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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


UNE COURTE HISTOIRE DES BANQUES ET DE LA DÉMOCRATIE Par John KEANE

Publié par medomai sur 4 Février 2014, 09:45am

Catégories : #BANQUES, #POLITIQUE, #DEMOCRATIE, #DETTE, #HISTOIRE, #KEANE, #FINANCE, #ANTICIPATION, #ISLANDE, #CITY

UNE COURTE HISTOIRE DES BANQUES ET DE LA DÉMOCRATIE  Par John KEANE

" Lasciate ogne speranza, Voi ch'intrate." (DANTE, Inferno, Chant III, vers 9). Animographe : dimensao7 sur Tumblr.

 

 

 

UNE COURTE HISTOIRE

DES BANQUES

ET DE LA DÉMOCRATIE

 

Par John KEANE

 

Texte publié le 23 avril 2013 à l’adresse :

http://www.opendemocracy.net/john-keane/short-history-of-banks-and-democracy

 

 

 

John Keane, d'origine australienne, est professeur de sciences politiques à l'Université de Sydney et au Wissenschaftszentrum de Berlin (WZB). Il est le directeur du réseau Sydney Democracy Network (SDN) nouvellement créé. Il plaide pour un renouvellement et une défense de ce qu'il appelle monitory democracy, la démocratie de contrôle. Site de M. Keane : http://johnkeane.net.

John Keane, d'origine australienne, est professeur de sciences politiques à l'Université de Sydney et au Wissenschaftszentrum de Berlin (WZB). Il est le directeur du réseau Sydney Democracy Network (SDN) nouvellement créé. Il plaide pour un renouvellement et une défense de ce qu'il appelle monitory democracy, la démocratie de contrôle. Site de M. Keane : http://johnkeane.net.

 

 

Cette réflexion fut rédigée en vue d’une conférence organisée par l'OCDE à Paris en mai 2013. Elle donne le point de vue d'un spécialiste de science politique sur la situation de la « région européenne » (sic). On peut se demander ce qu'en a pensé l'auditoire, l'OCDE ayant été l'un des acteurs de la dérégulation financière et du démantèlement de toutes les barrières mondiales aux flux rapides de capitaux dans les années 80-90. Car M. Keane avance l'hypothèse, suite à cette fluidification, ainsi qu'à la mue qui s'en est suivi de l'écosystème financier (eutrophié donc hypertrophié), d'une future fusion du système bancaire et de l’autorité politique dans les démocraties (sous-entendu : de l’OCDE).

Exuviation d'un crabe type Majoidea (source : 4gifs.com).

Exuviation d'un crabe type Majoidea (source : 4gifs.com).

En effet, une interdépendance limitée quoique très ancienne, mais dissymétrique, s’est changée dans nos démocraties en une symbiose déséquilibrée en sens inverse, où chaque organisme devient organe chargé de nourrir et assurer la survie de l’autre. Et le plus « gros » des deux animaux n'étant plus l'État, la symbiose politico-bancaire ne peut plus être niée sans de ridicules contorsions intellectuelles. L’intérêt de certains États s'identifie solidement et durablement à celui de leurs principales corporations financières, notamment contre toute tentative pour les séparer1. C'est pourquoi Keane prédit, à terme, l'endocytose des banques dans l'État.

1 De façon symptomatique, ce sont les pays ou l’expression « industrie financière » ne provoque même plus un bref moment d’étonnement quand on le prononce.

Inversion du film d'une mitose... (animographe "Infinity imagined" sur tumblr)

Inversion du film d'une mitose... (animographe "Infinity imagined" sur tumblr)

Et si à long terme la fluidité peut se réduire (avec l'apparition de phénomènes de refroidissement, congélation, stérilisation ou compartimentage des flux), on comprend aisément que cela ne sera pas le cas dans un avenir proche pour des États encore surendettés et dépendants de ces flux, dont le sevrage prendra un certain temps. La demande de capitaux à emprunter reste locale, mais l’offre restera mondiale. C'est la vraie raison de l'argument baptisé 'too big to fail' ; et c'est la vraie cause du refus des politiques de tous bords dès qu'ils sont aux commandes de séparer banques d'investissement et banques de dépôt.

 

Keane plaide pour une démocratie libérale rénovée. Il souligne sa corruption, dont les « banques de l’ombre » sont pour partie responsables, sans qu’il faille négliger les politiques comme les citoyens qui les ont élus (on notera qu’au milieu du texte, l’éloge de G. Soros ne manque pas d’effet comique). Son plaidoyer contient aussi des paradoxes, qu'il partage il est vrai avec bien d'autres analystes : par exemple, on clame l’hérésie d’un contrôle des flux de capitaux dans un paradis fiscal comme Chypre dans une situation d’urgence (en y voyant le prélude à une potentielle expropriation généralisée) ; mais d’un autre côté on fait trembler les chaumières en dénonçant la « finance clandestine » et les pouvoirs des investisseurs cachés de la City. Il faut pourtant choisir : l’Etat a-t-il le droit de contrôler les flux financiers ou ne l’a-t-il pas ? Quelles situations, risques, dangers, peuvent l’y autoriser, et selon quelles modalités contrôlables par la démocratie ? La liberté de faire circuler des capitaux est-elle une liberté sans bornes ou n’est-elle pas une liberté sans bornes ? Qui tient les deux discours est malhonnête ou inconséquent.

 

Mais au fait, combien de temps la fusion politico-bancaire va-t-elle prendre (1)? Et combien de temps va-t-elle rester un secret de Polichinelle (2)?

 

(1) Quand des dirigeants européens affirment l’existence d’une « garantie des dépôts » sur le territoire de l’eurozone, à concurrence de 100 000 euros, pour toute faillite bancaire, qu’est-ce que cela signifie ? Cette garantie (naturellement irréaliste) est la reconnaissance - qui ne doit surtout pas devenir franche ni explicite - qu’un citoyen européen a le droit de ne pas voir s’évanouir la moitié de ses économies en un instant à cause des banksters. Ce droit à la sécurité des dépôts est un service public, c'est-à-dire d'intérêt général, qui ne dit pas son nom. Donc en réalité (et non pas dans les discours), la banque de dépôts vient in occulto d’être nationalisée : nous avançons l'idée que l'État est d'ores et déjà devenu une banque.

