espagnole Mondragon - un modèle intégré exemplaire qui implique de nombreuses coopératives et plus de 80000 personnes -1, le syndicat United Steelworkers, dont les leaders nationaux s’étaient autrefois opposés à la tentative de Youngstown (the Youngstown effort), a annoncé [le lancement] d’une campagne destinée à aider la création de coopératives « union co-op ». Le syndicat Service Employees International Union (SEIU), le syndicat The Steelworkers, et Mondragon sont engagés aux côtés d’une blanchisserie coopérative à Pittsburgh. SEIU a également rejoint un partenariat innovant avec la plus grande coopérative de travailleurs des Etats-Unis : New York City’s Cooperative Home Care Associates, qui fournit des services à domicile pour les personnes âgées, les handicapés, les victimes de maladies chroniques.

 

Cela fait plus de trois décennies que l'Ohio expérimente le genre de souffrance économique que d'autres régions du pays commencent tout juste à éprouver. C’est précisément parce que les solutions traditionnelles ne fournissent peu de réponses [à ces problèmes] que de nombreuses villes explorent des chemins comme celui qui a conduit de Youngstown à Cleveland.

 

À mesure que le nombre d'institutions directement concernées par la démocratisation de la richesse productive continue à augmenter, des innovations apparaissent par-ci par-là. Plus de 130 millions d'Américains - 40 pour-cent de la population – sont [d’ores et déjà] membres de coopératives (cooperatives), et plus de 10 millions participent à d'autres formes d'entreprises possédées par les travailleurs (worker-owned companies). Parmi les plus anciennes co-ops (coopératives), les plus importantes (predominant) sont les coopératives de crédit – qui sont au fond essentiellement des banques démocratisées (democratized banks), [sur le principe :] "une personne, une voix". Plus de 95 millions d'Américains y sont impliqués ; leur actif total (total assets) s’élève à environ 1000 milliards (one trillion) de dollars. Les militants actifs ont commencé à élire les membres des conseils d'administration de ces caisses, et ont longuement contribué au mouvement move your money ("déplacez votre argent"), qui a déplacé en 2011 et en 2012 des centaines de millions de dollars hors de portée de Wall Street, vers les coopératives de crédit et les petites banques.

 

***

 

Des milliers d’ "entreprises sociales" utilisent aussi la propriété démocratisée (democratized ownership) pour gagner de l'argent et pour atteindre un objectif social plus large. L'une des plus impressionnante est Pioneer Human Services (PHS), une organisation basée à Seattle qui fournit de l'emploi, de la formation professionnelle, du conseil, de l'éducation et du logement aux personnes ayant des antécédents pénaux (criminal histories) et des problèmes d'abus de drogue. PHS emploie aujourd'hui plus de 1000 personnes et utilise ses 76 millions de dollars de profits pour financer des programmes sociaux dans l’État. L’entreprise gère un atelier complet (full service shop) de fabrication de précision de tôles, et produit des millions de pièces utilisées dans l’aéronautique pour des entreprises comme Boeing. Ses cuisines préparent plus de 1500 repas par jour, pour ses ateliers (work-release facilities) et pour ses résidences de traitement médical (residential treatment centers).

 

NOTES

1  Le groupe Mondragon (né en 1956), situé dans le pays basque espagnol, a des activités de production, de crédit, d'enseignement et de recherche (218 entreprises et 71000 salariés, dont une moitié sont également sociétaires). Il produit ou plutôt produisait - en particulier de l'électroménager sous la marque Fagor-Brandt, qui a récemment (13 novembre 2013) fait faillite. Un article intéressant de BFMTV, chaîne peu réputée pour son gauchisme, porte sur le sujet : 

http://www.bfmtv.com/economie/faillite-fagor-brandt-modele-mondragon-cause-660982.html. Le titre est : "Faillite de Fagor-Brandt, le modèle Mondragon en cause ?" Rapportons-en la conclusion au contraire positive : "Toutes les entreprises que rachète Mondragon ne sont pas immédiatement coopérativisées. Si bien qu'un tiers seulement des près de 300 sociétés du groupe sont des scops. Pas de quoi choquer Jacques Landriot, le president élu de Chèques-déjeuner, la coopérative française, qui grossit elle aussi via le rachat d'entreprises. Avant de coopérativiser, il faut "rentabiliser l'investissement, le but d'une coopérative est d'abord de faire du profit. La différence, c'est comment il est redistribué".

