Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


[DOCUMENT : partie 3] LA CRISE SYSTÉMIQUE DE L'EURO - VRAIES CAUSES ET THÉRAPIES EFFICACES par HEINER FLASSBECK et COSTAS LAPAVITSAS.

Publié par medomai sur 3 Mai 2014, 16:27pm

Catégories : #ECONOMIE, #EUROPE, #EURO, #LAPAVITSAS, #FLASSBECK, #POLITIQUE, #CRISE, #ALLEMAGNE

LA CRISE SYSTÉMIQUE DE L'EURO - VRAIES CAUSES ET THÉRAPIES EFFICACES

 

CHAPITRE III


 

(Traduction de THE SYSTEMIC CRISIS OF THE EURO - TRUE CAUSES AND EFFECTIVE THERAPIES, Rosa-Luxemburg-Stiftung, Berlin, mai 2013)

 

Par HEINER FLASSBECK et COSTAS LAPAVITSAS.

 

 

DOCUMENT PDF ORIGINAL DISPONIBLE EN ALLEMAND ET ANGLAIS ICI :

http://www.sahra-wagenknecht.de/de/article/1679.eurostudie-in-berlin-vorgestellt.html?sstr=flassbeck

 

 

 

VOIR CHAPITRE I

VOIR CHAPITRE II

VOIR CHAPITRE IV

VOIR CHAPITRE V

VOIR CHAPITRE VI

 

**********

 

SOMMAIRE

 

 

CHAPITRE III : Le rôle du secteur bancaire et la banque centrale

 

 

1. La structure financière problématique de l'Union Économique et Monétaire

2. L'insolvabilité des banques et les pénuries de liquidité

3. Tendances centrifuges parmi les banques de la zone euro

 

 

 

 

**********

 

 

CHAPITRE III : LE RÔLE DU SECTEUR BANCAIRE ET LA BANQUE CENTRALE


1. La structure financière problématique de l'Union Économique et Monétaire

 

Une union monétaire telle que la zone euro, qui vise à créer à la fois une monnaie internationale commune et une monnaie nationale commune pour ses États-membres, impose des exigences particulières aux institutions qui régissent le système financier. Dans la mesure où la monnaie commune est censée opérer sur les marchés internationaux, l'Union doit avoir une autorité monétaire qui gère les réserves internationales (y compris l'or) et intervient sur le marché des changes étrangers si nécessaire. Dans la mesure où la monnaie commune est censée opérer sur le marché intérieur, l'Union doit avoir une autorité monétaire qui rend les taux d'inflation des États-membres convergents, et qui gère et supervise le problème de la circulation de l'offre légale (circulation of legal tender). Les deux tâches nécessitent une banque centrale efficace et puissante.

 

Dans les systèmes financiers nationaux, les opérations régulières d'une banque centrale se produisent quotidiennement sur le marché interbancaire, fournissant de la liquidité et assurant des conditions stables pour les opérations à court terme des banques commerciales. Par conséquent, le moyen les plus fondamental d'aide institutionnelle au fonctionnement de la zone euro a été la construction de la Banque centrale européenne, qui fonctionne dans un marché interbancaire homogène sur lequel les banques commerciales des États membres peuvent obtenir des liquidités à des conditions égales. Le fonctionnement de la BCE et le marché interbancaire, cependant, révélent la nature contradictoire de la zone euro et son instabilité intrinsèque.

 

La BCE a été mise en place comme la plus «privée» de toutes les grandes banques centrales, dans le sens où elle n'a pas été autorisée à acquérir de la dette des Etats membres, ni dans les marchés primaires ni dans les marchés secondaires. Empêcher la dette publique de pénétrer dans le bilan de la BCE est cohérent avec le principe directeur de l'UEM (union économique et monétaire), à savoir qu'un État-membre ne doit pas prendre à sa charge les dettes d'un autre. Les États ne devraient pas pouvoir financer leurs déficits en vendant de la dette à la BCE, et ne devraient pas être en mesure de déplacer le risque de crédit attaché à leur dette sur la BCE, et donc finalement sur les autres Etats membres.