 

(2) Il faudra sans doute que les crises s’aggravent, et qu’elles en viennent au point où le refoulement engendré par la puissance de recrutement de la guerre économique cède non pas devant les faits, mais devant l’impossibilité de les ignorer ou d’en subvertir le sens, pour qu’une digue idéologique se rompe et que la tendance se parachève en un état de fait admis par tous. Reste à déterminer les moyens qu’a une démocratie, ou ce qu'il en reste, de contrôler un État bancaire… BONNE LECTURE !

 

UNE COURTE HISTOIRE DES BANQUES ET DE LA DÉMOCRATIE  Par John KEANE

 

***

 

 

« APRÈS cinq longues années passées dans la pire crise économique [qu'elle ait connue] depuis les années 1930, la région européenne (the european region) ressemble désormais à un chaudron en ébullition (a boiling pot) de tendances politiques contradictoires, la plupart d'entre elles étant reliées (traceable) à l'inconduite (misconduct) passée des banques et aux combats acharnés sur leur avenir. Vu de loin, on mesure difficilement l'ampleur et l'intensité de cette crise qui s'aggrave, ni le profond rejet (disaffection) du public, dirigé maintenant contre les institutions bancaires et de crédit, et leurs protecteurs dans les gouvernements (their government protectors).

 

Le choc et la colère (the shock and anger) des citoyens sont palpables, par exemple à Chypre, dont le système bancaire offshore a été liquidé (been terminated) par un accord de sauvetage de l'UE, pour lequel pas un seul membre du parlement local n'a voté. En Grèce, des accusations au pénal ont été portées contre Andreas Georgiou et d'autres personnes, tenus pour responsables d'avoir surestimés (overstating) la dette du pays, contribuant ainsi à l'implosion des marchés locaux et aggravant la misère publique provoquée par l'austérité forcée. Deutsche Bank, la plus grande banque allemande, est l'objet d'une nouvelle enquête à cause de plaintes selon lesquelles elle aurait évalué de manière délibérément erronée des dérivés de crédit, dissimulant des pertes s'élevant à 12 milliards, en vue d'éviter un renflouement (bail out) du gouvernement1. En Espagne, les cajas (caisses d'épargne) ont quasiment disparu, et le consortium qui les remplace sous le nom de Bankia, a explosé (has crashed), laissant derrière lui une traînée de débris. En Grande-Bretagne, une clameur a accueilli les révélations selon lesquelles près d'une centaine de cadres supérieurs de la Royal Bank of Scotland, qui est à 83% détenue par les contribuables, ont bénéficié l'an dernier d'augmentations de salaire totalisant un million de livres sterling, en dépit du fait que la qualité des services de RBS est médiocre, et que, pendant longtemps, ses systèmes informatiques internes ont été totalement inopérants. La désaffection du public envers cette banque natonalisée (state-owned bank) s'est encore aggravée, suite à sa condamnation (par l'État britannique !) pour avoir manipulé le taux d'emprunt inter-bancaire (LIBOR) et après la lourde amende qu'elle a été obligée de payer, aux frais des contribuables.

1 (NDT) Sur Deutsche Bank récemment :

http://www.lecontrarien.com/2014/01/20

 

1913 : une banderole à Manhattan, accrochée au balcon de la New York Bank Note Company, fustige « Ces voleurs de la bourse de New York » : « Qu’espériez-vous donc, alors qu’ici il n’y a pas un seul homme assez courageux pour se lever et faire ce qu’il sait être juste ! Simplement ce qui s’est passé :  1000 lâches attendent et regardent 100 pourris voler 30 années de travail de la NYBNC et le public corrompu à 100 pourcent dans leur loi gravée dans le marbre. George H. Kendall ».  (Image : Flickr commons/ The Library of Congress)

1913 : une banderole à Manhattan, accrochée au balcon de la New York Bank Note Company, fustige « Ces voleurs de la bourse de New York » : « Qu’espériez-vous donc, alors qu’ici il n’y a pas un seul homme assez courageux pour se lever et faire ce qu’il sait être juste ! Simplement ce qui s’est passé : 1000 lâches attendent et regardent 100 pourris voler 30 années de travail de la NYBNC et le public corrompu à 100 pourcent dans leur loi gravée dans le marbre. George H. Kendall ». (Image : Flickr commons/ The Library of Congress)

 

Compte tenu de ces obscénités (obscenities), car ce sont bien des obscénités (for that's what they are), il n'est pas surprenant que la bonne vieille réputation pittoresque des banquiers, celle d’hommes locaux intègres, avec une tendance à l’excentricité pimpante, mais impartiaux (fair-minded) dans leurs déboursements (disbursment of money), a volé en éclats. Dans plus d’un pays d’Europe, le néologisme « bankster » est maintenant un terme populaire dont on abuse (a popular term of abuse). On l’a probablement utilisé la première fois en Italie, où la plus ancienne banque du monde (Monte dei Paschi di Siena) fut renflouée par l'État (4 milliards d'euros) avec les deniers des contribuables. « Autrefois il y avait des gangsters », a dit un jour Beppe Grillo en plaisantant (c’était bien avant le début de l’actuelle crise bancaire et son récent et impressionnant succès électoral) ; « maintenant, nous avons des banksters » 1. Depuis ce jour (1998), Grillo lance régulièrement des plaisanteries sur les banquiers voleurs, les opposant souvent aux chiens qui, eux au moins, peuvent être dressés à rapporter puis rendre les choses honnêtement.

Reflets dans une vitrine de la banque Monte Dei Paschi Di Siena, Rome, 29 janvier 2013. (CREDIT: REUTERS/MAX ROSSI)

Reflets dans une vitrine de la banque Monte Dei Paschi Di Siena, Rome, 29 janvier 2013. (CREDIT: REUTERS/MAX ROSSI)

 

Le journal allemand Der Spiegel1, dans un de ses moments de déchaînement, surnomma Beppe Grillo le nouveau Mussolini, « l'homme le plus dangereux d’Europe », mais le fait est que son hyperbole trouve un écho chez des millions d'Européens, qui perçoivent profondément que le secteur de la banque et du crédit ne fonctionne toujours pas correctement et qu’il continue à porter de profondes atteinte à l’existence des citoyens. Les scandales centrés sur la fixation des taux d'intérêt et les ventes abusives (mis-selling) éclatent les uns après les autres. Les magnats de la banque (bank tycoons) continuent à s’octroyer de beaux bonus ; et les politiciens à les défendre. Il y a deux mois, les tentatives de Bruxelles pour appliquer de strictes limites aux bonus des banquiers ont été violemment rejetées par le maire de Londres, Boris Johnson, qui les a qualifiées d’ « attaque évidente et contre-productive contre le talent bancaire ». (‘a transparently self-defeating’ assault on ‘banking talent’).

