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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


LE MODÈLE CHINOIS DU GOUVERNEMENT TOURNANT par Keith K C HUI

Publié par medomai sur 28 Février 2014, 13:31pm

Catégories : #PLATON, #Keith K C HUI, #CHINE, #POLITIQUE, #DEMOCRATIE, #ORIENT, #OCCIDENT, #GOUVERNEMENT TOURNANT, #POUVOIR, #PHILOSOPHIE

LE MODÈLE  CHINOIS DU GOUVERNEMENT TOURNANT par Keith K C HUI

PLATON (-428/-348) par Raphaël.

(L'école d'Athènes, détail).

Ami lecteur,

 

J'étais à Phalère avec Socrate, chez notre ami commun Xénophile, qui donnait un banquet en l'honneur d'Hermès avant de s'embarquer pour l'Egypte où il avait des affaires à mener. C'est à cette occasion que nous rencontrâmes un remarquable philosophe, venant d'un fascinant pays du côté du Levant, qui, sur la requête de tous, entreprit de nous expliquer ce que c'était que ce pays, qu'il appelait "Chine", et comment l'on y gouvernait en ce siècle qu'il nommait "le vingt-et-unième" (car ils comptent là-bas par périodes de cent années). L'homme parlait un grec très limpide et sans difficultés. Il fit d'ailleurs ce jour-là de nombreuses allusions aux opinions politiques d'un ami de Socrate qui était parti en voyage, un certain Platon, un grec que cet étranger semblait mieux connaître que nombre d'entre nous, et qu'il lisait avec un remarquable discernement. J'ai résumé, de mémoire, les paroles de l'étranger dans le discours qui suit, et je les ai fait suivre des remarques que fit Socrate après ce discours. J'espère que les unes et les autres, lecteur, te donneront à méditer.

 

Porte-toi bien.

 

***

 

LE MODÈLE CHINOIS

 

 

DU GOUVERNEMENT TOURNANT

 

 

Par Keith K. C. HUI

 

 

 

Première parution de l'article le 30 juillet 2013 :

http://www.internationalpolicydigest.org/2013/07/30/chinas-rotational-ruler-model/

 

Reproduit ici :

http://www.4thmedia.org/2013/08/23/chinas-rotational-ruler-model/

 

 

Keith Kim-Chiu HUI, est diplômé de la Chinese University of Hong Kong et membre de l'Association of Chartered Certified Accountants (Royaume-Uni). Il a également été directeur (Asset Management) de l'Autorité monétaire de Hong Kong. Ancien homme d'affaire, il est désormais à la retraite. Il est l'auteur de Helmsman Ruler : China's Pragmatic Version of Plato's Ideal Political Succession System in the Republic, éditions Trafford, Singapour, sorti le 21 mars 2013 (non traduit) :  http://www.barnesandnoble.com/w/helmsman-ruler-keith-k-c-hui/1114895043).  Son site personnel : https://plus.google.com/116712178457785520224/posts.

Keith Kim-Chiu HUI, est diplômé de la Chinese University of Hong Kong et membre de l'Association of Chartered Certified Accountants (Royaume-Uni). Il a également été directeur (Asset Management) de l'Autorité monétaire de Hong Kong. Ancien homme d'affaire, il est désormais à la retraite. Il est l'auteur de Helmsman Ruler : China's Pragmatic Version of Plato's Ideal Political Succession System in the Republic, éditions Trafford, Singapour, sorti le 21 mars 2013 (non traduit) : http://www.barnesandnoble.com/w/helmsman-ruler-keith-k-c-hui/1114895043). Son site personnel : https://plus.google.com/116712178457785520224/posts.