 

Seattle, ville de 600 000 hbts (2010), agglomération de plus de 3.5 millions d'hbts.

Seattle, ville de 600 000 hbts (2010), agglomération de plus de 3.5 millions d'hbts.

 

À l'autre extrémité du continent, vous avez la boulangerie Greyston Bakery à Yonkers, État de New York. Fondée en 1982 par un professeur bouddhiste qui au départ se proposait modestement de fournir du travail à ses élèves, l'organisation a étendu sa mission de création d’emplois à destination des habitants du centre-ville. Dans les premiers temps, un contrat avait été conclu avec Ben & Jerry’s1, qui a permis ensuite à l’entreprise de se développer de façon bien plus significative. La boulangerie Greyston occupe désormais une installation moderne de 23000 pieds carrés (environ 2100 m²) et exploite plusieurs commerces et services, y compris une garderie (daycare center), un développeur de logements (housing developpement) pour des personnes à faible revenu vivant avec le VIH/sida, six jardins communautaires (community gardens), des services de conseil et de soutien, et un programme d'alphabétisation [par l’] informatique (computer literacy program).

 

NOTES

1  Ben and Jerry’s : célèbre marque américaine de glaces.

Yonkers, Etat de New York (196 000 hbts en 2010)

Yonkers, Etat de New York (196 000 hbts en 2010)

 

L'ENTREPRISE sociale la plus courante, et de loin, reste la traditionnelle société de développement communautaire (CDC : community development corporation). Il existe près de 5000 CDC opérant aux États-Unis. Pour la plupart, elles servent de développeurs de logements pour les faibles revenus, et d’incubateurs pour les petites entreprises. L'une des plus ambitieuses est la New Community Corporation, basée à Newark, dans le New Jersey. Cette société de quartier à but non lucratif de grande échelle (large-scale neighborhood nonprofits) emploie environ 600 personnes, gère plus de 2000 logements et un centre commercial hébergé par un grand supermarché. Ses actifs se montent à 200 millions de dollars, et son budget de fonctionnement à environ 70 millions de dollars. Ces montants aident à financer des centres d'apprentissage précoce (early learning centers), des programmes « après l’école » (afetr-school programs), de la formation professionnelle, une maison de retraite de 180 lits avec un programme de suivi médical (medical daycare) pour adultes, et la livraison sur place de soins médicaux dans plusieurs des huit plus anciens bâtiments.

 

Je pourrais continuer, mais vous avez saisi l’essentiel. Dans sa signification la plus profonde, c’est une lutte pour changer les habitudes idéologiques dominantes (the struggle is about changing the dominant ideological patterns). Les formes nouvelles de la propriété sont importantes, non seulement en elles-mêmes, mais parce qu'elles fournissent des idées sur la démocratisation, qui peuvent aider à poser les fondements d'un système politico-économique différent ; un système compatible avec les idéaux américains et avec l'expérience américaine.

 

***

 

QUANT à savoir jusqu’où le processus de "reconstruction évolutive" (evolutionary reconstruction) se déroulera - et si ce processus peut s'étendre à des niveaux supérieurs - cela dépendra probablement du niveau d’aggravation des problèmes et des souffrances économiques ; cela dépendra également de l’adoption par les gens d’une large approche stratégique de création institutionnelle ; et cela dépendra du fait que ceux qui adopteront cette approche l’intégreront dans une nouvelle politique plus complète (more comprehensive).

