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PHILOSOPHIES

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Aliments pour une réflexion philosophique


RENVERSER LE MYTHE DE LA CORRUPTION par Jason HICKEL

Publié par medomai sur 22 Février 2014, 16:12pm

Catégories : #CORRUPTION, #HICKEL, #TRANSPARENCY INTERNATIONAL, #GEOPOLITIQUE, #PAUVRETE, #INEGALITES, #NORD, #SUD, #FMI, #ONU

RENVERSER LE MYTHE DE LA CORRUPTION

« La corruption est loin d'être le facteur principal de la persistance de la pauvreté dans les pays du Sud »

 

par Jason HICKEL

 

Publié le 01/02/2014 à 11:12 sur : http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2014/01/flipping-corruption-myth-201412094213280135.html

Texte disponible aussi sur : http://www.academia.edu/5939095/Flipping_the_Corruption_Myth

Jason HICKEL enseigne à la London School of Economics et est conseiller de /The Rules (https://twitter.com/jasonhickel).

Jason HICKEL enseigne à la London School of Economics et est conseiller de /The Rules (https://twitter.com/jasonhickel).

Samedi 22 février 2014. J'entendais ce matin sur France Inter une journaliste (Alexandra Bensaid, je crois) expliquer sur un ton ironique que l'Ukraine avait préféré les lignes de crédit de Poutine à l'aide du FMI, autrement dit la "soumission à la Russie" plutôt que les "réformes". Personnellement, après avoir lu ce qui suit, je peux parfaitement comprendre le comportement du pouvoir ukrainien, dont je ne conteste absolument pas le caractère corrompu, mais dont on peut aisément deviner aussi qu'il a de bonnes raisons de se méfier des "bons docteurs" du Fonds Monétaire. Il faut vraiment être naïf pour penser que choisir les "crédits" du FMI, c'est sortir de la corruption et faire de "saines" réformes. L'exemple de la Grèce est pourtant éclairant. Il faut ne pas connaître le FMI et les désastres civils et sociaux qu'il a causé depuis trente ans pour parler de façon aussi "légère"...

Cette traduction est dédiée à Roland, et à notre conversation sur la "corruption"...

La mappemonde de l'Indice des Perceptions de la Corruption (Corruption Perceptions Index) fournie par Transparency International ne nous dit pas tout.

La mappemonde de l'Indice des Perceptions de la Corruption (Corruption Perceptions Index) fournie par Transparency International ne nous dit pas tout.

Pour accéder à la carte interactive :

http://media.transparency.org/maps/cpi2013-940.html

 

« Transparency International a récemment publié les derniers chiffres annuels de l'Indice des Perceptions de la Corruption (IPC), résumés dans une carte du monde très visuelle1 (eye-catching), avec les pays les moins corrompus coloriés d'un jaune heureux (happy yellow), et les nations les plus corrompues enduites d'un rouge stigmatisant (stigmatising red). L'IPC définit2 la corruption comme étant « un abus du pouvoir public à des fins privées » (the misuse of public power for private benefit), et tire ses données de 12 institutions différentes incluant la Banque Mondiale, la Freedom House, et le Forum Économique Mondial.

 

Quand j'ai vu cette carte, j'ai été frappé par le fait que la plupart des zones jaunes se trouvent être des pays occidentaux et riches, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, alors que le rouge couvre la quasi-totalité des pays du Sud, avec en particulier des pays comme le Soudan du Sud, l'Afghanistan, et la Somalie barbouillés de couleur sombre. Cette division géographique correspond parfaitement avec le point de vue ordinaire (mainstram views), qui considère la corruption comme un fléau du monde en développement (clichés classiques des dictateurs en Afrique et de la corruption en Inde). Mais ce scénario (storyline) est-il exact ?

 

 

RENVERSER LE MYTHE DE LA CORRUPTION par Jason HICKEL

De nombreuses organisations internationales de développement estiment que la pauvreté persistante dans les pays du Sud est causée principalement par la corruption des fonctionnaires locaux. En 2003, ces préoccupations ont donné naissance à la Convention des Nations Unies contre la Corruption (United Nations Convention against Corruption), laquelle affirme1 d'une part que la corruption existe dans tous les pays, mais clame d'autre part que ce « catastrophique phénomène » (evil phenomenon) est « davantage destructeur » dans le Sud, où il constitue un « élément-clé dans la sous-performance économique, et un obstacle majeur à la lutte contre la pauvreté et le développement ».

 

Le seul problème avec cette théorie, c'est qu'elle n'est tout simplement pas vraie.

 

***

 

La corruption, version superpuissance

 

Selon la Banque mondiale, la corruption sous forme de subornation (bribery) et de vol (theft) par les autorités gouvernementales, cible principale de la Convention des Nations Unies, coûte aux pays en développement2 entre 20 milliards et 40 milliards de dollars chaque année. C'est beaucoup d'argent. Mais ce n'est qu'une très petite proportion - environ 3 %3 - des flux illicites totaux qui s'échappent de leurs caisses publiques. Sur un autre plan, les entreprises multinationales volent plus de 900 milliards de dollars4 aux pays en développement chaque année, grâce à l'évasion fiscale et autres pratiques illicites.

