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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


CONTROLE DES MEDIAS ET ENDOCTRINEMENT AUX ETATS-UNIS par Noam CHOMSKY

Publié par medomai sur 2 Décembre 2013, 22:12pm

Catégories : #USA, #CHOMSKY, #POLITIQUE, #MEDIAS, #ENDOCTRINEMENT, #ECONOMIE, #OCCUPY, #SYNDICALISME, #COOPERATIVE, #IMMIGRATION

CONTROLE DES MEDIAS ET ENDOCTRINEMENT AUX ETATS-UNIS par Noam CHOMSKY

Contrôle des médias et endoctrinement aux États-Unis

Par Noam CHOMSKY

CONTROLE DES MEDIAS ET ENDOCTRINEMENT AUX ETATS-UNIS par Noam CHOMSKY

Article original publié le mardi 19 Novembre 2013, 09:13, à l'adresse suivante : http://truth-out.org/progressive-picks/item/19815-media-control-and-indoctrination-in-the-united-states

L'article dont suit la traduction est en réalité un extrait de la nouvelle édition du livre de N. Chomsky : " OCCUPY, Reflections on Class War, Rebellion and Solidarity " (en français : Mouvement Occupy, réflexions sur la guerre des classes, la rébellion et la solidarité), Zuccotti Park Press, 2è édition, 2013 ; non traduit).

Noam CHOMSKY (né en 1928). (photo credit : Oliver Abraham ; oliverabraham@gmx.de). Noam Chomsky est professeur émérite de linguistique et de philosophie au M.I.T. à Cambridge, Massachussets, USA.

Noam CHOMSKY (né en 1928). (photo credit : Oliver Abraham ; oliverabraham@gmx.de). Noam Chomsky est professeur émérite de linguistique et de philosophie au M.I.T. à Cambridge, Massachussets, USA.

[Noam Chomsky discute du contrôle des médias, de la peur, de l'endoctrinement et de l'importance de la solidarité avec Catherine Komp, productrice de Free Speech Radio News]

Catherine Komp : Il s'est écoulé vingt-cinq ans depuis la publication de votre célèbre livre avec Edward Herman intitulé Manufacturing Consent (" La fabrique du consentement " : voir photos ci-dessous​). Qu'est-ce qui a changé, d'après vous, dans le système de propagande (propaganda model) [que vous décriviez], et dans quel secteur le voyez-vous maintenant fonctionner avec le plus d'évidence ?

Titre original complet : Manufacturing consent, The Political Economy of the Mass Media (Random House, 1988, 2002), traduit en français sous le titre : La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie, trad. D. Arias, éditions Agone (nouvelle édition revue par B. Eugène et F. Cotton, 2009).
Titre original complet : Manufacturing consent, The Political Economy of the Mass Media (Random House, 1988, 2002), traduit en français sous le titre : La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie, trad. D. Arias, éditions Agone (nouvelle édition revue par B. Eugène et F. Cotton, 2009).

Titre original complet : Manufacturing consent, The Political Economy of the Mass Media (Random House, 1988, 2002), traduit en français sous le titre : La fabrication du consentement, De la propagande médiatique en démocratie, trad. D. Arias, éditions Agone (nouvelle édition revue par B. Eugène et F. Cotton, 2009).

Noam Chomsky : Eh bien, il y a dix ans, nous avons fait une réédition [de l'ouvrage], et nous avons discuté de certains changements. L'un de ces changements est que nous nous étions trop limités. Il existe un certain nombre de filtres qui déterminent le cadre du journalisme (reporting), et l'un des filtres est trop restreint. Au lieu de " l'anticommunisme ", qui était trop étroit, il aurait fallu mettre " la peur de l'ennemi concocté " (fear of the concoted enemy). Donc oui, cela pouvait être l'anticommunisme - pour l'essentiel, celui-ci est concocté. Prenez donc encore [l'exemple de] Cuba. C'est difficile à croire, mais pour le Pentagone, Cuba était répertorié comme l'une des menaces militaires concernant les États-Unis jusqu'à il y a de cela quelques années. C'est tellement ridicule (ludicrous) que vous ne savez même pas s'il faut rire ou pleurer. C'est comme si l'Union Soviétique avait inclus le Luxembourg dans sa liste de menaces pour sa sécurité. Mais ici, en quelque sorte, ça passe.

Les États-Unis sont un pays très effrayé (a very frightened country). Il y existe toutes sortes de choses concoctées pour vous effrayer. Voilà ce qui aurait dû être le filtre ; [il y aurait bien] deux ou trois autres choses supplémentaires, mais je pense que, fondamentalement, ça se résume à cela.

[Effectivement] il y a eu du changement. Radio Free Speech n'existait pas lorsque nous avons écrit notre livre, et on trouve certains trucs sur Internet qui brisent les chaînes (break the bonds), comme le font des travaux indépendants ou des livres comme celui dont je viens de parler quand nous sommes arrivés, Dirty Wars ("Sales Guerres") de Jeremy Scahill, qui est un exemple fantastique de journalisme d'investigation sur le terrain, sur ce qui se passe réellement dans les pays où nous provoquons ces campagnes de terreur (terror campaigns). [Car] on discute beaucoup à propos des drones, mais pas beaucoup sur le fait que ce sont des armes de terreur.