Le président Xi Jinping à Moscou lors de sa première visite en tant que président chinois (source : Kremlin Press Office)

Le président Xi Jinping à Moscou lors de sa première visite en tant que président chinois (source : Kremlin Press Office)

«  Il n'existe qu'un seul système politique similaire à la pratique chinoise, en ce XXIème siècle, de la "passation décennale du pouvoir" (once-in-a-decade transition of power) : c'est le modèle de la règle tournante proposée par Platon dans La République1 :

 

« Ceux qui se sont distingués en passant tous nos tests pratiques et intellectuels avec succès doivent être conduits à leur dernière épreuve (...) et quand leur tour viendra, ils devront, à tour de rôle, (...) accomplir leur devoir en tant que Gouvernants (Rulers) (…). Quand ils auront préparé leurs successeurs à remplir comme eux leur rôle  de Gardiens, ils partiront ... »2.

 

Une comparaison montre que l'on peut distinguer trois caractéristiques communes (common features) et deux différences pragmatiques (pragmatic variations) entre le système chinois et l'idéal de Platon. Et ce système, s'il est correctement institutionalisé (well institutionalized), possède un avantage qui est [normalement] produit par la démocratie : à savoir la transmission légale et pacifique du pouvoir (regular and peaceful handover of authority).

 

Avant leur arrivée au pouvoir Hu Jintao et Xi Jinping, ainsi que de nombreux autres membres du Politburo, ont effectué certains programmes de formation donnés par l'école du Parti (certain types of party school training programs). Ils ont aussi été affectés, par rotation, à différents postes ministériels administratifs et / ou fonctionnels locaux, à la manière d'un formation en apprentissage (on the job training). Bien que le programme chinois ne ressemble pas exactement à la formation platonicienne aux mathématiques (10 ans), à la dialectique (5 ans), puis à l'apprentissage post-dialectique « du commandement militaire ou d'une autre responsabilité » (15 ans), le principe fondamental reste le même, à savoir que seules les personnes délibérément formées à l'art de gouverner peuvent devenir chefs d'État.

 

La deuxième caractéristique commune est que les dirigeants gouvernent l'État de « à tour de rôle » (in rotation), ce qui signifie en termes modernes : [en vertu d'un] « mandat ». En Chine, d'après ce qui fut d'abord imposé par Deng Xiaoping, puis inscrit dans la Constitution et dans certaines directives administratives, un responsable (officer) ne peut occuper de position particulière au-delà d'une durée maximale de dix ans (deux mandats de cinq ans chacun). C'était une attente de la part de la Nation (a national anticipation) que les dirigeants de Pékin, lorsque leur mandat arriverait à sa fin, démissionneraient et se retireraient. La retraite définitive de Hu Jintao, à la fois de la présidence de l'État et de la présidence de la Commission Militaire Centrale du parti en 2012, nous indique que la pratique a été institutionnalisée.


L'une des principales obligations (duties) des gouvernants est de préparer, évaluer, et choisir leurs successeurs. C'est le troisième trait commun entre le système chinois et l'idéal de Platon3. La sélection des dirigeants est sans doute arbitraire, mais on a pu constater quelques signes d'institutionnalisation [déjà] en place. Pour commencer, elle est censée se faire sur le mérite. Il est devenu admis, généralement, que les dirigeants choisis devaient avoir une bonne réputation lorsqu'ils sont à la tête d'au moins deux gouvernements provinciaux. Deuxièmement, l'âge est une exigence stricte, à prendre en considération. Troisièmement, comme dans l'« épreuve finale » dont parle Platon, les deux principaux candidats, pour l'évaluation finale, doivent servir cinq ans auprès du Politburo, avant d'assumer formellement les plus hautes fonctions, respectivement de Président de la République et de Premier ministre. Jusqu'à présent, l'autorité a été remise à des personnes dépourvues de lien de parenté avec leurs prédécesseurs. La méritocratie semble donc fonctionner.