 

Ainsi, la BCE a été initialement conçue pour émettre ses engagements (issue its liabilities) dans le but d'acquérir uniquement une dette privée de haute qualité et dans des conditions strictes d'admissibilité. Elle était également équipée d'une immense réserve d'or, la plus importante parmi les principales banques centrales. Son mandat était d'assurer la convergence des taux d'inflation vers le taux cible de 2%. Contrairement à la Réserve fédérale américaine, la BCE n'a jamais eu l'obligation de prendre en compte la performance du secteur réel (real sector), incluant la croissance et le chômage. La façon dont la BCE a opéré a joué un rôle important dans le déroulement de la crise, qui a révélé la nature instable de l'Union et qui, dans une certaine mesure, a conduit la banque centrale à modifier ses pratiques.

 

La BCE a réussi à l'origine à établir un marché interbancaire homogène pour la zone euro. Les rigoureuses conditions de garanties exigées (actifs financiers privés) ont créé un espace commun pour les banques commerciales des États-membres, à la fois pour obtenir de la liquidité de la part de la banque centrale et pour échanger de la liquidité entre elles. Sur cette base, un taux d'intérêt commun pourrait ensuite émerger entre les Etats membres et le fonctionnement de l'euro serait soutenu par le niveau national aussi bien que par le niveau étranger.

 

Néanmoins, le marché interbancaire homogène a été établi au sommet de systèmes bancaires demeurés nationaux. Ainsi, le comportement des banques commerciales échangeant des liquidités est fortement influencé par les caractéristiques institutionnelles nationales. En outre, la structure institutionnelle de la BCE elle-même reflète la persistance de systèmes financiers nationaux. Les banques centrales nationales continuent à opérer dans le cadre de l'Eurosystème des banques centrales, et leur rôle est devenu plus important au cours de la crise.

 

En bref, si l'UEM est dotée d'une banque centrale qui opère sur un marché interbancaire homogène, elle n'a pas de système bancaire commercial lui-même homogène. C'est une contradiction qui est au cœur de l'UEM et compromet le fonctionnement de l'Union. Tenez compte des points suivants.

 

Dans un système monétaire national la fourniture de liquidité par la banque centrale est facilitée par les pouvoirs de surveillance ou de supervision exercés sur les banques commerciales. Dans l'UEM, cependant, la supervision des banques commerciales est restée fondamentalement nationale. Plus important encore, cependant, est l'impact des institutions nationales sur la solvabilité des banques commerciales. La capacité des banques commerciales à obtenir et à échanger des liquidités sur le marché interbancaire dépend en dernier ressort de leur solvabilité, qui dépend de la qualité des bilans des banques, en particulier des actifs bancaires. Dans un système monétaire national des repères institutionnels préservent la solvabilité des banques commerciales, et soutiennent ainsi le fonctionnement normal des marchés interbancaires. Dans la zone euro en revanche manquent les repères institutionnels correspondants, ce qui est devenu évident au cours de la crise. Par conséquent, la fourniture de liquidité et avec elle le fonctionnement de l'euro en tant qu'Union monétaire ont été compromis.

 

Plus spécifiquement, dans un système monétaire national les banques commerciales sont généralement prises en charge par un système d'assurance qui protège les dépôts, qui sont la composante la plus importante des engagements de la banque. De même, les banques commerciales ont accès à la garantie explicite ou implicite de l'Etat contre le risque de faillite. Les mécanismes publics de "résolution" gèrent en dernier ressort le risque de crédit pris par les banques commerciales sur leurs bilans. Pour l'essentiel, ce sont différents moyens (implicites ou explicites) de répartir la charge des pertes des banques entre les contribuables, les actionnaires et les détenteurs d'obligations. Ces mécanismes comprennent différentes méthodes avec des caractéristiques institutionnelles spécifiques qui varient généralement d'un pays à l'autre.

 

Le contraste avec la zone euro est fort (sharp). Il manque dans la zone euro, pour l'activité bancaire, à la fois un système d'assurance des dépôts uniforme et un mécanisme de résolution uniforme, dans la mesure où, sous ces deux aspects, les banques commerciales restent résolument nationales. Ainsi, les banques de la zone euro obtiennent des liquidités dans un marché interbancaire homogène qui s'avère intrinsèquement transnational, mais elles soutiennent leur solvabilité grâce à des mécanismes institutionnels qui sont nationaux et spécifiques à chaque pays. Cette contradiction a façonné le cours de la crise, perturbant le fonctionnement du marché interbancaire et donc de la zone euro elle-même.