Supposons que nous soyons là à nous demander si, tout d'un coup, il ne va pas y avoir une bombe dans la salle où nous sommes assis, parce qu'ils veulent peut-être tuer untel, ou nous tuer, ou n'importe qui d'autre : c'est terrorisant. En fait, nous venons d'en voir une illustration terrible qui a eu droit à un simple entrefilet dans le journal. Quelques jours après l'attentat du marathon de Boston, il y a eu une attaque de drone sur un village au Yémen, une sorte de village isolé. Obama et ses amis ont décidé de tuer un gars (decided to murder some guy). Donc, les villageois sont assis là, et tout à coup le gars est soufflé (blown away) avec tous ceux qui se trouvent autour de lui. Je ne pense pas que cela ait été signalé, à l'exception du fait qu'on a entendu au Sénat une semaine plus tard le témoignage d'un membre du village, homme très respecté par Jeremy et par d'autres qui le connaissent (1. L'homme [s'appellait] Farea al-Muslimi, il avait étudié dans une école secondaire aux États-Unis, et il a décrit dans sa déclaration au Sénat ce qui s'est passé dans son village. Il a expliqué que tout le monde connaissait l'homme qu'ils ont assassiné, et qu'ils auraient facilement pu l'appréhender, mais qu'il était plus facile de le tuer et de terroriser le village. Il a également dit autre chose d'important. Il a affirmé que ses amis et voisins, pour la plupart, connaissaient les États-Unis principalement à travers les histoires [que lui leur racontait] des " merveilleuses expériences " qu'il a vécues ici (2). Et il a déclaré que le bombardement américain les avait transformés en personnes qui haïssent l'Amérique, et [qui] veulent se venger : c'est tout ce que cela a produit. Et en réalité, abstraction faite de l'horreur qu'il représente, tout ce système de terreur crée des ennemis et des menaces plus rapidement qu'il ne tue des suspects. C'est [ce genre de changement] qui se produit ; et pour revenir à Jeremy, son livre montre une partie importante de tout cela, ainsi que les exploits de l'armée exécutive secrète, le JSOC (Joint Special Operations Command). [Montrer ça], c'est dangereux, mais c'est ce genre de choses qu'un journaliste d'investigation pourrait faire, et [Jeremy] les a réalisées. On en trouve davantage qu'auparavant maintenant, heureusement d'ailleurs ! En ce sens, ça progresse.

M. al-Muslimi témoigne au Sénat. Photos d'un bâtiment détruit et d'un drone abattu. Photos parues dans le journal The Independent.

M. al-Muslimi témoigne au Sénat. Photos d'un bâtiment détruit et d'un drone abattu. Photos parues dans le journal The Independent.

Oui. D'un autre côté, le système d'endoctrinement est devenu incroyablement puissant. Les exemples que j'ai mentionnés, comme les lois sur le "droit-de-travailler" (the right-to-work laws) - il est assez choquant que cela puisse réussir. Donc, je dirais que c'est quasiment la même chose, l'inégalité s'est installée dans le dialogue national avec le mouvement Occupy, mais l'écart de richesse concernant les familles noires et latinos, lui, provoque rarement un débat et fait rarement la une des journaux. Mais quel rôle jouent les médias - particulièrement les médias indépendants - pour garantir que des questions fondamentales d'intérêt public comme celles-ci passent au premier plan ?

Les médias indépendants doivent dire la vérité sur les choses qui comptent. C'est tout à fait différent du travail des médias commerciaux. Ceux-là ont une tâche propre à eux. Ils sont censés être objectifs, et l'objectivité signifie quelque chose dans le monde du journalisme. En fait, celle-ci est enseignée dans les écoles de journalisme ; [elle] consiste à rapporter avec honnêteté et précision ce qui se passe au sein des cercles du pouvoir (inside the Beltway), à l'intérieur de l'État. C'est ce qui fixe les limites : il y a des Démocrates et il y a des Républicains ; rapportez honnêtement ce qu'ils disent - trouvez un équilibre, etc, et puis vous serez objectif. Si vous passez outre et allez au-delà, si vous remettez en question les limites, alors vous êtes partial, subjectif, émotionnel, peut-être anti-américain, ça dépend de l'insulte la plus courante sur le moment. C'est donc ça, la tâche [des médias commerciaux] et, voyez-vous, c'est compréhensible du point de vue du pouvoir en place. il s'agit d'un prisme déformant, avec un impact énorme. Ne serait-ce que simplement le cadre (framework) de ce sur quoi on fait porter le regard.

Prenez, par exemple, les problèmes nationaux actuels. Nous avons " la séquestration " (the sequester), qui endommage l'économie ; c'est, de fait, une chose généralement admise. Mais de quoi est-il question ? Eh bien, il est question du déficit. Qui se soucie du déficit ? Les banques, les riches et ainsi de suite. De quoi la population se soucie-t-elle ? Des offres d'emploi. En réalité, ce phénomène a même été étudié de près. Il y a un petit nombre d'études et de tests professionnels (professional studies) sur cette question. Il s'avère que les préoccupations concernant le déficit augmentent avec la richesse, et la raison en est que les gens riches s'inquiètent de ce que peut-être, un jour, dans l'avenir, il pourrait éventuellement se produire un peu d'inflation, ce qui n'est pas bon pour les prêteurs. C'est [en revanche] excellent pour les emprunteurs. Par conséquent, il faut que nous nous fassions du souci pour le déficit, même si cela doit détruire des emplois.

La population a une opinion assez différente. [Les gens] disent : non, nous voulons des emplois. Et ils ont raison. Des emplois, cela signifie stimuler la demande, et c'est ce que le gouvernement doit faire. Les entreprises, l'argent leur sort par les oreilles (corporations have money coming out their ears), pourtant elles n'investissent pas parce qu'il n'y a pas de demande. Les consommateurs ne peuvent pas combler ce manque (fill the gap), parce qu'ils souffrent de l'impact résultant des crimes commis par les banques. Les entreprises sont bien entendu plus riches que jamais. C'est comme ça que cela [dys]fonctionne, mais ce n'est pas ce qui est discuté dans les allées du pouvoir. Vous y obtenez un petit commentaire discret à la marge, mais l'accent doit être mis sur le terrible problème du déficit - qui sera peut-être un problème un jour dans le futur, mais rien de si grave.