 

L'arrangement selon lequel le recrutement en Chine des dirigeants potentiels est un recrutement ouvert (openly), peut être considéré comme la première dérogation pragmatique au modèle platonicien. Tandis que Platon propose un système de castes pour son « troupeau de Gardiens », l'appartenance au Parti Communiste Chinois (PCC) est accessible à tous les citoyens. Elle offre une opportunité de mobilité socio-politique vers le haut au grand public, en cohérence avec l'objectif fonctionnel du système d'examens d'accès à la fonction publique, système basé sur une longue tradition chinoise vieille de deux mille ans. La satisfaction de cette aspiration nationale à la mobilité socio-politique par le truchement d'une concurrence ouverte et équitable est un facteur-clé de la stabilité et même de la légitimité sociales.


Toutefois, la deuxième dérogation pragmatique au modèle platonicien tient au fait que les dirigeants chinois peuvent accéder à la propriété privée, ainsi qu'avoir une famille, dérogation qui est devenue la source d'une corruption généralisée. Platon, qui avait compris la faiblesse humaine pour la cupidité, interdit explicitement à ses dirigeants idéaux d'avoir des possessions privées ainsi qu'une famille. Malheureusement, [cette prohibition] est impossible et irréaliste. Par conséquent, trouver un équilibre entre la propriété des biens privés d'une part, et la déclaration de ses actifs d'autre part, de manière à placer la corruption sous contrôle, constituera un grand défi pour Xi Jinping.


Le système de succession politique actuelle en Chine peut être considéré comme une mise en oeuvre pragmatique, expérimentale, et à grande échelle, de l'idéal de Platon institutionnalisé sous forme d'un gigantesque système de gestion des ressources humaines, système destiné à l'administration publique, à la formation politique, ainsi qu'à la sélection de timoniers pour gouverner (a huge human resources managment system for public administration, political training as well as selection of helmsmen as rulers).

 

Ce "système du souverain timonier" (Helsman Ruler System) a été lancé, et désormais il fonctionne sans à-coups. "

 

***

 

1  Dans son livre, il semble que M. Hui compare également ce système avec les idées de Walter Rathenau (1867-1922) et Friedrich Naumann (1860-1919) sous la République allemande de Weimar.

2  PLATON, République, VII, 540 a-b, le texte anglais est tiré de la traduction de Desmond Lee chez Penguin Books. Voici le passage intégral dans l'édition des Œuvres complètes de Platon, sous la direction de L. Brisson, Flammarion, 2008 : « Socrate : Quand ils auront atteint cinquante ans, ceux d'entre eux qui auront triomphé de ces épreuves et auront excellé à tous égards dans toutes ces fonctions, aussi bien dans les tâches concrètes que dans les sciences, il faudra les mener vers le but final et les forcer, en relevant la vision de leur âme, à porter leur regard en direction de ce qui procure à toutes choses la lumière : en contemplant le bien lui-même et en ayant recours à lu comme un modèle, ils ordonneront la cité et les particuliers comme ils se sont ordonnés eux-mêmes, pendant tout le reste de leur vie, chacun à son tour. Qu'ils consacrent la plus grande partie de leur temps à la philosophie, mais lorsque vient leur tour, qu'ils s'impliquent dans les tâches politiques et prennent chacun le commandement dans l'intérêt de la cité, en l'exerçant non pas comme s'il s'agissait d'une fonction susceptible de leur apporter des honneurs, mais comme une tâche nécessaire. Quand ils auront éduqué d'autres hommes de cette manière, en les rendant tels qu'eux-mêmes, qu'ils leur abandonnent alors le rôle de gardiens de la cité et qu'ils partent de leur côté résider dans les îles des Bienheureux. La cité leur dédiera des monuments et leur offrira des sacrifices publics, comme on le fait pour des êtres démoniques, si toutefois la Pythie y donne son consentement, et sinon, comme à des êtres humains à la fois bienheureux et divins. Glaucon : Ils sont magnifiques, Socrate, les dirigeants que tu viens de façonner à la manière d'un sculpteur de statues. Socrate : Et les dirigeantes aussi, mon cher Glaucon. Ne crois pas que ce que j'ai dit concerne plus les hommes que les femmes, celles d'entre elles en tout cas qui naissent avec des naturels adéquats. Glaucon : C'est juste, si elles doivent en effet partager tout également avec les hommes, comme nous l'avons exposé... »

3  Ici, un texte s'impose : c'est celui des Lois, VI, 751a-758e, à lire in extenso.

NB : en anglais, "timonier" se dit : "helmsman".