 

Le jeu politique commence à ressembler à une stratégie d’échiquier (a checkerboard strategy) : certaines des cases du plateau sont clairement bloquées, mais d'autres sont libres (open). La finalité, bien sûr, est d'augmenter le nombre de cases réceptives à des tentatives de démocratisation - pas uniquement pour rétablir la santé économique et la viabilité des communautés en difficulté, mais pour démontrer l’existence d’alternatives viables aux stratégies qui échouent ailleurs (that are faltering elsewhere). Un objectif-clé consiste à surmonter l'opposition sur le long terme, en encerclant les États en décomposition, défaillants (surrounding the decaying, failing states), dans un mouvement de tenaille.

 

La stratégie doit relever le défi de la reconstruction de la structure institutionnelle de base de l'économie locale, avec des méthodes efficientes, efficaces, stables, redistributives et durables (ongoing). Cela impliquera notamment :

 

§1. Utilisation accrue de la ville, de l’école, de l’hôpital, de l’université et de tout autre pouvoir d'achat (purchasing power) pour aider à stabiliser l'emploi d'une manière qui démocratise la propriété et les avantages à la fois pour les communautés à faible revenu et pour les petites et moyennes entreprises ;

 

§2. Utilisation accrue des fiducies foncières (land trusts) publiques et quasi-publiques (à la fois pour le logement et pour l'utilisation commerciale) afin de conserver les bénéfices du développement entre les mains de la communauté, et en vue d’empêcher la gentrification ;

 

§3. Attaque tous azimuts (all-out attack) sur le gaspillage de cadeaux absurdes que les entreprises soutirent aux pouvoirs publics locaux ;

 

§4. Coordination avec les syndicats et les militants de la communauté pour construire et maintenir l’impulsion de départ.

 

Le plan stratégique qui peut naître de ces efforts, peut aussi contribuer à augmenter l'assiette fiscale, compensant en partie la pression sur les contribuables et affaiblissant la coalition adverse. Le plus important, peut-être, c’est qu’il peut aider à forger une alliance des travailleurs de la fonction publique, des enseignants, du personnel hospitalier, des travailleurs en cols bleus ; des groupes communautaires et des militants locaux ; des petites entreprises, qui bénéficient d'un regain de santé pour l'économie locale ; enfin des responsables politiques locaux (local government officials).

 

Évidemment, rien de tout cela n'est facile, surtout quand on regarde la composition actuelle (current makeup) de la politique nationale. D’un autre côté, la situation économique locale s'aggrave dans de nombreuses régions du pays. [Donc] ce n'est qu'une question de temps avant que la case d'une autre communauté sur l'échiquier devienne réceptive à un saut de démocratisation.

 

***

 

LE TEMPS du changement systémique ne se compte pas en semaines ou en mois, il exigera des décennies de travail et une vision à long terme sur une plus grande échelle. Que se passera-t-il quand la prochaine crise financière frappera, et que nous aurons de nouveau à faire face à l'impossibilité de réglementer des banques trop grandes pour faire faillite ? Même si nous cassons les grandes banques, l'histoire suggère qu’elles vont tout simplement se regrouper et se reconcentrer, comme l’ont fait AT&T ou comme les éléments de l'ancienne Standard Oil dans le passé. En fin de compte, il faudra s’emparer des grandes banques (ultimately, the big banks will have to be taken over). En même temps, nous devons nous familiariser avec les banques publiques et développer les capacités locales pour ces banques. L'idée gagne déjà du terrain : au moment où j’écris, vingt États ont déjà adopté des lois pour établir des banques publiques sur le modèle à succès de l’énorme Bank of North Dakota.

 

Une stratégie similaire peut aider à lutter contre la crise du système de santé national. Comme les coûts ne cessent d'augmenter, et que les charges en font autant (malgré Obamacare), on peut s'attendre à une montée de frustration et de colère, suivies par des demandes croissantes pour une véritable alternative. Très probablement, les premières percées se produiront au niveau de l'État. Plus de quinze États ont déjà examiné une loi proposant une forme de système public à payeur unique (single-payer public system). Le Vermont est susceptible d'établir un tel système en 2014 ; la Californie a proposé une loi de ce genre à deux reprises, rejetée à chaque fois par le veto d’Arnold Schwarzenegger. Ce passage à un système à payeur unique national sera long et difficile ; pourtant, il est possible ; et avec lui viendra la démocratisation d'un secteur qui représente actuellement près d'un cinquième de l'économie américaine.