En fait, les professionnels de la science politique ont fait un très bon travail sur un [autre] sujet spécifique, en rapport avec celui-ci. Notre pays est abondamment questionné par les sondeurs ; donc vous pouvez obtenir une connaissance approfondie de l'attitude du public ; or, sur la relation entre les attitudes du public et les politiques publiques, sur les attitudes de distinction (differentiating attitudes), il y a d'assez bonnes études. Il s'avère que peut-être 70 pour-cent de la population - les 70 pour-cent détenant les niveaux de revenu et de richesse les moins élevés - [ces 70 pour-cent pensent qu'ils] sont livrés à eux-mêmes (disenfranchised). Autrement dit, leurs opinions n'ont aucune influence sur la politique. Les sénateurs ne s'en occupent absolument pas.

Lorsque vous vous progressez dans l'échelle des revenus, vous obtenez plus d'influence. Lorsque vous arrivez au sommet - et ici le mouvement Occupy se trompait un peu, ce n'est pas 1 pour-cent, c'est un dixième de 1 pour-cent - Lorsque vous arrivez au dixième supérieur du 1 pour-cent, où on rencontre une concentration gigantesque de la richesse, vous ne pouvez même plus parler d'influence. Ils obtiennent ce qu'ils veulent (They get what they want). C'est pourquoi les banques qui ont créé la crise, souvent par des actes criminels (often with criminal actions), bénéficient de l'impunité (are scot-free) ; et non seulement elles ne sont pas punies, mais elles sont plus riches, plus puissantes et plus grandes que jamais (richer, more powerful and bigger than ever). En lisant la presse économique, vous apercevez par-ci par-là un acte criminel, puis, éventuellement, une petite tape sur le poignet (a slap on the wrist) ou quelque chose dans le genre.

C'est pour cette raison que ce qu'on trouve dans les allées du pouvoir (what's in the Beltway) reflète la richesse et la puissance. Les élections sont fondamentalement achetées (elections are basically bought). L'histoire, nous la connaissons. Par suite, " l'objectivité " dans les médias commerciaux ne veut rien dire d'autre qu'adopter sur le monde le point de vue des gens extrêmement riches et puissants dans le milieu des entreprises. Maintenant, ce n'est pas à 100 pour-cent leur propre point de vue. Il y a beaucoup de journalistes extrêmement honnêtes, qui font toutes sortes de choses. Je lis la presse nationale, j'en apprends beaucoup grâce [aux journalistes qui y travaillent], etc ; mais néanmoins, [en elle] subsiste un très fort biais [de jugement] dans le sens [que j'ai décrit]. C'est un peu comme les filtres de La fabrication du consentement. Pour en revenir à votre question, ce que la presse indépendante devrait faire est ce que la presse nationale en fait devrait faire, à savoir regarder le monde du point de vue de sa population. Et cela continue comme ça dans toute une série de problèmes, choisissez-en un au hasard, c'est toujours la même chose.

Idiocracy, tableau de Luke Wilson

Idiocracy, tableau de Luke Wilson

Catherine Komp : Le mouvement Occupy a connu plusieurs grands succès : Occupy Sandy, Occupy our Homes ("Occupez nos maisons"), la Grêve de la Dette (Strike Debt) et le Jubilé Roulant (the Rolling Jubilee). Mais à quoi ressemblerait un mouvement post-Occupy selon vous ? Qu'y a-t-il après ?

Noam Chomsky : La tactique d'Occupy a remarquablement réussi. Si on m'avait demandé un mois avant le parc Zuccotti s'il fallait le faire, j'aurais dit : " vous êtes fous ". Mais ça a très bien fonctionné. [Cette tactique] a simplement mis le feu partout. Les gens attendaient seulement que quelque chose déclenche l'étincelle. Après, ce fut une grande réussite ; mais cela reste une tactique, et les tactiques ne font pas des stratégies. Une tactique a une demi-vie ; elle connaît des rendements décroissants. En particulier, une tactique de ce genre va susciter l'antagonisme, parce que les gens ne veulent pas que leurs vies soient perturbées, etc. Il est facile de disperser (fan it) [ce genre de mouvement], comme c'est le cas pour les travailleurs du secteur public. Donc, c'est une tactique qu'il a fallu revoir. Franchement, quand la police a dispersé les occupations, ça a été dur et brutal, et ça n'avait pas à se faire de cette manière. Mais d'un certain point de vue, ce n'était pas une mauvaise chose, parce que cela a obligé les gens à envisager quelles actions deviennent nécessaires dans le futur. Or ce qu'ils faut faire ensuite, c'est d'exporter [le mouvement] vers la population dans son ensemble (bring it to the general population). Saisissez-vous des sujets qui préoccupent vraiment les gens. Soyez là quand on a besoin de vous, comme [lors de l'ouragan] Sandy. Soyez là pour les saisies. Concentrez-vous sur la dette (focus on debt). Concentrez-vous sur une taxe sur les transactions financières ; il faut en instituer une. Personne d'autre ne le fait. C'est ça que le mouvement Occupy doit faire, non pas uniquement comme un mouvement purement national, mais comme un mouvement international.