NB : en anglais, "timonier" se dit : "helmsman".

EPILOGUE :

 

Quand l'étranger se tut, je restait un long moment interdit, ne sachant que penser. Mais un esclave, qui s'était approché de nous discrètement pendant notre conversation, choisit ce moment pour déclarer qu'il était temps de laisser partir notre ami chinois, afin qu'il puisse se reposer convenablement avant son départ prévu le lendemain. Et nous dûmes alors - bien qu'à contre-coeur - le laisser nous quitter, gardant par devers nous les questions que nous brûlions de lui poser. Ce n'est qu'après son départ que Socrate, qui jusqu'ici était resté silencieux, demanda à notre hôte :

 

Es-tu certain, Xénophile, que cet homme ne parle pas d'un autre, mais bien de notre cher Platon, fils de Périctionè et d'Ariston, du dème de Collytos ?

 

Sans aucun doute, répondit-il. C'est bien de lui dont il parle.

 

Voilà qui est curieux, dit Socrate, car le Platon que je connais ne commettrait point une aussi grossière erreur...

 

Laquelle, demanda Xénophile ?

 

Voyons, répondit Socrate, ne vois-tu pas ce qu'il en est ? Veux-tu que nous l'examinions ensemble ?

 

Très volontiers, fit-il.

 

Eh bien, sais-tu, par exemple, ce qu'est la science ? Je t'en prie, ne te formalise pas de ma façon de poser des questions, et répond de bonne grâce, comme je le ferai à mon tour pour toi tout à l'heure, s'il te plaît de m'en poser quelques unes. Allons, ne sais-tu pas qu'il y a quelque chose qui se nomme savoir, et autre chose, ignorance ?

 

Sans aucun doute, Socrate, je le sais.

 

Fort bien, Xénophile ! Dans ce cas, réponds-moi encore sincèrement : à quoi penses-tu que mènent l'un et l'autre, le savoir et l'ignorance ? Je veux dire : le savoir mène-t-il à prendre les bonnes décisions, ou bien est-ce plutôt l'ignorance, selon toi ?

 

Le savoir, sans contredit, Socrate, c'est lui qui mène aux bons choix, et non l'aveuglement ! Tu prends trop de temps à poser d'aussi sottes questions, mon ami.

 

Je t'en prie, ne te fâche pas Xénophile, mais réponds-moi encore une ou deux fois avec franchise : quand les citoyens sont ignorants, et non savants, peuvent-ils savoir quelles sont les bonnes lois et quelles sont les mauvaises ? Ou bien sont-il, à cet égard, comme de grands enfants qu'on laisserait dans un coin, stupides et sans instructions, et qui se tiennent tranquille tant qu'on leur jette quelques friandises, mais renâclent et se révoltent dès qu'on veut leur imposer quelque tâche pénible ou quelque effort, même dans leur propre intérêt ? Dis-moi, les enfants de ce genre ne sont-ils pas également incapables de distinguer les bons des mauvais maîtres, les bonnes ou les mauvaises règles, et y a-t-il quelque professeur qu'ils écoutent, attentifs à ses recommandations et à ses prescriptions ?

 

Ils en sont certainement incapables, dit-il, en tout cas bien davantage que les autres.

 

En ce cas, continua Socrate, ne crois-tu pas qu'une cité qui ne se soucie d'instruire des affaires publiques que ceux d'entre les citoyens qu'elle juge capables de gouverner - ce qu'une démocratie comme la nôtre, avec tous ses défauts, ne devrait absolument pas se permettre de faire, note-le bien, car il y va de sa survie autant que de sa prospérité - , les autres citoyens, dis-je, devant se laisser conduire sans discuter ni être instruits dans ces questions, une telle cité ne risque-t-elle pas de se trouver quelque jour confrontée à un peuple déraisonnable ?