2. L'insolvabilité des banques et les pénuries de liquidité


Le secteur bancaire dans la zone euro a été affecté par la rapide croissance du crédit après l'an 2000. La cause immédiate de la croissance du crédit a été le véritable facteur de l'homogénéité du marché interbancaire, à savoir le taux d'intérêt commun géré par la BCE. Les taux d'intérêt ont diminué dans la zone euro et la chute a été particulièrement notable dans les pays périphériques. Les taux d'inflation ont aussi convergé, mais pas de façon aussi décisive que les taux d'intérêt. Le résultat a été que les taux d'intérêt réels de plusieurs pays périphériques se sont effondrés, et sont même devenus négatifs. En conséquence, la croissance domestique du crédit (domestic credit growth) s'est rapidement développée.

 

La croissance domestique du crédit était un moyen efficace de masquer les résultats négatifs de la perte de compétitivité dans les économies périphériques. Le crédit a contribué à maintenir la consommation et un investissement soutenu dans certains domaines, en particulier dans l'immobilier. Dépendant du paysage (background) institutionnel et des pratiques de logement dans chaque Etat, le résultat a été d'augmenter les prix de l'immobilier dans plusieurs pays, créant de vastes bulles dans le cas de l'Irlande et de l'Espagne. Les banques nationales ont été fortement impliquées et donc ont pris le risque de crédit correspondant sur leurs bilans.

 

En outre, la faiblesse des taux d'intérêt à travers la zone euro a autorisé ces pays à financer à bon marché les déficits des comptes courants, ce qui a abouti à une perte de compétitivité. La dette internationale croissante a été fournie par les banques des pays excédentaires, généralement l'Allemagne et la France.

 

Pendant plusieurs années après 2000, les banques des pays du noyau de la zone (core countries) étaient ravies de prendre le risque de crédit sur leur bilan en prêtant à la fois aux entreprises publiques et aux entreprises privées (the sovereign and private enterprises) de la périphérie (figure 8).

 

 

Figure 8 : Prêts bancaires des pays du coeur de l'eurozone à la périphérie - créances brutes (gross claims) coeur(¹)-périphérie(²) (m€)

Notes : (¹) Allemagne, Pays-Bas et France. (²) Espagne, Portugal, Grèce et Irlande. Source: BIS; calculs des auteurs.

Notes : (¹) Allemagne, Pays-Bas et France. (²) Espagne, Portugal, Grèce et Irlande. Source: BIS; calculs des auteurs.

 

La raison fondamentale est que cette dette était libellée en euro, alimentant la fausse perception qu'elle était semblable à la dette domestique. Au cours de la crise, il est devenu clair que cette dette est en réalité étrangère, dans la mesure où les pays périphériques sont concernés, même si elle est libellée en euros. Ainsi, les prêteurs se sont trouvés exposés aux dettes souveraine et privée dans la périphérie, qu'ils n'auraient probablement pas achetées si les systèmes monétaire des pays périphériques étaient restés nationaux.

 

La crise de la zone euro est, dans un premier temps, une crise concernant à la fois la dette souveraine et privée. C'est tout à fait naturel, en raison de la perte sous-jacente de la compétitivité dans les pays périphériques, qui signifie inévitablement une accumulation de la dette extérieure et intérieure. Comme la dette s'accumulait, les emprunteurs souverains ont eu des difficultés à emprunter sur les marchés internationaux après 2009. La raison fondamentale, c'est qu'il est devenu clair pour les prêteurs que toute les dettes libellées en euros n'avaient pas la même qualité : un euro de la dette publique allemande, par exemple, avait une valeur bien supérieure à un euro de dette publique grecque. Peu à peu, les participants au marché ont compris que l'Etat allemand n'honorerait pas (would not honour) la dette des pays débiteurs. Ainsi, de plus en plus de pays débiteurs, et leurs gouvernements, ont été exclus des marchés internationaux.