Il est frappant de constater qu'Occupy possède des ramifications partout dans le monde. J'ai pris la parole au cours de mouvements Occupy à Sydney en Australie, en Angleterre, partout. Partout où vous allez, quelque chose se produit. Et ils se lient avec d'autres événements, comme les Indignados en Espagne ; les actions remarquables des étudiants chiliens ; certaines choses en Grèce, qui sont simplement incroyables (enormous) ; voire des mouvements dans les régions périphériques de l'Europe, qui tentent de lutter contre la brutalité des régimes d'austérité, qui sont pires qu'ici, qui étranglent tout simplement les économies et détruisent le contrat social européen. Vus d'Europe, nous avons l'air de [doux] progressistes.

Donc, il s'agit d'un futur qui se trouve devant nous et que l'on peut chercher à atteindre (that can be looked forward to), y compris ce dont nous parlions tout à l'heure, [comme] soutenir et peut-être même initier des choses telles que des entreprises autogérées et détenues par leurs travailleurs. Cela paraît réformiste, mais c'est révolutionnaire. Cela change - ou du moins cela produit des germes de changement - dans la structure de base de cette société, d'une manière fondamentale. Pourquoi les banques devraient-elles détenir l'entreprise dans laquelle les gens travaillent ? En quoi cela fait-il partie de leur activité ? Pourquoi devraient-elles décider si vous déplacez [cette entreprise] vers le Mexique ou le Bangladesh, ou un autre pays, quel que soit le prochain lieu [de délocalisation] ?Pourquoi ne serait-ce pas aux travailleurs d'en décider, ou aux communautés ? Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. Il suffit d'examiner, par exemple, les choses qui ne sont pas discutées dans la bataille de l'immigration (the immigration struggle). On est à Boston, non ? Juste autour de Boston, il y a une assez grande communauté d'immigrants mayas (Mayans). Ils continuent à arriver, en ce moment même. Ils vivent tout près d'ici, mais " sous le radar ", parce qu'ils sont sans papiers. Pourquoi les Mayas viennent-ils ici ? Ils ne veulent pas être ici (They don't want to be there). Je connais très bien certains d'entre eux, et quand vous leur parlez, ils vous disent : " Nous préférerions vivre chez nous ". Ils ne veulent pas être ici.

Pourquoi viennent-ils donc ? Eh bien, parce que dans les années 80, il y a eu une offensive presque génocidaire sur les hauts plateaux du Guatemala, offesive prise en charge (supported) par Ronald Reagan, soutenue par les États-Unis. La région fut presque entièrement anéantie (wiped out), et par ailleurs des procès d'auteurs [de ces attaques] se déroulent actuellement au Guatemala, mais personne ici ne les mentionne. Donc, vous voyez, nous détruisons leur pays, et [par conséquent] les gens fuient parce qu'ils ne peuvent pas survivre. À ce propos, un livre intéressant de David Bacon, un militant sur les questions d'immigration, sort sur ce sujet. Ça s'appelle : " Le droit de rester chez soi " (The Right to Stay Home).

Il était évident, par exemple, que l'ALENA (Accord de libre-échange pour le continent américain, en anglais NAFTA, Ndt) allait détruire l'agriculture mexicaine. Les paysans (campesinos) mexicains peuvent être aussi efficaces qu'ils le veulent, mais ils ne peuvent pas rivaliser avec l'agrobusiness américain lourdement subventionné ; et cela veut dire que les gens vont fuir. Mais en réalité, ce n'est pas une simple coïncidence si Clinton, l'année où l'ALENA fut adoptée, commença à militariser la frontière ; avant, c'était une frontière ouverte. Par conséquent, bien sûr, les gens maintenant vont venir. Et bien ces sujets ne sont pas abordés.

Si vous vous faites de l'inquiétude au sujet de l'immigration, jetons un oeil aux raisons pour lesquelles les gens viennent, regardons quelle est notre responsabilité, et ce que nous pouvons faire à ce sujet. Ils ne veulent pas être ici. Et la même chose est vraie concernant l'exportation des usines (exporting factories). Il faut que les gens aient des emplois au Bangladesh, mais nous devons faire attention à ce qu'ils aient des conditions de travail décentes. Ils souhaitent [ces conditions], nous devrions le souhaiter [aussi], et nous devons lutter pour s'assurer qu'ils en ont. C'est alors [seulement] qu'on peut prendre des décisions qui concernent la main-d'œuvre et où celle-ci veut que son entreprise se localise. Il y a toutes sortes de sujets comme celui-ci que les médias libres, indépendants, peuvent porter [à la connaissance du public], et auxquels des mouvements comme Occupy peuvent se consacrer.

Pour illustrer la militarisation des "frontières" US. Sur la première image, des hélicoptères américains blackhawks patrouillent le long de la frontière US sud-ouest avec le Mexique, sur la deuxième photo deux drones de surveillance de la flotte de la compagnie CBP (photos via Flickr). source : un article paru sur le site Motherboard en août 2013 (http://motherboard.vice.com/blog/its-official-america-is-militarizing-the-mexican-border)
Pour illustrer la militarisation des "frontières" US. Sur la première image, des hélicoptères américains blackhawks patrouillent le long de la frontière US sud-ouest avec le Mexique, sur la deuxième photo deux drones de surveillance de la flotte de la compagnie CBP (photos via Flickr). source : un article paru sur le site Motherboard en août 2013 (http://motherboard.vice.com/blog/its-official-america-is-militarizing-the-mexican-border)

Pour illustrer la militarisation des "frontières" US. Sur la première image, des hélicoptères américains blackhawks patrouillent le long de la frontière US sud-ouest avec le Mexique, sur la deuxième photo deux drones de surveillance de la flotte de la compagnie CBP (photos via Flickr). source : un article paru sur le site Motherboard en août 2013 (http://motherboard.vice.com/blog/its-official-america-is-militarizing-the-mexican-border)

Catherine Komp : Vous avez parlé de l'efficacité des " grèves-occupations " (sit-down strikes), dans lesquelles les travailleurs occupent un poste de travail, comme prélude à une appropriation (precursor to taking it over). Vous avez affirmé qu'avec un soutien populaire suffisant, des " grèves-occupations " peuvent marcher et constituer la base d'une véritable révolution. Mais dans quelle mesure le soutien populaire est-il nécessaire, et quelle forme devrait-il prendre ?