 

Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas.

 

Eh bien, mon ami, ne crois-tu pas qu'un peuple abandonné à lui-même sans la science politique ni les exercices pratiques, et qui donc n'entend rien aux affaires de l'État, un tel peuple, quand l'obéissance sera difficile parce que, par exemple, l'époque sera plus rude, le printemps terminé, l'hiver plus froid, les récoltes moins fructueuses pour les affaires, ou la victoire moins assurée face à l'ennemi, un tel peuple acceptera-t-il de se plier à aucune décision de bon sens ni d'écouter aucune des exigences de ceux qui prétendent le gouverner avec sagesse ?

 

Non, sans doute, admit-il.

 

Mais qui peut croire, Xénophile, qu'une cité, même la plus favorisée par le sort et en même temps la mieux gouvernée, sera éternellement jeune et en croissance, sûre de ses forces et dominatrice, et que jamais elle ne devra affronter les revers de la fortune ?

 

Personne, bien entendu, dit-il.

 

Il est donc naturel, mon cher ami, ou plutôt il est compréhensible qu'une cité florissante, parce qu'elle vient de naître et semble pouvoir croître sans cesse, ou bien parce qu'elle a enfin recouvré son ancienne puissance et son lustre perdu, se trouvant dans l'ignorance de la jeunesse ou bien grisée par une longue période faste et pleine de d'opportunités, juge éternelle sa bonne fortune. Et il est humain qu'elle attribue, sans y réfléchir suffisamment, sa prospérité seulement à ses gouvernants et à ses lois, ou encore à une sorte de "destinée" divine, se croyant aimée des dieux et célébrant ceux qui sont les plus en honneur chez elle sur le moment, comme les causes irréfutables de son bonheur présent. Car c'est alors qu'il est plaisant de gouverner et qu'il est reposant d'obéir, ne crois-tu pas ?

 

Si, je l'admets.

 

Mais dans la même cité, quelques années plus tard - peu importe combien - lorsque vient le temps des décisions difficiles, ou bien lorsque - comme cela arrive souvent même aux meilleurs des hommes - de mauvaises décisions ont été prises, et des revers ou des malheurs inattendus se produisent, ne penses-tu pas que dans cette situation il ne reste à ses gouvernants que la contrainte, la force, et même la violence pour faire respecter les lois décrétées sans réflexion ni consentement de la part des citoyens ? Car comment les citoyens - ou plutôt les sujets de la cité - seraient-ils portés à respecter des lois qu'ils n'ont ni conçues comme les leurs, ni consenties après les avoir examinées et choisies, et qui leurs sont étrangères parce qu'ils n'en comprennent ni le sens ni la nécessité ? Ne penses-tu pas qu'il en sera ainsi, toi aussi ?

 

C'est probable, du moins si l'on admet ce que tu dis.

 

Et il convient de l'admettre, Xénophile, si l'on veut être d'accord avec soi-même. Mais patiente un peu et écoute encore ceci, si tu le veux bien : de bonnes lois et de bons gouvernants seront-ils respectés par la cité qui en bénéficie, si les citoyens qui composent cette cité ne sont pas sages mais ignorants, et de surcroît maintenus dans ce non-savoir ? Ou alors ceux-là même qui obéissent ordinairement aux lois ne s'efforceront-ils pas, dès que la vigilance des gardiens se relâchera, au contraire de les contourner, ignorant ce qu'il en coûte à l'âme de celui qui subit comme de celui qui agit de se comporter avec injustice ? Et n'iront-ils pas, dans leur ignorance du juste et de l'injuste, jusqu'à faire condamner par les gardiens, en les corrompant ou en les trompant, des innocents à l'aide des lois, lorsque cela leur sera profitable, tournant à leur avantage la législation ?