 

Pendant ce temps, dans de nombreux pays, les banques ont quant à elles cessé de faire ce qu'elles à quoi elles sont soi-disant destinées : prêter de l'argent aux particuliers, aux entreprises et aux organisations à des taux d'intérêt abordables. En Grande-Bretagne, dont le [boom économique] fut pendant 30 ans tiré par la puissance de la City, les prêts bancaires aux petites et moyennes entreprises poursuivent leur baisse, malgré les prêts à coût réduit proposés par le Funding for Lending Scheme (fond gouvernemental d’aide aux prêts). Pour aggraver les choses, la Banque d'Angleterre a récemment prévenu2 qu’en 2014 plus d’une entreprise sera vulnérable, parce que, avant le crash, elles faisaient [déjà] face à d'énormes dettes, dues aux firmes de private equity qui les ont achetées avec de l'argent emprunté auprès des banques. Pendant ce temps, des banques entières continuent de tomber. Il y a deux mois, la quatrième plus grande banque des Pays-Bas, SNS Reaal, a été nationalisée par l'Etat. Le plan de sauvetage de 10 milliards d’euros (€ 10 billions) a été conçu pour éviter l'effondrement du groupe bancaire et d'assurance suites à ses pertes sur les prêts immobiliers (property loans losses), et pour rétablir la confiance, après qu’un sauvetage mené par des investisseurs privés ait échoué. Une partie du coût exhorbitant (crippling) [de ce sauvetage] sera supportée par les contribuables néerlandais.

 

La triste nouvelle pour les citoyens, c'est que la crise politique profonde déclenchée par la faillite de banques saturées de risques et avides de profit (risk-infused, profit hungry banks) n'est absolument pas terminée. On entend désormais ouvertement [des responsables] rappeler que « les démons n'ont pas été bannis, [qu’ils] sont simplement en train de dormir » (Jean-Claude Juncker)3. Pour la première fois dans l'histoire de l'intégration européenne, de sévères avertissements retentissent : l'Europe, c’est-à-dire environ 7% de la population du globe et maintenant moins de 20% de la production économique mondiale, pourrait être au point de vue de l’économie politique sur la pente irréversible du déclin. D'autres soulignent que, dans l'histoire du capitalisme moderne, il s’est produit onze bulles financières à grande échelle4, dont l'éclatement a causé des dommages sociaux généralisés. Sept événements de ce genre ont eu lieu depuis le début des années 1970.

 

C'est un fait effrayant (a spooky fact), et c'est pourquoi personne, et certainement pas les élites politiques européennes, ne sait ce qui va se passer ensuite. Pour des millions de citoyens européens, en particulier pour ceux qui ont des yeux et des oreilles, l'incertitude qui s’accentue donne à réfléchir. Ils découvrent ​​la profonde dépendance structurelle qu’entretient la démocratie parlementaire avec le secteur financier. Ils ont compris que pendant les trois dernières décennies, les banques ont alimenté les booms économiques, en particulier dans les secteurs du logement et de la construction. Elles ont dirigé ce que le sociologue politique Colin Crouch5 nomme un « keynésianisme privatisé » : au lieu de hausses d’impôts par les gouvernements, ou d’emprunts [publics] pour financer l'égalité d'accès à des biens tels que le logement, les compétences professionnelles et l'éducation, les citoyens eux-mêmes ont été encouragés, à leur risques et périls, à profiter de l'accès facile au crédit pour acheter des services qui étaient autrefois fournis par les gouvernements.

 

Pendant ce temps, grâce aux phases de reprise dans le secteur des prêts, les prix des maisons grimpaient. Des millions de citoyens se sentaient plus riches. Les nouveaux emplois fleurissaient dans les secteurs de la banque, du crédit et de l'immobilier. Les jeunes diplômés trouvaient des emplois fortement rémunérés, les banques devenaient une source de fierté nationale, et elles attiraient de jeunes types (young things) brillants et talentueux. Les cadres supérieurs engrangeaient de petites fortunes sous forme de salaires, de primes et d’actions ; et on créait de nouveaux « produits » bancaires basés sur la prise de risques inconsidérés et sur la couverture trompeuse des risques, produits qui se vendaient très bien, parfois en secret. (Petite révélation : d’après mon expérience personnelle directe en tant que client de longue date de la Royal Bank of Scotland, je peux confirmer que la banque gérait des offres off-shore bizarres (operated bizarre offshore deals), enrobées par (lubrificated by) des assurances écrites et verbales que les fonds déposés étaient « sûrs » (safe), et n’étaient pas soumis aux règles d'imposition du continent (mainland taxation rules). En fin de compte, l'imprudence (recklessness) du secteur financier est devenue un fléau (came a cropper). Elle a projeté des économies entières au bord de l’abîme politique. Les bulles qu’elle a provoquées ont commencé à éclater dans tous les sens, en déprimant (depressing markets) les marchés et en faisant chuter des gouvernements entiers. C’est alors que la chose la plus étonnante a eu lieu : aux dépens des contribuables, les banques qui avaient imprudemment alimenté le « boom and bust »6 ont rebondi grâce à l’établissement du programme d'austérité qui porte désormais atteinte à la vie de millions de personnes et paralyse les démocraties parlementaires qu'autrefois ils chérissaient.

 

6 C’est-à-dire le processus de bulle suivie d’un éclatement.

Après une manifestation aux bureaux de la direction de la British Bankers Association dans la City de Londres. (cliché Demotix/Paul Davey)

Après une manifestation aux bureaux de la direction de la British Bankers Association dans la City de Londres. (cliché Demotix/Paul Davey)

 

***

 

L’émergence de l’État bancaire (the rise of the banking state)

 

Cet extraordinaire rebond [des banques] révèle la caractéristique la plus troublante, mais moins évidente, [parce qu’]en grande partie invisible, de la crise européenne en cours : la transformation d’États fiscaux démocratiques en États bancaires post-démocratiques (the transformation of democratic taxation states into post-democratic banking states).