Noam Chomsky : Et bien il faut qu'il soit large (it has to be extensive). En réalité ça peut fonctionner. Je rentre tout juste d'Irlande, et l'une des choses que j'y ai faites, c'est d'y rencontrer un groupe de travailleurs d'une usine appelée « Vita Cortex ». Je soutenais leur mouvement. Ils ont effectué une longue grève sit-in. La direction voulait vendre l'usine, une usine rentable, à un riche homme d'affaire qui l'aurait délocalisée [ensuite] ailleurs. Tous les ouvriers allaient être virés (fired). Certains d'entre eux avaient beaucoup d'ancienneté. Ils se sont réunis, ont formé un groupe de soutien communautaire, et ont occupé l'usine. Et il y avait un soutien de la communauté (community support) - les gens voulaient qu'ils restent ici. Les gens apportaient de la nourriture et toutes formes d'aides différentes. Et ils ont gagné, au bout de, je crois, environ six mois. Le propriétaire a accepté de maintenir l'usine ici, de payer les ouvriers, et ainsi de suite.

Catherine Komp : Et c'était en Irlande ?

Noam Chomsky : C'était à Cork, en Irlande du Sud. Et la [situation de l'entreprise] était correcte, mais pas hyper profitable. L'Irlande vit une crise majeure, donc la situation était grave. Mais ils ont gagné. Pas sur tout les points, mais sur beaucoup. Des choses comme ça peuvent se faire. Une grande partie de la législation de New Deal, qui fut un événement important, était motivée par l'inquiétude des salariés (employees) et d'autres [groupes] lorsque le mode de gestion par les CIO (Chief Information Officers), [une technique] récente à l'époque, a fini par provoquer des grèves-occupations, pour la bonne et simple raison que les grèves-occupations fichent la trouille à la direction (drive fear into management) et à tout le monde. Et si nous occupions les lieux, et si nous cessions le travail : pourquoi ne pas le faire ? C'est nous qui savons comment faire tourner l'usine, donc allons-y, faisons-la marcher, et chassons les patrons. Il n'y a qu'un pas de plus à faire.

Catherine Komp : Pourquoi [ces actions] sont-elles si rares aux États-Unis ?

Noam Chomsky : Les grèves de toute nature sont très rares, surtout depuis Reagan, qui a en quelque sorte brisé le tabou de l'utilisation des briseurs de grève (who kind of broke the mandate against using scabs). C'était hors la loi partout dans le monde. A part peut-être en Afrique du Sud sous le régime d'apartheid. Mais quand Reagan brisa la grève des contrôleurs du trafic aérien, il donna le ton. Lorsque - peut-être dix ans plus tard - il y eut une grève dans une grande usine de fabrication de Caterpillar (je pense que c'était à Peoria)(3), la direction cassa le mouvement en faisant appel à des briseurs de grève. Pourtant c'était illégal partout dans le monde, sauf, comme je le disais, sous l'apartheid en Afrique du Sud ; mais là, c'est passé.

Ce qui s'est passé est assez intéressant. Le Chicago Tribune, un journal conservateur, mais qui couvrait les questions du monde du travail correctement, a largement suivi les événements de Peoria et le scandale de l'utilisation des briseurs de grèves. Bon, c'était il y a peut-être vingt ans de ça. Lorsque le président Obama - il était à Chicago à l'époque, donc il ne pouvait pas ignorer cette histoire - a décidé de montrer sa solidarité avec les travailleurs, il est allé visiter l'usine, et personne n'a fait de commentaire sur cette visite. Elle s'est comme « effacée » de la mémoire. Ensuite le mouvement syndical, comme vous le savez, fut décimé. Il s'est considérablement développé dans les années 1930, et il est responsable de la plupart des législations progressistes qui sont nées [à cette époque]. Il y a pourtant eu une réaction (backlash) immédiate contre ce mouvement, dès la toute fin des années 1930. C'est à ce moment que le management a commencé à mettre en oeuvre ce qu'on appelle aujourd'hui des méthodes scientifiques, des techniques sophistiquées pour briser les grèves.

Catherine Komp : Pouvez-vous en décrire quelques unes ?

Noam Chomsky : Certaines d'entre elles sont nommées la " formule de Mohawk Valley ". Imaginons qu'il existe une ville, en Pennsylvanie, où une grève est en cours. L'idée est de saturer la ville de propagande dont le thème de base est l'américanisme : " Nous sommes tous des Américains, nous travaillons tous ensembles, nous nous aimons tous les uns les autres. Nous aidons tous le patron sympa qui travaille d'arrache-pied 80 heures par jour au service des travailleurs, le banquier qui adore (love) vous donner de l'argent pour acheter une voiture, et l'ouvrier avec sa gamelle qui va travailler, et sa femme qui prépare le dîner à la maison. Tous forment une grande famille heureuse de vivre en harmonie. Et puis il y ces étrangers qui arrivent, les organisateurs syndicaux (union organizers), d'ailleurs il y aurait un soupçon comme quoi ils seraient probablement communistes, et ils essaieraient de perturber notre harmonie, d'empêcher tout le monde de vivre le beau rêve américain. Voilà pour les grandes lignes, mais l'idée est de tout saturer de propagande : les écoles, les églises, tout. Et parfois ça a un effet. C'est une technique. Il en existe d'autres.