 

C'est vraisemblable, dit-il.

 

Et les tentatives de corruption des gardiens ne deviendront-t-elles pas, elles aussi, monnaie courante, pour ceux qui ne se résoudront pas à ce que leurs insuffisantes capacités les aient écartés des épreuves officielles pour la sélection des gouvernants, aussi bien que pour ceux qui seront en désaccord avec quelques unes de leurs décisions ou de leurs lois ?

 

Il ne peut en être autrement, répondit Xénophile, s'il en va comme tu dis.

 

En somme, ne serons-nous pas d'accord pour dire, mon cher ami, que jamais aucune législation ni aucun gouvernant débordant d'expérience ne pourra remplacer la sagesse toujours requise de la part de chaque citoyen, homme ou femme, riche ou pauvre, aussitôt qu'il est en âge de se conduire en personne libre ? Ou bien crois-tu que de bonnes lois et de mauvais citoyens peuvent se marrier ensemble, et enfanter une cité viable ?

 

Je comprends ce que tu veux dire, Socrate. Car s'ils sont ignorants du juste et de l'injuste, autant que de ce qu'exige le bien public, et s'ils ne sont éduqués qu'en vue de la gestion de leurs biens privés, les citoyens ne seront pas soucieux de respecter la loi, loin s'en faut, mais la contourneront aussitôt qu'ils y trouveront avantage, qu'elle soit juste ou injuste, car cela ne fera pour eux aucune différence.

 

Tu dis vrai, mon cher Xénophile, et par conséquent, un peuple de ce genre, élevé seulement dans la soumission et non dans la libre réflexion politique, dans le souci du bien privé et non du bien commun, pourra-t-il le temps venu, lorsque il sera plus que jamais nécessaire de se conduire en faisant appel à la sagesse politique, refuser de se soumettre à ses désirs égoïstes et faire l'effort de se maîtriser lui-même en vue de l'intérêt public ?

 

Non, bien entendu.

 

Et d'autre part, ne crois-tu pas qu'avec le temps, ceux-là même qui le gouverneront, aux prises sans cesse d'une part avec des tentatives de corruption, et, d'autre part, constatant l'obéissance irréfléchie et facile de la multitude dans les périodes agréables, et prenant l'habitude de la conduire comme un bête de somme dépourvue d'intelligence, seront tentés d'abuser de sa confiance, de tromper une vigilance peu développée, et se laisseront tenter par le népotisme, se recrutant les uns les autres pour exercer le pouvoir à l'intérieur de leur propre famille, sans craindre aucune punition ni sanction de la part de la multitude, ignorant et méprisant de plus en plus la valeur réelle des hommes de bien, tout en honorant sous le nom de « mérite » l'aptitude à privilégier ses proches, à les gratifier de postes et de primes, et à les protéger de leurs rivaux ?

 

Si, sans conteste.

 

Mais ne crois-tu pas que parmi les citoyens, ceux qui auront conservé un certain sens du juste verront avec effroi et dégoût les puissants se corrompre ainsi les uns les autres, tandis que les autres, ou du moins les plus audacieux d'entre eux, contemplant les gestes des gouvernants comme en un miroir, ne verrons plus aucune objection à agir comme eux ? Et d'ailleurs, à mesure que la corruption s'empare de tout le corps social, qui pourrait les en dissuader ?

 

Personne, Socrate.

 

Et, lorsque de tels tyrans de la cité se seront développés en son sein, dans le camp des gouvernés comme dans celui des gouvernants, avançant dans ce dernier sous le masque du "mérite", mais que pour tous les temps seront devenus plus difficiles, et que les gouvernants voudront imposer une politique impopulaire (quelle qu'elle soit), ne crois-tu pas que la population se révoltera, et que dans un acte de colère - qu'aucune retenue ou éducation ne viendra maîtriser-, sans écouter aucun conseil ni aucune loi, mais dépourvue des moyens de discriminer entre sages gouvernants et hypocrites, entre fausses promesses et vrais engagements, refusant même d'écouter ceux que jusque là elle laissait parler en leur faisant confiance, elle jettera à bas le joug qu'on lui imposa jadis et se vengera sans discernement, avec une brutalité aveugle, de ses anciens tuteurs ?