 

La menace pour les souverains (the threat to sovereigns) s'est traduite immédiatement en une menace pour les banques qui étaient exposées à ces souverains. Ce sont principalement les banques des pays du coeur de la zone qui avaient financé la dette publique périphérique. En outre, il y avait aussi une menace pour les banques qui avaient soutenu l'expansion excessive du crédit au secteur privé domestique, souvent lié à l'immobilier. C'étaient en premier lieu les banques domestiques, mais aussi les banques étrangères qui avaient soit prêté aux banques domestiques, soit directement au secteur privé en sur-expansion (over-expanded). Quand la crise s'est approfondie et que l'austérité budgétaire a aggravé la contraction des économies périphériques, les banques ont commencé à faire face à d'autres problèmes liés au non-remboursement des prêts, principalement dans la périphérie, mais aussi au coeur de la zone.

 

Ainsi, la crise de la zone euro depuis le début a été une crise bancaire : c'est une crise de la solvabilité des banques (bank solvency), parce qu'elle a coïncidé avec la crise financière mondiale. Les crises naissantes de solvabilité des banques conduisent généralement à une perte de confiance entre banques, et donc se présentent d'abord comme des pénuries de liquidité sur le marché interbancaire. Dans de telles circonstances, la réponse standard de la banque centrale est de fournir des liquidités aux banques commerciales. Les opérations de la BCE ont par conséquent été fondamentales pour faire face à la crise de la zone euro depuis le début. La fourniture de liquidité par la BCE, à la fois aux banques commerciales et aux banques centrales nationales, a énormément augmenté, et les conditions de garanties ont été systématiquement assouplies. La politique de la BCE équivaut à une importante subvention publique aux banques commerciales puisque la liquidité a été fournie à de très faibles taux d'intérêt pendant des périodes de temps limitées.

 

Contrairement à la Réserve Fédérale américaine et à la Banque d'Angleterre, depuis 2007, la BCE ne s'est pas engagé dans un assouplissement quantitatif direct, autrement dit, la pratique consistant à acquérir des obligations publiques pour accroître les réserves des banques dans l'espoir d'étendre l'offre de crédit (expending the supply of credit money). Néanmoins, la réponse des banques privées à la fourniture de liquidités de la BCE a été d'augmenter substantiellement les avoirs de réserves (holding of reserves) auprès de l'Eurosystème (figure 9).

 

 

Figure 9 : Fourniture de liquidités de la BCE (¹) par type d'instrument (m€)

 

Note : Ne concerne que la fourniture de liquidités par la BCE (pas d'absorption). Source: BCE, calculs des auteurs.

Note : Ne concerne que la fourniture de liquidités par la BCE (pas d'absorption). Source: BCE, calculs des auteurs.

 

Les banques commerciales ont été profondément préoccupées par la qualité de leurs bilans pour les raisons évoquées ci-dessus, et ont donc préféré thésauriser la liquidité fournie par la BCE plutôt que de s'engager dans une expansion du crédit (Figure 10).

 

 

Figure 10 : Situation des réserves (reserve maintenance) pour les banques de l'eurozone (m€)

Source: BCE, calculs des auteurs.

Source: BCE, calculs des auteurs.

 

L'apport de liquidités a aussi augmenté énormément entre les banques centrales, provoquant l'expansion des comptes nommés TARGET2. Ces flux de liquidités ont remplacé une grande partie des flux de capital privé entre les pays de l'eurozone ; ils ont tout particulièrement remplacé les flux entre le noyau et les pays périphériques à mesure que la crise s'aggravait. La fourniture de liquidité par les banques centrales du noyau aux banques centrales périphériques a permis à ces dernières de soutenir leurs propres systèmes bancaires et le secteur privé. Toutefois, étant donné la profondeur des problèmes d'insolvabilité des banques commerciales, même la mise à disposition de liquidités abondantes n'a pas suffi à tirer les marchés interbancaires hors de la crise. Par conséquent, les autorités monétaires de l'eurozone ont eu recours à deux actions supplémentaires, l'une et l'autre indiquant un dégradation croissante (growing unravelling) de l'union.

 

La première a été la fourniture de liquidités par les banques centrales nationales au sein de l'Eurosystème, sous couvert d'assistance de liquidité d'urgence (Emergency liquidity Assistance : ELA). La création de cette forme de liquidité requiert l'approbation du conseil d'administration de la BCE, mais la responsabilité en revient à chaque banque centrale nationale. En effet, l'ELA signifie la création d'euros selon les conditions locales et a en partie le caractère de monnaie nationale, surtout depuis que les termes de la garantie sont déterminés par la banque centrale nationale. L'ELA a été un aspect crucial de la fourniture de liquidités à la périphérie, accompagnée de façon typique par un important relâchement des conditions de garantie.