Ces [pratiques] se sont considérablement développées sous Reagan, qui était très anti-travail (anti-labor). En fait, il haïssait passionnément les gens pauvres (he hated poor people with a passion). Par exemple, lors de la grève de la laitue (lettuce strike), Reagan était gouverneur de Californie (4). Il est apparu très ostensiblement à la télévision, en train de manger avec ravissement de la laitue, juste pour montrer ce qu'il pensait des grévistes, les plus pauvres des pauvres. S'il avait pu les expulser à coup de pied dans le visage, ça aurait été super. Il aimait ça. C'est comme sa campagne sur la " reine du Welfare " (Welfare Queen), qui diabolisait la protection sociale (welfare) et décrivait de riches femmes noires qu'on conduisait dans leurs Cadillacs jusqu'aux bureaux d'aide sociale, pour voler votre argent ; ce genre de chose. En fait, il était très clair ; vous ne pouviez pas vous méprendre [sur ce qu'il pensait].

R. Reagan et sa femme Nancy célèbrent la victoire à Los Angeles, Californie, le 8 nov 1966

R. Reagan et sa femme Nancy célèbrent la victoire à Los Angeles, Californie, le 8 nov 1966

Reagan a commencé sa campagne électorale à Philadelphie, État du Mississippi, une petite ville probablement inconnue de la plupart des gens sauf pour une chose : un massacre de militants des droits civiques a eu lieu à cet endroit. Et c'est dans cet endroit-là qu'il ostensiblement ouvert sa campagne - en disant aux gens : " Ne vous inquiétez pas , je suis un voyou raciste (Don't worry, I'm a racist thug) ". C'est alors qu'est arrivée la grève. L'administration Reagan a pris soin à ce moment-là d'informer le monde des affaires que le gouvernement n'allait pas appliquer les lois. Car des lois existent sur les intimidations illégales contre les organisations syndicales, et ces gens sont évidemment censés les appliquer. Mais Ronald Reagan a bien précisé que vous pouviez faire ce que vous vouliez. Les mesures illégales, comme le licenciement des leaders syndicaux, se sont multipliées sous sa présidence. Leur nombre a triplé, je crois, et ça continue [encore aujourd'hui].

Puis est arrivé Clinton, qui lui avait une technique différente pour saper les syndicats (undermining unions). Ça s'appelait l'ALENA. Des études ont été faites concernant les effets destructeurs de l'ALENA sur les grèves aux États-Unis, et ces effets sont sérieux. C'est illégal, mais si vous disposez d'un État criminel, vous pouvez faire ce que vous voulez – vous n'avez pas à appliquer les lois. Donc je dirais qu'une technique standard utilisée par la direction de l'entreprise consiste, par exemple, si il ya une campagne de recrutement quelque part, à dire aux travailleurs : " les gars, vous pouvez y aller et vous metttre en grève si ça vous chante, mais si vous gagnez, tout ira au Mexique " . C'est une technique des plus efficace. En l'absence de solidarité, de solidarité réelle, en réalité en l'absence de solidarité internationale, c'est une technique plutôt efficace pour briser les grèves, et le nombre des techniques illégales pour briser une grève, je crois, a augmenté d'environ 50 pour-cent après l'ALENA.

Première photo : le président George Bush ouvre les négociations sur le North American Free Trade Agreement  avec notamment le Mexique et le Canada, puis Bill CLINTON signe l'entrée en vigueur du traité en décembre 1993.
Première photo : le président George Bush ouvre les négociations sur le North American Free Trade Agreement  avec notamment le Mexique et le Canada, puis Bill CLINTON signe l'entrée en vigueur du traité en décembre 1993.

Première photo : le président George Bush ouvre les négociations sur le North American Free Trade Agreement avec notamment le Mexique et le Canada, puis Bill CLINTON signe l'entrée en vigueur du traité en décembre 1993.

Tout ceci a commencé juste après la Seconde Guerre mondiale, avec la loi Taft-Hartley (5), les gigantesques campagnes anti-syndicats (anti-labor) et ainsi de suite. De nos jours on trouve des entreprises spécialisées dans le sabotage des grèves. Des techniques scientifiques et sophistiquées existent ; elles ont des appuis de poids, disposent d'énormes fonds provenant des entreprises (corporate money), et l'Etat les soutient (supports it). En revanche, [les grèves] ne recueillent pas beaucoup de soutien populaire. C'est ce qu'on peut observer avec la loi sur le droit-au-travail (the right-to-work law) qui est passée récemment dans le Michigan : un événement plutôt choquant. [Le Michigan] est un Etat syndiqué (labor state), et il s'est avéré qu'un grand nombre de syndicalistes ont voté pour elle. Si vous examinez la propagande, vous comprenez pourquoi. Pour commencer, l'expression même de " droit au travail " : en fait ce n'est pas un droit au travail, c'est le droit de piquer quelque chose aux autres (right to scrounge). Ça signifie qu'une personne peut travailler dans une usine et refuser d'adhérer au syndicat, de sorte qu'elle n'a pas à payer de cotisation, mais qu'elle aura toute la protection que les syndicats offrent aux autres, les réclamations (grievances) [qu'ils soutiennent], etc. Le gars profite de la protection, mais il ne paie rien. C'est tout ce que signifie l'expression " droit au travail ".

C'est une technique pour détruire le syndicalisme (labor). Mais la propagande a été efficace ; et elle est encore plus efficace contre les travailleurs publics, les bibliothécaires, les pompiers, les enseignants, ou même les travailleurs dans une usine syndiquée. Ils ont un emploi, ils ont une retraite, ils bénéficient des soins de santé. [Si] vous êtes au chômage, vous ne pouvez pas trouver d'emploi. Et si vous avez un, il est à temps partiel, et vous ne bénéficierez pas d'une retraite. [Donc] ceux-là vous volent, en particulier les travailleurs de la fonction publique qui sont payés grâce aux impôts. Ils sont sous-payés par rapport à leur niveau de compétence, et la raison pour laquelle ils reçoivent des retraites, c'est parce qu'ils ont un salaire inférieur. C'est un compromis. Leur principe est : d'accord, nous acceptons des salaires inférieurs, mais vous nous garantissez notre retraite. Malgré ça la propagande fonctionne, et les gouvernement l'ont soutenue.

Quand Obama décrète un gel des salaires pour les travailleurs fédéraux, cela revient à dire : nous n'allons pas augmenter les impôts pour les riches, mais nous allons augmenter les taxes sur vous, parce qu'un gel salaires des travailleurs du secteur public est identique à une augmentation de leurs impôts. La technique consistant à diaboliser le syndicalisme (labor) et [la propagande sur] " les dirigeants syndicaux corrompus ", je dirais que c'est un retour en arrière.

Deux films sont sortis au début des années 1950, à la même époque. L'un s'intitulait Salt of the Earth (" le Sel de la Terre "), un film à petit budget, merveilleux. On y voyait une grève se dérouler, et les grèvistes finissaient par avoir gain de cause. Je pense que le leader de la grève était une femme mexicaine. C'était un film fort bien fait, mais personne n'a jamais entendu parler de lui. Mais un autre film est sorti en même temps, intitulé : On the Waterfront (Sur le Front de Mer), avec Marlon Brando, qui évoquait un dirigeant syndical corrompu [d'un côté] et de l'autre, le bon, l'honnête ouvrier, vous savez, Joe avec son seau et ses affaires (pail and stuff). Ils se retrouvent finalement ensemble. Marlon Brando met en place une sorte d'organisation, et la chose se termine ainsi : Marlon Brando jette le chef syndicaliste dans la mer, ou un truc dans le genre. A l'époqe ce fut un grand succès. Par ailleurs, le réalisateur s'appelait Elia Kazan, qui était censé être plutôt progressiste. Mais le but était d'amener les gens à haïr les syndicats, parce que ce sont tous un tas de gangsters corrompus (all a bunch of corrupt gangsters), et il ne font rien d'autres que vous voler, vous les honnêtes ouvriers, et ainsi de suite... Et ce n'est qu'un fragment d'une gigantesque campagne [de propagande]. Á une époque, des recherches sont parus là-dessus, et j'ai été choqué par l'ampleur [de cette campagne anti-syndicale]. Je suivais ça, mais je n'en avais pas pris la vraie mesure. Or ça a eu un effet.

CONTROLE DES MEDIAS ET ENDOCTRINEMENT AUX ETATS-UNIS par Noam CHOMSKY
LE SEL DE LA TERRE (1954) Un film de Herbert BIBERMAN avec Juan Chacón et Rosaura Revueltas
LE SEL DE LA TERRE (1954) Un film de Herbert BIBERMAN avec Juan Chacón et Rosaura Revueltas
LE SEL DE LA TERRE (1954) Un film de Herbert BIBERMAN avec Juan Chacón et Rosaura Revueltas

LE SEL DE LA TERRE (1954) Un film de Herbert BIBERMAN avec Juan Chacón et Rosaura Revueltas

Catherine Komp : Une solution serait, puisque le syndicalisme a été affaibli, que les travailleurs fondent leurs propres entreprises autonomes (worker-run) et autogérées (worker-managed). Beaucoup de gens ont été inspirés par la croissance des collectivités (collectives) et des entreprises (businesses) autonomes (worker-run) en Argentine, suite à l'effondrement économique de 2001. Aux États-Unis, il en existe environ plusieurs centaines, y compris Free Speech Radio News, qui est autonome et autogérée depuis sa fondation il y a treize ans. Pensez-vous que cela pourrait prendre de l'ampleur ici ?

Noam Chomsky : C'est tout à fait significatif. Il existe un excellent travail là-dessus, qu'il faut lire, écrit par Gar Alperovitz, qui est à la fois un militant et un écrivain, un très bon historien. Pour ce que j'en sais, cela se situe surtout autour du nord de l'Ohio et de la Rust Belt, et ce qui s'est passé là-bas est intéressant et mérite réflexion. Le syndicat des métallos, qui est l'un des plus progressistes à certains égards, à certains égards - bien qu'il y ait beaucoup de problèmes - travaille sur une sorte d'arrangement avec Mondragón, qui est un grand conglomérat-coopérative de travailleurs (worker-owned conglomerate) du Pays basque, dans le nord de l'Espagne.

Catherine Komp : Et ça remonte aux années 1950, non ?