 

Ce gigantesque flux sortant (outflow) de richesse est facilité par un système financier clandestin qui comprend les havres fiscaux (tax havens), les sociétés-écran (paper companies), les comptes anonymes (anonymous accounts), et les fondations-coquilles-vides (fake foundations), système au centre duquel se trouve la City de Londres. Plus de 30 %5 de l'investissement étranger direct est enregistré (booked) dans les paradis fiscaux, qui collectivement dissimulent désormais un sixième du total de la richesse privée mondiale.

 

Voilà une cause massive, et en effet fondamentale, de la pauvreté dans le monde en développement. Mais elle n'entre pas dans la définition courante de la corruption ; elle est absente de la Convention des Nations Unies ; et elle n'apparaît que rarement, sinon jamais, dans l'agenda des organisations internationales pour le développement.

 

Mais au fait, avec la City de Londres au centre de la toile mondiale des paradis fiscaux, comment le Royaume-Uni peut-il se retrouver avec un IPC (Indice de Perception de la Corruption) immaculé ?

 

La question est d'autant plus surprenante que la City de Londres est à l'abri de la plupart des lois démocratiques du pays, et demeure affranchie de tout contrôle parlementaire. En raison de ce statut spécial, elle a maintenu un certain nombre de pittoresques traditions ploutocratiques. Prenez son système électoral, par exemple : plus de 70 % des suffrages exprimés lors des élections du Conseil [de la City] sont exprimés non pas par des résidents, mais par des firmes (corporations) – lesquelles, pour la plupart, sont des banques et des sociétés financières. Et plus la firme est grosse, plus elle obtient de votes, les plus grandes entreprises obtenant avec ce système 79 voix chacune. Ce système élève la version américaine de la personnalité juridique d'entreprise (US-style corporate personhood) à un tout autre niveau.

 

Pour être franc, ce genre de corruption n'est pas totalement déplacée dans un pays où une famille royale féodale possède 120 000 hectares de terres de la nation, et aspire environ 40 millions de Livres Sterling ( 65,7 millions de $) de fonds par ans. Et puis, il y a le Parlement, où la Chambre des Lords est formée non pas par élection, mais par nomination, 92 sièges étant hérités par les familles aristocratiques, 26 mis de côté pour les dirigeants de la plus grande secte religieuse du pays, et des dizaines d'autres découpés et vendus6 à quelques millionnaires.

 

La corruption aux États-Unis est seulement un peu moins flagrante. S'il est vrai que les sièges du Congrès ne sont pas encore disponibles à l'achat pur et simple, la jurisprudence Citizens United vs FEC7 permet aux entreprises de déverser des tombereaux d'argent sur les campagnes politiques pour s'assurer de l'élection de leurs candidats préférés, une pratique justifiée sous la bannière orwellienne de « liberté d'expression » (a practice justified under the Orwellian banner of « free speech »).

 

Le facteur pauvreté

 

La Convention des Nations Unies a parfaitement raison d'affirmer que la pauvreté dans les pays en développement est générée par la corruption. Mais la corruption dont nous devrions le plus nous préoccuper trouve sa source dans les pays de couleur jaune, et non pas rouge, sur la carte de l'IPC.

 

Le système des paradis fiscaux n'est pas le seul coupable. Nous savons que la crise financière mondiale de 2008 a été provoquée (precipitated) par la corruption systémique des responsables politiques (systemic corruption among public officials) aux États-Unis, lesquels ont des liens intimes8 avec les intérêts des firmes de Wall Street. Outre l'extraction de milliards de dollars9 des coffres publics, grâce à des plans de sauvetage (bailouts), pour remplir des poches privées, la crise a anéanti une grande partie de l'économie mondiale et a eu un effet dévastateur sur les pays en développement, lorsque la demande qui tirait les exportations s'est tarie, provoquant des vagues massives de chômage10.

 

Une histoire semblable s'est déroulée au Royaume-Uni concernant le scandale du Libor, où les grandes banques de Londres se sont entendues pour manipuler les taux d'intérêt de manière à extorquer gratuitement 100 milliards de dollars11 aux Anglais aussi bien qu'à des gens fort éloignés des rives de Grande-Bretagne. Comment définir ce genre de scandales, autrement que comme un abus du pouvoir public pour des fins privées ? La portée mondiale de ce type de corruption donne, par comparaison, un air ridiculement étriqué à la corruption minable et à la fraude dans les pays en développement.