 

Le second a été le changement dans les pratiques de la BCE à l'égard de la dette publique. La difficulté, ou l'incapacité totale, des souverains d'accéder à des fonds sur les marchés financiers internationaux et la baisse correspondante de la qualité du papier souverain (sovereign paper) a été fondamentale dans la pénurie de liquidités sur le marché interbancaire. Par suite, la BCE a été obligée de reconsidérer son refus absolu d'acheter du papier souverain. Elle a effectivement commencé à faire des acquisitions de ce type de papier dans le marché secondaire en 2011. Plus importante encore, cependant, fut la déclaration faite par la BCE en 2012, selon laquelle elle était prête à acheter la dette des pays en difficulté, à condition qu'ils mettent en œuvre des programmes d'austérité. Cette annonce n'a pas été testée dans la pratique, mais cela signifiait un changement radical, à tout le moins. Elle a apaisé les marchés financiers, car elle a montré que la BCE était disposée à prendre sur elle-même le risque de crédit de l'emprunt souverain. Pour les pays du noyau, en particulier l'Allemagne, cela a été, et cela est encore un geste potentiellement problématique, car il contredit la logique sur laquelle l'UEM a été construite.

 

3. Tendances centrifuges parmi les banques de la zone euro

 

La mise à disposition de liquidités par la BCE directement, ou via l'ELA (assistance de liquidité d'urgence), a été un levier important dans l'atténuation des conditions sur les marchés financiers. Toutefois, comme cela a déjà été suggéré, la fourniture de liquidités ne peut pas résoudre le problème fondamental auquel font face les banques dans la zone euro, à savoir l'insolvabilité potentielle en raison de la qualité problématique des actifs. C'est à ce sujet que l'absence de mécanismes institutionnels fonctionnels d'assurance des dépôts, ainsi que de mécanismes de résolution et de surveillance bancaire, a exacerbé la perturbation de la zone euro. Faire face à des problèmes d'insolvabilité exige généralement d'imposer des pertes aux actionnaires et aux porteurs d'obligations, mais aussi de fournir aux banques des nouveaux capitaux, souvent sur les ressources publiques. Ces mécanismes impliqueraient qu'un pays de la zone euro aurait à engager ses fonds publics pour sauver les banques d'un autre pays membre.

 

En effet, le problème a émergé parce que la zone euro possède une banque centrale opérant dans un marché monétaire homogène, qui doit faire face à une constellation de banques qui appartiennent à dix-sept Etats différents. La santé de chaque banque est affectée par les pratiques financières nationales, y compris perspectives fiscales de l'Etat ; en outre, les conditions dans lesquelles l'insolvabilité est gérée le sont dans une perspective nationale (national outlook). Compte tenu de la situation précaire des finances publiques dans plusieurs Etats périphériques, un certain nombre de banques commerciales de la zone euro est désormais confronté au risque d'insolvabilité ; bien que ce soit à cause des finances publiques nationales, ce problème ne peut pas être efficacement traité par leurs autorités nationales.

 

Le résultat a été des coûts d'emprunt plus élevés pour les banques et, par conséquent, des taux d'emprunt plus élevés dans certains États membres par rapport aux autres. Des entreprises avec le même risque de crédit, mais situées dans des Etats-membres différent de l'eurozone sont contraints de fonctionner avec des taux d'intérêt différents. C'est en soi perturbateur à la fois pour la zone euro et pour l'Union Européenne elle-même, et cela fournit encore une autre indication de l'effritement du système d'union monétaire. La mise à disposition de liquidités par la BCE, y compris par l'ELA, peut atténuer ces écarts, mais elle ne peut pas les éliminer complètement, car ils découlent des problèmes d'insolvabilité liés aux banques et aux Etats.

 

Pire encore pour la zone euro, le fait est que comme la crise s'est aggravée, chaque Etat-membre est devenu plus étroitement lié à son propre système bancaire. Cela signifie que le système bancaire de l'eurozone (eurozone banking) est encore plus fortement national. Pour le dire autrement, la crise a desserré les liens entre les Etats membres et les mécanismes financiers supranationaux de la zone euro. Cette tendance est devenue évidente quand les banques ont augmenté leurs avoirs en obligations d'Etat, et en même temps basculé vers la détention d'obligations domestiques, même dans la périphérie (Figures 11-16).