 

Toute stratégie sérieuse sur le plan écologique affrontera cette vérité fondamentale : les grandes entreprises doivent croître ou mourir (large coporations must grow or die). Cet impératif sape toutes les réponses aux nombreux défis nationaux (et, de plus en plus, mondiaux). Au-delà du problème majeur de réchauffement de la planète, d'innombrables études montrent que les limites à la croissance s’approchent rapidement de nous, dans des domaines tels que l'énergie, les minéraux, l'eau et les terres arables, entre autres. Les États-Unis, avec moins de 5 % de la population mondiale, représentent 21 % de la consommation mondiale de pétrole, 12 % de celle de charbon et 20,5 % de celle du gaz naturel ; et les projections à l’horizon 2050 ne sont pas prometteuses. À un moment donné, nous devrons dire : "ça suffit". L’ancien conseiller du président, James Gustave Speth l’exprime sans détour : "pour la plupart, nous avons travaillé dans le cadre du système actuel d'économie politique, mais travailler au sein du système nous conduira à la fin à l’échec, alors que ce qui est nécessaire, c’est une transformation en profondeur [de ce système]" (transformative change). Les institutions que nous construisons sur une grande échelle, pour défendre un avenir plus démocratique et durable, doivent abandonner l'impératif de croissance imposé par Wall Street (Wall Street driven). En fin de compte, ces institutions devront être publiques.

 

L'histoire a le secret de nous surprendre, surtout aux époques où le changement réel et sérieux semble impossible. Le mouvement des droits civiques, le mouvement féministe, le mouvement des droits des homosexuels - même le Printemps Arabe -, toutes ces révolutions ont émergé sans l’aide des prédictions des experts. Combien de personnes avaient prévu en 1989 que le mur de Berlin tomberait ? Ou que l'URSS se désagrégerait dans les deux ans suivants ? Ou que l’Apartheid se terminerait enfin en Afrique du Sud cinq ans plus tard ?

 

Je ne suis pas un utopiste, je suis historien et économiste. [Donc] je reste prudent sur les prédictions d’une issue fatale (predictions of inevitability) - y compris la fatalité choisie (assumed inevitability), dictée d'en haut, qui dit que jamais rien de fondamental dans le tissu social américain ne pourra changer. Il se peut que, simplement, la désintégration se poursuive. Il est également possible que la souffrance, la colère, et la perte de confiance envers Washington mènent à quelque chose de beaucoup plus explosif que la politique habituelle (business-as-usual), ou même qu’une modeste réactualisation des réformes libérales. Il est de notre responsabilité d'examiner comment on pourrait organiser un système spécifiquement américain (a distinctly American system) basé sur la propriété démocratisée (based on democratized ownership). Comme une image qui se développerait lentement dans la chambre noire d’un photographe, les éléments de ce "prochain système" (next system) commencent maintenant à émerger.

 

 

Gar ALPEROVITZ, The Nation, le 28 octobre 2013.

 

 

Un boulanger retire le pain chaud du four chez King Arthur Flour Co, une entreprise coopérative (a worker-owned business) in Norwich, Vermont (AP Photo/Toby Talbot).

Un boulanger retire le pain chaud du four chez King Arthur Flour Co, une entreprise coopérative (a worker-owned business) in Norwich, Vermont (AP Photo/Toby Talbot).

La "checkerboard strategy" : observer où apparaissent les "cases réceptives" à la "transformation évolutive", pour y concentrer l'action... (Crédit animographe : 'Emmett" sur Tumblr)

La "checkerboard strategy" : observer où apparaissent les "cases réceptives" à la "transformation évolutive", pour y concentrer l'action... (Crédit animographe : 'Emmett" sur Tumblr)

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