 

Mais ce n'est que le sommet de l'iceberg. Si nous voulons vraiment comprendre comment la corruption entraîne la pauvreté dans les pays en développement, nous devons commencer par jeter un œil aux institutions qui contrôlent l'économie mondiale, comme le FMI, la Banque Mondiale et l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

 

Pendant les années 80 et 90, les politiques que ces institutions ont imposées aux pays du Sud, à la suite du Consensus de Washington, ont produit un effondrement12 des taux de croissance du revenu per capita de pratiquement 50 %. L'économiste Robert Pollin a calculé que, durant cette période, les pays en développement ont perdu environ 480 milliards de $13 par an en PIB potentiel. Exagérer la dévastation humaine que représentent ces chiffres serait difficile. Les firmes occidentales ont massivement bénéficié de ce processus, gagnant ainsi l'accès à de nouveaux marchés, une main-d'œuvre et des matières premières moins chères, et de nouvelles routes pour l'évasion de leurs capitaux.

 

Ces institutions internationales prennent le masque (mascarade) de simples mécanismes destinés à la gouvernance publique (mechanisms for public governance), alors qu’elles sont en réalité profondément anti-démocratique, et c'est pourquoi elles peuvent s'en sortir en imposant des politiques qui violent aussi ouvertement l'intérêt public. Le droit de vote au sein du FMI et de la Banque Mondiale est réparti de telle sorte que les pays en développement – représentant la majeure partie de la population mondiale - détiennent ensemble moins de 50 % des voix, tandis que le Trésor américain exerce de facto un droit de veto14. Les dirigeants de ces institutions ne sont pas élus, mais nommés par les États-Unis et l’Europe, et l’on trouve parmi eux un nombre non négligeable de patrons d'entreprises liées à l'armée (military bosses) et de responsables de Wall Street (Wall Street executives)15.

 

Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, a publiquement dénoncé ces institutions, les accusant d’être parmi les moins transparentes qu'il ait jamais rencontré ! Elles souffrent aussi d'un manque choquant de responsabilité, car elles jouissent d'un statut spécial « d’immunité souveraine », statut qui les protège contre les procès public lorsque leurs politiques échouent, quelle que soit l’importance des dommages qu'elles causent.

 

Rejeter la responsabilité

 

Si n’importe quelle nation donnée du Sud pratiquait ces modes de gouvernance, l'Ouest s’exclamerait : « corruption ». Pourtant, ce genre de corruption est la norme dans les centres de commandement de l'économie mondiale, perpétuant la pauvreté dans le monde en développement pendant que Transparency International détourne notre attention ailleurs.

 

Même si l’on décidait de se pencher particulièrement sur la corruption localisée dans les pays en développement, il faudrait reconnaître qu'elle ne se produit pas dans un vide géopolitique : de nombreux dictateurs parmi les plus célèbres de l'histoire - comme Augusto Pinochet, Mobutu Sese Seko, et Hosni Moubarak - ont été soutenus par un flux constant d'aide occidentale. Aujourd'hui, un nombre - loin d'être négligeable - de régimes parmi les plus corrompus de la planète ont été installés ou soutenus par les Etats-Unis, dont l'Afghanistan, le Soudan du Sud, et les seigneurs de la guerre (warlords) en Somalie16 - trois des États les plus rouge sombre sur la carte de l'IPC.

 

Cela soulève une question intéressante : laquelle est la plus corrompue, de la petite dictature ou de la superpuissance qui l'a mise en place ?

 

Malheureusement, la Convention des Nations Unies ignore commodément ces dynamiques, et la carte IPC nous porte à croire, à tort, que la corruption de chaque pays est soigneusement délimitée par ses frontières nationales. La corruption est un des principaux moteurs de la pauvreté, c'est certain. Mais si nous souhaitons sérieusement lutter contre ce problème, la carte de l'IPC ne nous aidera pas vraiment. La principale cause de la pauvreté dans les pays en développement n'est pas la corruption locale, ni le vol par des responsables locaux, mais la corruption endémique à l'intérieur du système de gouvernance mondiale, dans le réseau des paradis fiscaux, ainsi que dans le secteur bancaire à New York et à Londres. Il est temps de renverser le mythe de la corruption (flip the corruption myth on its head) et de commencer à exiger la transparence, là où elle compte vraiment. »

 

 

7Il s'agit de l'arrêt rendu par la Cour suprême américaine le 21 janvier 2010, qui a ouvert la possibilité aux entreprises de financer les campagnes électorales (source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Citizens_United_v._Federal_Election_Commission). Voir également : http://www.scotusblog.com/case-files/cases/citizens-united-v-federal-election-commission/

14 Cela fait songer aux remarques inquiètes des pays en développement au FMI lorsqu’il y avait été discuté des « conditionalités » (ie les politiques exigées en change de l’aide financière) qui devaient être imposées à la Grèce : ces pays s’étaient opposés aux remèdes préconisés, pour une raison très simple : ils savaient d’expérience, pour les avoir expérimentées eux-mêmes, que ces politiques d’austérité radicale pro-cycliques étaient suicidaires en supprimant des rentrées fiscales, diminuant le PIB, et donc alourdissant de plus en plus la dette que la population grecque remboursait, à mesure qu’elle se saignait pour la rembourser !

15 http://en.wikipedia.org/wiki/World_Bank#List_of_Presidents

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