 

Qu'entend-on par ce vocable ? Il y a bien longtemps, l'économiste autrichien Joseph Schumpeter1 a mis en évidence la manières dont les États européens modernes (au début monarchiques, ensuite la plupart sont devenus des républiques) se nourrissaient des impôts extraits de leurs populations soumises. Ce fait est aujourd’hui encore rappelé par les gouvernements et souligné dans les manuels de science politique. Habituellement, on remarque en même temps que dans des conditions démocratiques, des gouvernements élus satisfont en principe les besoins et répondent aux demandes des citoyens, en offrant divers produits et services financés par des impôts fondés sur le consentement. Derrière ce constat, il y a la présomption que la création et la circulation de la monnaie sont la prérogative de l'État. « L'argent », écrivit Georg Friedrich Knapp dans sa Théorie politique de la monnaie (State Theory of Money, 1905), « est une créature de l'ordre juridique » (Money is a creature of the legal order)2.

 

De façon judicieuse, les détracteurs de ce point de vue firent autrefois remarquer que la « validité » publique (public validity) de l'argent provient aussi de sa quantité et de son pouvoir d'achat. Mais, ce qui fait défaut aussi bien au camp des critiques qu’aux manuels d'aujourd'hui, c’est la reconnaissance d'une contre-tendance de fond (a deep-seated counter-trend), un changement d'époque qui fut à peine remarqué par les penseurs de la démocratie : l'émergence d'États bancaires structurellement dépendants des marchés financiers (banking states that are structurally dependent on financial markets).

 

Lentement mais sûrement, dans la plupart des démocraties européennes, le pouvoir de créer et de réglementer (create and regulate) l'argent a effectivement été privatisé. Avec très peu de commentaires et très peu de résistance de la part du public, les gouvernements de ces dernières décennies ont abandonné leur contrôle sur une ressource vitale, avec le résultat que les banques commerciales et les institutions de crédit ont maintenant beaucoup plus de « pouvoir d'achat » que les gouvernements élus. Dans un nouvel ouvrage fort intéressant, le célèbre historien Harold James3 a décrit comment cet encadrement (out-flanking) des États européens par les banques et les établissements de crédit a été renforcé au niveau supra-national, de façon désastreuse comme on le voit, par la formation d’une Banque Centrale Européenne indépendante. Dès le moment de sa fondation, les opérations totalement non réglementées de la BCE [se sont fondées sur la supposition] que la monnaie pourrait et devrait être dissociée des activités budgétaires des États membres.

 

La BCE a été conçue par le Comité Delors, une organisation de banquiers centraux, qui imaginaient très sérieusement qu'ils pourraient se protéger des pressions politiques démocratiques. Ils ont prétendu connaître à l'avance le visage du destin (they dared look fortune in the face). Préoccupée par le maintien de taux d'inflation bas, la BCE a présupposé dès le départ qu'une défaillance simultanée des marchés et des gouvernements était inconcevable.

 

Il s'est avéré que la BCE, le traité de Maastricht et la monnaie unique ont fonctionné comme un cadre composite dans lequel l'activité bancaire transfrontalière a pu fleurir, en partie pour des raisons de taille, mais aussi parce que la zone euro offrait aux banques avides d'acquisitions un accès facile à des zones moins réglementées (les banques allemandes avaient une préférence pour les filiales irlandaises et luxembourgeoises, par exemple). La conséquence désastreuse est résumée ainsi par Harold James : « le système bancaire à l’échelle européenne produisit des booms et de bulles auto-engendrés, sans mécanismes correcteurs intégrés ».

 

L'histoire récente de ces diverses tendances (trends) révèle quelque chose de choquant pour les démocrates. Elle montre à quel point est trompeuse la perception courante selon laquelle les institutions bancaires et de crédit ne sont que des intermédiaires qui relient les épargnants et les emprunteurs. Ces institutions sont en fait celles qui fixent l'ordre du jour politique – des institutions disposant du pouvoir gigantesque de prendre des décisions dans le dos des gouvernements élus, de s'opposer à leurs politiques, ou de saccager leurs structures.

 

Prenons le cas central de la Grande-Bretagne, où la City éclipse de manière frappante Westminster. On estime que 97 % de la masse monétaire du pays est entre les mains des banques et des établissements de crédit (les 3% restants sont les pièces et les billets créés par le gouvernement circulant dans les poches et les sacs à main des citoyens). En effet, ces institutions louent de l'argent "numérique" (rent out « digital » money) au reste de l'économie et de l'ordre politique (political order). Cela donne au secteur du crédit et de la banque de vastes pouvoirs sur toutes les autres institutions, et bien entendu, sur l'ensemble des citoyens. Le secteur [bancaire] détermine si les gens peuvent louer ou acheter un logement ; si des entreprises aussi différentes que les petites sociétés (small businesses), les fermes éoliennes ou solaires, l'immobilier commercial, reçoivent ou ne reçoivent pas de financement. Les preuves de l'influence du secteur sont partout. Le secteur financier en Grande-Bretagne paie des impôts limités (en 2012, seulement 6% des recettes fiscales totales provenaient du secteur bancaire) . Il n'est pas nécessaire de divulguer la façon dont il utilise les fonds de ses clients. Le secteur est dominé par des oligopoles (au Royaume-Uni, seulement 5 banques contrôlent 85 % de la masse monétaire). Ces oligopoles sont dirigés par les membres du conseil d'administration (board members), gratifiés d'un énorme pouvoir de façonner l'économie et la politique du gouvernement, par exemple grâce aux dons destinés aux partis politiques, ou par un accès direct aux décideurs, via des « passages dérobés » (backstage passes) ou des « portes tournantes » (revolving doors)4. Le secteur bancaire et de crédit fournit tout naturellement une maison de retraite confortable pour les politiciens. Tony Blair5 gagne maintenant 12 fois le salaire de son Premier ministre, au titre de « conseiller senior » (senior adviser) chez la banque d'affaire JPMorgan Chase, il aurait [également] été gratifié d'1 million de livres sterling par an comme «  conseiller » de Zurich Financial Services.