 

C'est hélas inévitable, dit-il.

 

Et c'est alors, Xénophile, si je ne me trompe, que le désordre et la violence seront pour un temps sans remède dans la cité corrompue, jusqu'à ce que l'on se soucie à nouveau d'instruire des affaires publiques, non pas seulement quelques citoyens triés sur le volet par leurs pairs, mais également, aussi complètement que possible, tous les autres, afin qu'ils soient en mesure de se gouverner eux-mêmes, et de se donner à eux-mêmes de bonnes lois. Qu'en dis-tu ? Ai-je tort ou raison de prédire cela ?

 

Il est fort probable, Socrate, que tu dises vrai.

 

[ici, s'arrête le dialogue. La fin manque...]

Liens sur le sujet :

 

http://prezi.com/ufuw5ma8tdce/platos-ideal-in-china-in-2012/

http://www.prweb.com/releases/KeithKCHui/HelmsmanRuler/prweb10646699.htm

http://helmsmanruler.wordpress.com/tag/rotational-ruler/

http://fpif.org/thailand-ukraine-belgium-egypt-common-dysfunctional-democracies/

http://www.eurasiareview.com/author/keith-k-c-hui/

http://perspectiveschinoises.revues.org/5730

 

 

Document. Le chant du Timonier (chanson patriotique, populaire dans les années 1950-60) :

 

大海航行靠舵手,La traversée des mers dépend du timonier,

万物生长靠太阳。C'est du soleil que dépendent vie et croissance.

雨露滋润禾苗壮,Pluie et rosée nourrissent les récoltes,

干革命靠的是毛泽东思想。Faire la révolution dépend de la pensée de Mao Zedong.

鱼儿离不开水呀,Les poisson ne peuvent quitter l'eau,

瓜儿离不开秧。Ni les melons quitter la treille.

革命群众离不开共产党。Les masses révolutionnaires ne peuvent agir sans le parti communiste.

毛泽东思想是不落的太阳。Sur la pensée de Mao Zedong jamais le soleil ne se couche.

 

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Keith K C Hui 21/03/2016 06:18

Thank you very much for translating my article into French.

21/03/2016 10:09

Dear Mr Hui, this translation was a pleasure, increased by the fact your text was dealing with philosophy (I'm a philosophy teacher in a secondary school). But I hope you noticed also that I criticized some aspects of Plato's policy in the fictional dialog following the translation !
My best wishes to you, from France.

Bruno Paul 01/03/2014 15:33

Excellent!!!
Je ne trouve pas la référence précise du dialogue avec Socrate, ou celle qui l'a inspiré. Je serais très heureux de la connaitre. Serait-ce votre création originale?

Jean ROUSSEAU 01/03/2014 20:42

Merci, M. Paul. Effectivement ne cherchez pas ce dialogue dans les oeuvres complètes, il ne s'y trouve pas... Il est inspiré par diverses thèses socratiques présentes dans de nombreux textes, dont les implications sont implicites, mais qui dessinent en creux une vraie pensée (et un souci) de la démocratie ; mais je crois que le texte qui tout de même a le plus inspiré ceci n'est pas un dialogue mais un discours : c'est l'apologie de Socrate, à laquelle sans doute il faut joindre le dialogue du Criton qui la suit et l'éclaire. Si vous en avez l'occasion (mais peut-être les connaissez vous déjà), je vous recommande chaudement ces deux très beaux textes. Et de mon côté, c'est mon tour de vous remercier pour les textes nombreux et liens divers que "conscience-sociale" offre à ses lecteurs, dont je suis !
Bon weekend à vous.

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