Noam Chomsky : Oui, ça remonte aux années 1950 ; l'initiative venait d'une église, et de ce qui a donné ensuite la théologie de la libération, etc. Mais il y a aussi une forte tradition ouvrière là-bas, qui renvoie à la révolution espagnole. Ça a crû puis ça s'est développé. Maintenant, cela représente de nombreuses entreprises productives : des banques , des logements, des écoles , des hôpitaux. C'est une affaire assez complexe. Et ça a l'air de résister à la crise financière, tandis que tout le reste en Espagne est en train de s'effondrer. J'ignore les détails, mais en gros voilà à quoi cela ressemble. Les ouvriers ne s'autogèrent pas (it's not worker-managed). Ils sélectionnent le management, qui agit ensuite de sa propre initiative (workers select management, who then act on their own). Et, bien entendu, [ce système] est intégré à une économie internationale capitaliste, ce qui signifie que vous pouvez discuter de leur éthique, parce qu'ils font des choses comme exploiter la main-d'œuvre à l'étranger, etc. Ils affirment qu'ils doivent le faire pour répondre à la concurrence et survivre. Peut-être qu'il est impossible de s'extraire du monde dans lequel vous êtes intégré (you can't extricate yourself from the world you're in).

Bien sûr, plus la solidarité se diffuse, plus vous avez des moyens d'action sur ces problèmes, mais ce n'est pas facile. Il est assez difficile de reconstruire le mouvement syndical en interne (reconstruct the labor movement internally). Après tout, chaque mouvement ouvrier est qualifié d'internationale. C'est un sorte d'espoir (It's an aspiration). Mais il y a un vrai problème aux Etats-Unis. On pouvait le voir hier : hier, c'était le 1er mai (May Day). J'ai reçu une lettre dans la matinée. Au milieu d'une tonne de courrier électronique, une amie au Brésil m'a écrit qu'elle n'irait pas travailler ce jour-là, parce que c'est un jour férié, un jour férié pour les travailleurs. En fait, c'est un jour férié et chômé partout dans le monde, sauf aux États-Unis, où personne ne sait ce que c'est. Je me trouvais à donner une conférence à Harvard dans l'après-midi et c'est ce qui s'est passé. J'ai demandé au large public des étudiants de troisième cycle à Harvard, " qu'est-ce que c'est pour vous, le 1er Mai ? " Et certains ont dit : " vous voulez dire : danser autour de l'arbre de mai ? " ou un truc de ce genre. Mais ce n'est pas seulement la fête du travail. C'est une fête qui a été initiée en faveur des travailleurs américains luttant pour la journée de huit heures : ces travailleurs étaient parmi les plus opprimés du monde industriel.

Donc ici, vous savez de grandes manifestations partout, et toutes sortes de célébrations et ainsi de suite ; tandis que là, personne ne sait ce que c'est. C'est un signe d'endoctrinement extrêmement efficace. Nous devons trouver le moyen de sortir de ce genre de situation. Par ici, il y a quelques petites fêtes. Peut-être qu'Occupy aurait pu faire un défilé du Premier mai, ou autre chose. Mais c'est assez intéressant d'observer la façon dont la presse a traité le sujet. D'habitude ils se contentent de l'ignorer. Mais si vous jetez un œil au New York Times du lendemain, un article disait que des manifestations avaient eu lieu en faveur des travailleurs, ou un truc dans le genre. Mais c'était sous-titré : " La Havane ", et il y avait la photo d'une foule énorme de Cubains défilant, et un petit commentaire. Clairement, le sous-entendu était : " cette fête est une affaire qui concerne les cocos (a kind of commie business) ; ça n'a rien à voir avec nous. Je ne sais pas si c'est conscient, ou si c'est juste tellement intériorisé par les journalistes qu'ils ne s'aperçoivent même plus de ce qu'ils font. Mais en tout cas le message était : " Oubliez ça , c'est quelque chose étranger ".

C'est la même chose que briser l'harmonie dans votre ville quand les organisateurs syndicaux viennent ; c'est ce genre d'imagerie (imagery). Et ici, aux États-Unis, curieusement, nous avons une journée dédiée aux travailleurs, mais notez quel jour c'est : c'est le jour où vous retournez au travail, et non pas le jour où vous luttez pour vos droits. Le succès de l'endoctrinement aux États-Unis est vraiment incroyable. "

NOAM CHOMSKY 2013.

NOTES :

(1) Témoignage consultable intégralement à l'adresse : http://www.judiciary.senate.gov/pdf/04-23-13Al-MuslimiTestimony.pdf .

(2) Cité par Charlie Savage dans un article du New York Times du 23 avril 2013 : “Drone Strikes Turn Allies Into Enemies, Yemeni Says ("les frappes de drones transforment les alliés en ennemis").

(3) Peoria dans l'Etat de l'Illinois abrite le siège de la compagnie Caterpillar, fabriquant de tracteurs, excavatrices, engins à chenilles etc., mais aussi des produits financiers et des assurances. En 1992, le syndicat UAW (United Auto Workers) mena une grève de 5 mois contre la direction. Récemment, une grève a eu lieu au début de l'année dernière (2012). (Source : wikipedia 29/11/2013)

(4) Ronald REAGAN président des Etats-Unis de 1981 à 1989, fut auparavant élu deux fois gouverneur de Californie en 1966 et 1970. Dans les années 70, il y eut plusieurs mouvements dans la vallée de Salinas, Californie, qui fournissait pendant les mois d'été 87% des laitues vendues aux Etats-Unis. Un mouvement y débuta par exemple le 24 août 1970, un autre le 19 janvier 1979, à cause de salaires horaires annuels (3.70$/heure en 76) trop bas (source : http://www.lettucewars.net/p/in-lettuce-fields-timeline.html ; http://www.farmworkermovement.us/essays/essays/MillerArchive/062%20The%201979%20Lettuce%20Strike.pdf ).

(5) Loi Taft Hartley : loi américaine de 1947 qui régit les relations entre le patronat américain et les syndicats (source : wikipedia 12/2013).

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