 

4 L'expression « revolving doors » signifie des «emplois» dans le secteur financier offerts aux politiciens lorsqu'ils quittent leurs fonctions publiques, en attendant un futur mandat, ou bien définitivement.

Une vue de la City de Londres en 1744 (Image : Shutterstock/I. Pilon).

Une vue de la City de Londres en 1744 (Image : Shutterstock/I. Pilon).

 

Il est malheureusement évident que lorsque le secteur financier génère des bulles, et quand ces bulles éclatent, comme cela s'est produit au cours des cinq dernières années, les États bancaires et leurs citoyens sont à la merci des banques et soumis aux lubies des établissements de crédit. Les citoyens sont pris en otage. Ce n'est pas un accident, et certainement pas un caprice fruit d'une éphémère politique, que les banques « too big to fail » aient été soutenues et renflouées aux frais des contribuables.

 

Les formes de sauvetage (rescue patterns) constituées au cours des cinq dernières années reflètent tout simplement le pouvoir structurel que le secteur financier exerce sur les gouvernements, quelle que soit leur composition. Ce qui s'est passé, pour dire les choses brutalement, c'est que la composante élue des gouvernements parlementaires dans les démocraties de contrôle (monitory democracies) a été écrasée (overwhelmed), et s'est transformée en un sous-secteur servile des marchés financiers.

 

Ces marchés ont été protégés par des banques centrales indépendantes et par des organismes autoréglementés (self-regulatory bodies), gérés par le secteur financier. Lorsque ces marchés autorégulés (self-regulated markets) ont échoué, le principe démocratique selon lequel : « un citoyen égale un vote », fut abrogé, mis entre parenthèse (cast aside). La démocratie électorale (electoral democracy) fut réduite au rôle de domestique (servant) des grandes banques, des établissements de crédit ou des institutions financières opérant dans l'ombre (shadowy credit and finance institutions), [autrement dit] de puissants organismes tels que les firmes de private equity, les sociétés de gestion d'actifs (asset management companies), et les fonds monétaires (money market funds) qui collectent l'argent des investisseurs tels que les fonds de pension, les compagnies d'assurance et les épargnants ordinaire, puis qui prêtent ces fonds pour de très courtes périodes – quelques semaines ou mois tout au plus - aux banques, aux gouvernements et aux entreprises.

 

L'illustration extrême de cette tendance (trend), impliquant la suspension temporaire ou la suppression pure et simple des élections et du gouvernement parlementaire, s'est déroulée à Chypre. Là, un système bancaire en faillite (collapsing) fut sauvé par l'imposition d'un contrôle des capitaux (pour la première fois dans l'histoire, les clients d'une banque d'un pays membre de la zone euro ont été empêchés de retirer des institutions financières leurs dépôts par grandes quantités et de les placer ailleurs) ; et le système fut sauvé en dérobant (robbing) littéralement aux citoyens - dont les comptes contenaient plus de 100.000 euros - leur épargne pendant la nuit - deux précédents extrêmement dangereux, ne serait-ce que parce que dès que la crise s'intensifiera dans un autre pays de la zone euro, comme elle le fera sûrement, les déposants pourrait bien retirer leur argent en un éclair, intensifiant ainsi la crise [financière].

 

L’ approfondissement de la crise européenne met en lumière la force de la dépendance des gouvernements élus envers le capital financier, et il n'est donc pas surprenant que les sondages d'opinion montrent que de grandes majorités de citoyens dans de nombreux pays européens sont consternés par ces tendances. Ils ne font plus crédit (« bank on ») à la démocratie, ils ont le sentiment que cette démocratie est maintenant à la merci et au service des banques.

 

Il est vrai qu'existe une certaine sensibilité du public aux dangers politiques des simplifications consistant à diaboliser ou infliger un traitement brutal à des banquiers particuliers (comme cela est arrivé à l'homme anciennement connu sous le nom de Sir Fred Goodwin1, patron de la Royal Bank of Scotland, qui fut dépouillé de son titre d’anoblissement, et dont la maison fut attaquée par un obscur groupe nommé ‘Bank Bosses Are Criminals’ (« les dirigeants des banques sont des criminels »). Il y a également, de la part du public, une certaine reconnaissance accordée aux « bons » banquiers, ceux qui gardent leur dignité en disant la vérité, en admettant leurs crimes et leurs erreurs, et qui offrent de judicieux conseils sur ce qu’il faut faire ensuite : sous la démocratie d'assemblée athénienne (the assembly democracy), au IVe siècle avant notre ère, il y eut un certain Pasion, un esclave qui fit beaucoup parler de lui et qui gravit rapidement les échelons pour devenir citoyen-propriétaire d'une commerce de change (a money-changing table) et fournisseur de matériel militaire aux forces armées d'Athènes. Sous la démocratie représentative du XIXe siècle brillèrent des personnages comme George Grote, un banquier qui défendit le scrutin secret, la réforme parlementaire démocratique, et écrit une histoire en douze volumes de la Grèce classique. Notre époque de démocratie de contrôle (monitory democracy)2 possède un George Soros, auquel ses diagnostics intelligents sur la crise actuelle ont valu le respect du public mondial.

 

Le fait est néanmoins que des figures de la trempe de Pasion, Grote ou Soros sont aujourd'hui exceptionnels. Le monde de la haute finance attire des toxicomanes du risque, des joueurs pathologiques, et des coquins amoraux (risk addicts, pathological gamblers, and rogue amorals). Le politologue allemand Claus Offe3, les appelle des « flibustiers » (freebooters). Ce terme traduit l'état ​​d’esprit de millions de citoyens européens victimes de « l’austérité », naturellement écoeurés par ce qui se passe. Si la justice signifie l'équité dans la répartition des chances (if justice is fairness in the distribution of life chances), alors, d’après eux, les événements actuels sentent la piraterie (piracy), l'anarchie (lawlessness), l'injustice criminelle (criminal injustice).

 

***

 

Les citoyens et les banques

 

Que faire dans cette crise européenne pour redonner vie à la moins mauvaise manière de gérer publiquement le pouvoir (the least bad way of publicly handling power) que l’on appelle démocratie ? Peut-on faire quoi que ce soit ? Apprendre du passé, jeter un regard en arrière, afin d'envisager un nouvel avenir, est une obligation (mandatory), ne serait-ce que parce que les clameurs exigeant les tripes des banquiers pour les porter en bandoulières sont un leitmotiv dans l'histoire de la démocratie. On peut apprendre bien des choses concernant les raisons qui poussaient les démocrates à se sentir mal à l’aise avec les banques, et pourquoi cette désaffection entraîna des innovations qui sont sûrement toujours d'actualité pour notre époque.

 

Le principe « pas d'impôt sans représentation » (no taxation without representation) fut l'une des plus importantes de ces innovations. Né des tensions profondes entre les citoyens créanciers et les monarques qui gouvernaient les Pays-Bas dans une période de prospérité, il s'est avéré être révolutionnaire. Dans les villes de la fin du XVIème siècle comme Amsterdam et Bruges, les hommes influents possédant de l'argent à investir exigèrent (demanded), en tant que citoyens, que l'argent ne soit prêté et les impôts payés aux gouvernements, que s'ils obtenaient en retour de pouvoir choisir ceux qui les gouverneraient.

 

Ce principe fut exprimé pour la première fois au nom [des principes] de la démocratie (democratie) dans un pamphlet en néerlandais intitulé The discourse (j'analyse en détail ce texte dans La vie et la mort de la démocratie4), publié en 1583. Son auteur n'est pas connu. [Mais] en vingt-quatre pages, son argumentation élabore une nouvelle équation responsable du déclenchement (kick-starting) d'une révolution dans l'art de gouverner (the arts of statecraft), notamment en matière de finances publiques : dans la mesure où il faut rémunérer les gouvernements, par exemple en leur prêtant de l'argent ou en payant des impôts, [l'auteur affirme que] ceux-ci sont tenus de traiter ceux qui leur accordent (grant them) de l'argent comme des citoyens.

 

Si l'on doit confier de l'argent à des gouvernements, [alors] ces gouvernements doivent prouver que leurs créanciers peuvent leur faire confiance [dans l'usage] de ces fonds. La confiance financière implique la confiance politique (financial trust implied political trust). Cette confiance doit constamment être renouvelée, et cela n'est possible, d'après ce raisonnement, que si les sujets (subjects) gardent leurs yeux et leurs oreilles grands ouverts, s'ils doutent de ce que leurs gouvernements disent et font, et s'ils exigent de leur part de la franchise et de la droiture (demanded of them openness and propriety). La démocratie est une forme de gouvernement dans laquelle « les habitants et les citoyens les plus compétents et capables sont élus au gouvernement par leurs concitoyens, sous certaines conditions et pour une période déterminée dans l'exercice de leur charge » (democracy is a form of government in which 'the most competent and able inhabitants and citizens are elected to the government by their fellow citizens on certain conditions and for a specified period of office'). La démocratie signifie être prêt « à démettre de leurs responsabilités ceux qui se sont avérés inefficaces dans le gouvernement, ou qui se sont conduits d'une manière qui ne convient pas à leurs charges ; ainsi qu'à remplir ces responsabilités comme il se doit » (democracy means the readiness 'to put out of office again those who have been found to be inefficient in government, or who have conducted themselves in a way unbecoming to office ; and to refill them as they should be').

 

Ce vigoureux raisonnement est remarquablement moderne. Pierre Vidal-Nacquet5, ainsi que d'autres chercheurs, ont mis en évidence que dans l'ancienne démocratie athénienne, les banques étaient de petite taille et constituées principalement de changeurs (money-changers) et de prêteurs sur gage (pawn-brokers). L'essentiel de la richesse financière (moneyed wealth) dans la démocratie d'assemblée (the assembly democracy) d'Athènes n'est jamais passée entre les mains de ses citoyens (elle était en général thésaurisée par les riches). Les banques n'étaient pas des établissements de crédit, destinés à l'investissement spéculatif ou productif (par exemple investir les dépôts de leurs clients dans des prêts [aux compagnies] maritimes - maritime loans). Le cas de Pasion le montre clairement : les banques n'étaient pas des serviteurs de la cupidité (agents of greed), des champions de la richesse illimitée, ce qu'Aristote appelait chrematistike.

 

Les premières banques modernes, en revanche, étaient des institutions capitalistes. Leur but était de faire de l'argent dans des environnements politiques sécurisés. Cela présupposait que le pouvoir politique (political power) soit considéré comme une institution de confiance, qui exerçait [ce pouvoir] afin de définir [ceux qui étaient considérés comme] citoyens et de les protéger (a trust exercised for defining and protecting its citizens). Les élus devaient être tenus en permanence pour responsables et comptables devant les gens (fortunés et payant des impôts) à qui ils devaient leur pouvoir politique.

 

L'argument oeuvrait en faveur des hommes fortunés, évidemment, mais le jour est arrivé où il s'est retourné contre eux. Dans l'histoire de la démocratie représentative moderne, le principe de la confiance politique (political trust) conduisit à une deuxième tendance de la démocratie : les tentatives politiques pour fractionner (break up) les grandes banques ayant abusé de leurs pouvoirs et ayant violé la confiance investie par les gens dans leurs gouvernements élus.

 

Les défenseurs (champions) de ce second principe, celui du démantèlement des banques, admettaient que les banques pouvaient devenir trop grandes pour que leurs bottes aient la bonne pointure (too big for their boots), et pensaient que périodiquement, pour le bien de la démocratie et [en vertu] de son principe d'égalité (for the sake of democracy and its principle of equality), les gouvernements élus devaient les faire redescendre sur Terre (bring them back to earth). La première tentative de faire reculer les banques au nom de la démocratie s'est déroulée pendant les années 1830, dans la jeune république États-Unienne.

 

La lutte contre les puissances d'argent fut dirigée par le président Andrew Jackson (1767 - 1845) et par ses partisans. C'était un démocrate bizarre, dont l'agressive ténacité lui valut le surnom de « Old Hickory »6. Jackson était un riche propriétaire d'esclaves qui n'aimait ni « l'aristocratie » ni les gouvernements autoritaires. Au nom du « peuple » , il défia la Banque des États-Unis (the Bank of the United-States) - et gagna la partie, en résiliant son contrat (by rescinding its charter).