 

 

Figure 11: Titres d'État (Government securities) détenus par les banques comparés au total des actifs

Source: BCE, calculs des auteurs.

Source: BCE, calculs des auteurs.

 

Figure 12 : Détention d'obligations souveraines par les banques domestiques et les non-résidents en tant que pourcentage du total des actifs des IMF (institutions monétaires résidentes) - GRÈCE

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

 

Figure 13 : Détention d'obligations souveraines par les banques domestiques et les non-résidents en tant que pourcentage du total des actifs des IMF (institutions monétaires résidentes) - PORTUGAL

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

 

Figure 14 : Détention d'obligations souveraines par les banques domestiques et les non-résidents en tant que pourcentage du total des actifs des IMF (institutions monétaires résidentes) - ESPAGNE

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

 

Figure 15 : Détention d'obligations souveraines par les banques domestiques et les non-résidents en tant que pourcentage du total des actifs des IMF (institutions monétaires résidentes) - IRLANDE

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

 

Figure 16 : Détention d'obligations souveraines par les banques domestiques et les non-résidents en tant que pourcentage du total des actifs des IMF (institutions monétaires résidentes) - ITALIE

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

Source: Base de données Brueghel sur les titres obligataires souverains développée par Merler et Pisani-Ferry (2012).

 

Il y a trois raisons à cette tendance, qui sont liées à la nature contradictoire des institutions financières de la zone euro. Premièrement, les banques favorisent généralement la dette de leur propre souverain, puisque celui-ci est perçu comme le collecteur des impôts et la garantie nec plus ultra des moyens de paiement sur le territoire dont est originaire la banque. Deuxièmement, les banques domestiques ont fait l'objet d'une série de pressions gouvernementales pour acquérir des obligations. Troisièmement, les Etats-membres de la zone euro ont été forcés de compter davantage sur leurs systèmes bancaires domestiques, tandis que les banques principales (core banks) se sont départies des obligations souveraines des États-membres plus faibles.

 

En outre, les gouvernements et les banques centrales nationales ont soutenu leurs systèmes bancaires nationaux de diverses manières. Les gouvernements ont prolongé les garanties aux banques nationales, pour leur permettre de fournir des collatéraux pour les liquidités de la BCE. Les banques centrales nationales ont fourni l'ELA (assistance de liquidité d'urgence) contre des collatéraux de médiocre qualité. Les gouvernements ont également garanti certaines parties de l'actif et des structures d'actif et de passif (asset and liability structures) des banques. Ces mécanismes nationaux de soutien sont équivalent en réalité à une subvention aux banques domestiques réduisant le coût des fonds, et leur permettant de faire face au risque d'insolvabilité.

 

En somme, le commerce bancaire au sein de la zone euro reste dans un état profondément troublé en raison desproblèmes sous-jacents de qualité des actifs, et donc solvabilité. La fourniture de liquidités par les autorités de la zone euro a atténué ces difficultés, mais ne peut pas les résoudre. La raison fondamentale est l'absence de mécanismes efficaces pour faire face aux crises bancaires à travers l'eurozone, absence qui reflète la composition nationale (national composition) des banques commerciales, et l'incapacité à éviter un approfondissement de la crise. La tension entre fourniture transnationale de liquidités et résolution nationale des problèmes de solvabilité des banques est devenue plus fort au cours de la crise, lorsque que le caractère national des banques commerciales a été renforcé. La tension s'est accrue encore en 2013, avec le traitement des problèmes du système bancaire chypriote, dans la mesure où la zone euro a imposé des pertes même aux déposants. La confiance dans le secteur bancaire dans la zone euro sera sans aucun doute gravement touchée, ce qui mènera à d'autres problèmes de solvabilité supplémentaires. Aucun de ces développements n'est de bon augure pour l'avenir de la zone euro.

 

(fin du chapitre III)

 

VOIR CHAPITRE I

VOIR CHAPITRE II

VOIR CHAPITRE IV

VOIR CHAPITRE V

VOIR CHAPITRE VI

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents