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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


Extrait de : "Ni droite ni gauche, l'idéologie fasciste en France" de Zeev STERNHELL

Publié par medomai sur 25 Mars 2014, 09:03am

Catégories : #POLITIQUE, #FASCISME, #CRISE, #HISTOIRE, #ECONOMIE, #STERNHELL

Couverture de mon édition.

Couverture de mon édition.

Bonne surprise, hier : tombé par hasard sur le livre de Sternhell à la bibliothèque (daté je crois de 1983), j'y ai commencé à lire des analyses qui éclairent d'un jour différent les évolutions présentes. Il me paraît opérer un salutaire refroidissement de l'esprit pour ceux que la réalité économique et politique européenne actuelle rejette pourtant dans le "dégoût, tous les dissidents, tous les contestataires, tous les révoltés" (l.3-5). Par refroidissement de l'esprit, je ne veux pas dire paralysie ou indifférence, mais examen de soi-même et de nos motivations, reconnaissances de nos valeurs et principes, et rejet des impasses une fois clairement reconnues comme des impasses. Par exemple, le principe d'une distinction de fond faite par Sternhell entre "libéralisme politique" et "libéralisme économique" est juste. Il est vrai qu'il ne distingue pas dans ces catégories, qu'il les suppose un peu monolithiques (du moins, à ce stade de ma lecture), alors qu'il y a plusieurs "libéralismes" politiques et plusieurs "libéralismes" économiques : l'histoire du premier, notamment, est on ne peut plus problématique (cf mon post sur Squinner). Le mot "libéralisme" semble être devenu un mot fourre-tout, une notion obscure et confuse dirait Leibniz, qui entretient tous les amalgames et permet à chacun de se dire "pour" ou "contre" mais sans jamais avoir à préciser contre ou pour "quoi" (quelles libertés précisément ?). La confiscation, par les partis proches du monde des affaires et des dirigeants économiques, de l'étiquette "libéral" est au fond la pire chose qui pouvait arriver sur le plan politique, entretenant l'idée que la liberté, c'est leur conception de la liberté. Il n'est donc pas surprenant de constater que la crise économique atteignant le monde anglo-saxon est en train d'opérer le même effet politique sur les jeunes générations qui n'ont pas connu la "prospérité à crédit" du "monde d'avant" (Imaginons l'impensable : "dépêche AFP 25 mars 2114 : la candidate Manuela Evita Bilovar, du parti des travailleurs, est élue présidente des USA avec 51.8% des voix, le parti des Nouveaux Démocrates réclame le recomptage des voix, Dallas (capitale de La République du Texas) a rappelé son ambassadeur !"). Peut-être Sternhell comme historien des idées ne met-il pas assez l'accent sur la force des crises économiques, leurs impacts sur celles et ceux qui les vivent en première ligne. Le minimum de sécurité économique, la sécurisation de la survie économique de chacun, qui permet de se libérer de la peur, de réfléchir plus et de penser mieux : comment combiner cela avec les mutations techniques, l'innovation, les marchés, les logiques du commerce et de la finance internationaux ? Ou bien l'on pense que c'est combinable, et on cherche de l'intérieur des voies de réforme, mais la puissance des intérêts économiques coalisés contre toute réforme, et la situation de crise, rendent pour l'instant sans effet ces entreprises. Ou bien l'on ne croit pas cela combinable, et l'on veut renverser le système dans la violence par des moyens somme toute révolutionnaires : c'est toutes les impasses décrites par Sternhell. On n'a peut-être pas songé à une troisième possibilité : faire grandir à côté du système, d'autres sytèmes qui augmentent notre résilience ; par exemple, renforcer la sécurité alimentaire et financière des gens en leur donnant les moyens de produire, consommer, recycler par eux-mêmes ce dont ils ont besoin. Cela permettra de diminuer la taille et les effets du système économique actuel, sans prétendre le faire disparaître. Evidemment, dire cela maintenant, ça ressemble à une utopie pacifique de doux cinglés, un remède de "faibles" sans "volonté de puissance" (etc etc), qui ne manquera pas de faire ricaner tout le monde... 

 

Pas grave. Laissons-les se planter, et de notre côté, plantons !

 

***

 

" Cependant, ce refus de l'ordre établi pose, dans les conditions qui prévalent à la veille de la guerre et au lendemain de la défaite, un dilemme insoluble. En effet, si la IIIème République représente alors une réalité qui dégoûte tous les dissidents, tous les contestataires, tous les révoltés, un régime où prédomine l'argent et où la bourgeoisie gouverne, elle demeure cependant le régime de la démocratie. Et c'est ainsi que le refus des maux qu'engendre le capitalisme entraîne le rejet de la démocratie elle-même. Les contestataires repoussent ce dernier recours qu'est, depuis le boulangisme, l'alliance des modérés, c'est-à-dire de tous ceux qui, indépendamment de leur phraséologie révolutionnaire, acceptent les règles du jeu en vigueur dans le cadre du consensus républicain. Ils se lancent, au contraire, dans la recherche d'une quatrième formule au-delà du libéralisme, du marxisme, et du socialisme démocratique : cette voie conduit inévitablement à des variantes du fascisme.

 

L'idéologie fasciste constitue, en France, un phénomène de loin plus diffus que le cadre restreint et finalement peu important des adhérents aux groupuscules qui s'affublent de ce titre. Ce ne sont pas les Marcel Bucard, les Jean-Renaud, les vagues cagoulards qui mettent en danger la démocratie libérale ; les ennemis les plus dangereux de la culture politique dominante se trouvent du côté des intellectuels dissidents et révoltés : du côté de la nouvelle droite et de la nouvelle gauche. Depuis la fin du XIXème siècle, cette nouvelle droite, qui se distingue de la droite conservatrice non seulement par sa violence, son refus des règles du jeu, son radicalisme, mais aussi par son souci social, s'incarne dans le nationalisme barrésien, puis dans le mouvement maurrassien, pour aboutir finalement à cette "Jeune Droite" dont Thierry Maulnier se veut le philosophe. La nouvelle gauche, quant à elle, entre dans la dissidence avec le syndicalisme révolutionnaire. Dans sa révolte contre le matérialisme historique, elle trouve un solide appui dans les conceptions philosophiques de Nietzsche, de Bergson et de Croce, ainsi que dans la sociologie politique de Pareto, et la psychologie de Le Bon et de Freud. Dans l'après-guerre, cette gauche dissidente, qui, depuis les années antérieures à août 1914, refuse elle aussi l'intégration au consensus libéral et démocratique s'incarne dans la nouvelle révision du marxisme d'Henri de Man, de Marcel Déat, des planistes, des dirigistes et des futuristes qui sont alors légion en Europe occidentale. Gauche nouvelle et droite nouvelle, en symbiose, forgent cette idéologie contestataire, séduisante, brillante, que le chercheur définit comme une idéologie fasciste même si ses adeptes ne porteront jamais la chemise brune.

 

C'est ce qui permet à un grand nombre d'intellectuels d'être fascistes sans le savoir : certains, comme Drieu, le reconnaîtront. D'autres préféreront se voiler la face. Cependant, c'est à beaucoup d'égards de cette large diffusion d'idées qui, à force d'être reprises et répétées à satiété, sont devenues des idées reçues que le fascisme tient son rayonnement. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que les contestataires, de droite et de gauche, reconnaissent que confondre dans une même condamnation libéralisme politique et libéralisme économique, libertés dites bourgeoises et vertus dites bourgeoises, démocratie et "désordre établi" signifie frayer les voies du fascisme. Jamais aucune autre idéologie ne s'est autant nourrie de l'ambiguïté et de ce manque de clarté qui prévalent dans l'entre-deux-guerres.

 

Ainsi, seul un environnement favorable a permis la diffusion de l'idée fasciste. Les fascistes purs furent toujours peu nombreux et leurs forces dispersées. Leur influence véritable s'exercera par une contribution continuelle à la cristallisation d'un certain climat intellectuel ; par le jeu de courroies de transmissions intermédiaires : des hommes, des mouvements, des revues, des cercles d'étude, dont le combat contre le matérialisme et ses sous-produits - le libéralisme, le capitalisme, le marxisme et la démocratie - devait saper la légitimité morale de toute une civilisation. Cette idéologie de contestation et de révolte préconise une révolution de l'esprit et de la volonté, des moeurs et des âmes. Elle propose non seulement des structures politiques et sociales nouvelles, mais aussi un nouveau type de relations entre l'homme et la société, entre l'homme et la nature. En période de croissance économique, d'abondance, de paix et de stabilité, cette idéologie n'a qu'une prise limitée sur la réalité sociale. Mais, en temps de crise aiguë, la puissance de rupture d'un tel système de pensée se manifeste ostensiblement ; il alimente alors les mouvements de masse d'une force destructrice peu commune. Dans un monde en détresse, le fascisme apparaît aisément comme une volonté héroïque de dominer, une fois encore, la matière, de dompter par un déploiement d'énergie non seulement les forces de la nature, mais aussi celles de l'économie et de la société.

 

Une conclusion majeure s'impose à la fin de notre démarche : il n'existe pas de société, quelle que soit son histoire, quel que soit son héritage, qui soit immunisée contre les forces de destruction engendrées par le refus des Lumières. Aucune crise économique, aucune défaite militaire, aucun malheur social ne pouvaient à eux seuls engendrer un désastre comparable à celui qui s'est abattu sur l'Europe du siècle qui vient de s'écouler ; il fallait qu'une révolte intellectuelle et morale contre les principes de la libération de l'individu élaborés aux XVIIe et XVIIIe siècles détruisît d'abord la légitimité morale de la démocratie. Le chômage, la misère ne pouvaient provoquer une vague de fond comparable à la catastrophe qui a emporté notre continent : pour cela il fallait que les tendances organicistes, communautaristes et relativistes vinssent fournir une alternative à la vision de l'individu et de la société engendrée par la modernité idéologique."

 

Zeev Sternhell, "Ni droit ni gauche", Bruxelles, éditions Complexes, 2000, épilogue p.503-505.

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