 

6 L'hickory est un bois américain très dur. D'autre part, « hick » signifie « péquenaud », « bouseux », bref un « rural » pur et dur...

Andrew JACKSON (1767-1845), 7e et 8e président des USA (élu pour 2 mandats de 1829 à 1837).

Andrew JACKSON (1767-1845), 7e et 8e président des USA (élu pour 2 mandats de 1829 à 1837).

Une caricature de l'époque illustrant « la panique financière de Mr Jackson » (The Times)

Une caricature de l'époque illustrant « la panique financière de Mr Jackson » (The Times)

BANQ

Le message de veto (veto message)1 de Jackson (daté de juillet 1832) en donne les raisons. Les grandes banques rendent les riches plus riches, explique Jackson. En concentrant autant de pouvoir financier, elles menacent les droits des États, rendent les législatures [des représentants] vulnérables à leurs manigances (designs) et exposent les citoyens à la puissance irresponsable (unaccountable power) d'intérêts étrangers. La solution est de faire face à « l'hydre de la corruption » en cassant les banques les plus puissantes, pour permettre à de petites banques locales de prospérer. « La Banque essaie de me tuer », a-t-il déclaré un jour, « mais c'est moi qui vais la tuer ».

 

C'est précisément ce que Jackson a fait. Appelant le gouvernement à « se limiter à une égale protection (to confine itself to equal protection), et à faire pleuvoir ses faveurs, comme le Ciel prodigue ses pluies, autant sur le haut que sur le bas, sur le riche que sur le le pauvre », il ordonna le retrait des fonds (the withdrawal of funds) de la Bank of America. Ces fonds furent redirigés vers de petites banques domestiques (« pet » banks) diverses et variées, qui alimentèrent l'investissement dans les terres, la construction de canaux, la production et les manufactures de coton - jusqu'à ce que la demande de pièces d'or et d'argent (appelées specie) crève le plafond, au point que de nombreuses banques s'écroulèrent, victimes de l'éclatement d'une bulle. Une panique majeure s'ensuivit (en 1837), suivie d'une stagnation profonde de l'économie américaine, laquelle mit des années par la suite à récupérer. L'effondrement fut aggravé par une crise simultanée en Grande-Bretagne, où les banques émettant des reçus-papier (paper receipts) et octroyant des prêts en quantité excessive firent monter les prix et déstabilisèrent l’économie, jusqu'à ce que le gouvernement conservateur dirigé par Sir Robert Peel adopte le Bank Charter Act (« loi sur la charte des banques ») de 1844, qui permit au gouvernement britannique de retrouver la maîtrise de la création des billets de banque (bank notes).

 

***

 

L’Islande

 

Bien entendu tout ceci fait partie de l'Histoire, mais l'Histoire se répète, et cette fois, elle se répète en une désastreuse farce. Dans les démocraties européennes, la substance et l'esprit en état de siège, des millions de citoyens sont maintenant convaincus que les banques abusent de leurs larges pouvoirs et que des gouvernements entiers violent le principe durement acquis (the hard-won principle) selon lequel ils ne sont légitimes que lorsqu’ils reposent sur le consentement de la majorité des gens (they’re only ever legitimate when they rest on the consent of most people).

 

La règle et la pratique consistant pour le gouvernement à ne se charger des banques que par consentement des citoyens ont été mis de côté. Une profonde impasse apparaît. Les conséquences, qui englobent l'approfondissement de l'injustice sociale, la résistance politique à l'austérité (comme tout dernièrement dans les élections italiennes), et même l’éventualité d'autres explosions sociales à la façon grecque, sont pour l'instant incalculables. Il n'y a jusqu'à présent qu'un seul pays de la région – l’île volcanique d’Islande2 - où les banques corrompues et les banquiers cupides ont reçu la punition qui leur est due, grâce à des mesures rapides, décisives, et radicales.

 

La Révolution des Casseroles (Pots-and-Pans Revolution) de 2009 en Icelande (Wikimedia Commons/OddurBen).

La Révolution des Casseroles (Pots-and-Pans Revolution) de 2009 en Icelande (Wikimedia Commons/OddurBen).

 

Il y a cinq ans, les citoyens d'un des pays les plus riches au monde virent avec consternation leurs trois principales banques (Landbanki, Kapthing et Glitnir) faire faillite avant d’être nationalisées. La dette publique explosa. La valeur de la couronne islandaise (kroner) baissa fortement par rapport à l'euro. La capitalisation de la bourse islandaise chuta de plus de 90%. Fin 2008, l'Islande fit faillite. Des manifestations publiques éclatèrent lorsque deux gouvernements successifs essayèrent d'imposer des mesures d'austérité. Les manifestants frappèrent des pots et des casseroles dans les rues, et allumèrent des feux de joie devant le parlement. En Mars 2010, lors d’un référendum national 93 % [des suffrages] s’opposèrent à toutes les lois qui auraient obligé les citoyens de l’Islande à régler davantage que le minimum des dettes des banquiers islandais. Un rapport en 9 volumes d’une Commission Spéciale d'Enquête1 mit en évidence les méfaits criminels des banques et de certains politiciens, cabinets d'audit, responsables gouvernementaux et administrateurs. Soutenu par des citoyens à la fois indigné et furieux, le gouvernement délivra des mandats d'arrêt contre les banquiers responsables du crash. Un tribunal parlementaire (le premier dans l'histoire du pays) jugea un premier ministre coupable d'avoir violé la constitution et les lois de la responsabilité ministérielle. Un nouveau projet de constitution fut préparé par un Conseil Constitutionnel publiquement élu. On y trouve des clauses spécifiant le droit pour tous les citoyens d'avoir accès aux ressources naturelles et à Internet ; le projet doit maintenant être ratifié par un vote parlementaire et un référendum national. Son sort dépend maintenant des résultats de l'élection générale, qui se tiendra ce week-end.

 

Des innovations politiques ?

 

Les courageuses méthodes des Islandais pour sauver leur démocratie en maîtrisant politiquement les banques et les banquiers seront-elles adoptées par d'autres ailleurs en Europe ? Il est malheureusement trop tôt pour le dire. En tout cas, les circonstances de [la crise] islandaise sont particulières. Ce qui pourtant ressort clairement de son expérience récente, c’est que [le problème de] la dérive actuelle - à la faveur de la crise - vers des États bancaires ne peut être résolu que par la poursuite de réformes politiques radicales.

 

Prendre des individus pour des boucs émissaires, diaboliser les banques et plafonner les bonus ne suffit pas. Une innovation politique énergique, venant « du sommet » [du système], est absolument nécessaire, tant il est vrai que dans cette crise européenne, de façon prévisible, rien n’a été fait qui soit comparable au tentatives du Glass-Steagall Act américain des années 1930 : par exemple, établir un confinement protecteur autour des institutions fournissant au grand public des produits d’épargne et des prêts (to ring fence vanilla-flavoured mainstream saving and loans businesses) contre les banques pratiquant des investissements beaucoup plus risqués type « casino », notamment en créant des « comptes protégés » (custodial accounts) qui restent la propriété juridique des clients et dont les fonds ne peuvent être utilisés par les banques d'investissement pour des spéculations risquées et des prêts à but lucratif.

 

Il y a bien peu de membres des élites politiques européennes à penser en termes de cantonnement (ring-fencing) des institutions démocratiques) contre la cupidité irresponsable des banques (the reckless greed of banks). Aucun moyen démocratique n'a encore été trouvé pour fermer les banques en faillite sans alourdir le fardeau des contribuables ni mettre en danger le système financier. Certes, un projet de législation européenne est en route, en faveur de règles plus strictes sur les réserves de capitaux que doivent détenir les banques. On parle aussi beaucoup de la nécessité de ramener « l’éthique » dans le secteur bancaire. Il y a un intérêt politique croissant pour les Sparkassen (« caisses d’épargne ») allemandes, un réseau de banques locales qui ont une obligation civique de prêter aux acteurs régionaux et de promouvoir la croissance locale.

 

On voit surgir des hommes « relookés », comme Antony Jenkins, directeur général de Barclays, qui ont opté pour un costume bleu foncé modeste, des chemises style « faites-moi-confiance » (trust-me shirts) et des cravates larges. Ils prennent la parole lors de discours de management et utilisent des acronymes comme T-R-A-N-S-F-O-R-M ( « Turnaround » = virage à 180 degrés ; « Return Acceptable NumberS » = produire des chiffres acceptables ; « FORward Momentum » = bond en avant). Les appels lancés par les politiciens pour plafonner les bonus se font de plus en plus pressant. Dans un récent référendum en Suisse, pays pro-business, les électeurs ont approuvé le principe selon lequel les actionnaires doivent avoir leur mot à dire et une influence contraignante sur les paquets de rémunération des dirigeants d'entreprise et des administrateurs.

 

2 En français dans le texte. NDT.

Antony JENKINS, directeur de la banque Barclays (source : NOTE DE DERNIERE MINUTE : Antony JENKINS vient d'annoncer qu'il abandonnait tout bonus pour 2013... Source : http://finances.fr.msn.com/le-patron-de-barclays-renonce-%C3%A0-tout-bonus-pour-2013-3)

Antony JENKINS, directeur de la banque Barclays (source : NOTE DE DERNIERE MINUTE : Antony JENKINS vient d'annoncer qu'il abandonnait tout bonus pour 2013... Source : http://finances.fr.msn.com/le-patron-de-barclays-renonce-%C3%A0-tout-bonus-pour-2013-3)

 

Les représentants des gouvernements de l'Union européenne et du Parlement européen viennent entre-temps d'accepter que la valeur des primes (bonuses) annuelles maximales fixées pour les banquiers, dès l'année prochaine, serait égale à la valeur de leurs salaires.

 

Le doublement annuel des salaires de ces personnes influentes - et largement responsables de cette profonde crise - ne répond à aucune justice. Bien sûr, ces propositions et ces réformes politiques sont mieux que rien, mais si ma courte histoire des banques et de la démocratie est plausible, alors elle suggère qu'un programme beaucoup plus difficile et plus innovant de démocratisation reste nécessaire. Si l'objectif est de « jeter autant de grains de sable que possible dans les rouages de la « haute finance »1 (Wolfgang Streeck2), alors la pression organisée venant de la base, c’est-à-dire à la fois des électeurs et des réseaux de la société civile, sera essentielle.

 

Un exemple pertinent est la plate-forme espagnole des victimes hypothécaires (Spain’s Platform of Mortgage Victims), un réseau social militant dédié à la protection des citoyens victimes de saisies immobilières et de remboursements d’emprunts inabordables. La plate-forme est un nouveau type d'initiative citoyenne. Elle a réussi à prendre à contre-pied le gouvernement Rajoy, en recueillant près de 1,5 millions de signatures pour une pétition demandant au Parlement de modifier les lois concernant les prêts hypothécaires et de supprimer les peines pour les citoyens qui prennent du retard dans les remboursements.

 

Sa principale porte-parole Ada Colau est allée plus loin. Lors d'un récent briefing parlementaire, elle a fait sensation en qualifiant les yeux dans les yeux un membre éminent de l'association bancaire espagnole de « criminel » qui « doit être traité comme tel ». Elle a depuis lors demandé publiquement un moratoire sur les expulsions et proposé que les prêteurs nationalisés (nationalized lenders) convertissent leurs appartements vides en logement sociaux d’un coût abordable. Elle met en pleine lumière, avec force et dans des mots ordinaires, ce qui est en jeu ; à savoir le principe implicite : « il n’est pas tolérable que les gens les plus vulnérables soient tenus de vivre avec les conséquences de leurs actions jusqu'à leur mort, alors que les grandes entreprises ne prennent aucune responsabilité et sont renflouées avec l’argent public » (it cannot be that the most vulnerable people are made to live with the consequences of their actions until their deaths, while the big companies take no responsibility and are bailed out with the public money).

 

Compte tenu de l' ampleur de la catastrophe en cours, qui peut douter qu’Ada Colau, une démocrate qui ne cède pas (an unflinching democrat), ait raison sur ce point ? »

 

1 En français dans le texte. NDT.

Ada COLAU (née à Barcelone en 1974).

Ada COLAU (née à Barcelone en 1974).

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