Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


[DOCUMENT : partie 4] LA CRISE SYSTÉMIQUE DE L'EURO - VRAIES CAUSES ET THÉRAPIES EFFICACES par HEINER FLASSBECK et COSTAS LAPAVITSAS.

Publié par medomai sur 3 Mai 2014, 16:54pm

Catégories : #EUROPE, #EURO, #ECONOMIE, #CRISE, #LAPAVITSAS, #FLASSBECK, #POLITIQUE, #ALLEMAGNE

 

LA CRISE SYSTÉMIQUE DE L'EURO - VRAIES CAUSES ET THÉRAPIES EFFICACES

 

CHAPITRE IV


 

(Traduction de THE SYSTEMIC CRISIS OF THE EURO - TRUE CAUSES AND EFFECTIVE THERAPIES, Rosa-Luxemburg-Stiftung, Berlin, mai 2013)


 

Par HEINER FLASSBECK et COSTAS LAPAVITSAS.

 

 

DOCUMENT PDF ORIGINAL DISPONIBLE EN ALLEMAND ET ANGLAIS ICI :

http://www.sahra-wagenknecht.de/de/article/1679.eurostudie-in-berlin-vorgestellt.html?sstr=flassbeck

 

 

 

VOIR CHAPITRE I

VOIR CHAPITRE II

VOIR CHAPITRE III

VOIR CHAPITRE V

VOIR CHAPITRE VI

 

**********

 

SOMMAIRE

 

CHAPITRE IV : Politiques économiques malavisées - le dilemme stock-flux et le rôle crucial de la politique fiscale

 

1. Les flux sont plus importants que les stocks

2. La déflation générale est devenue une menace majeure pour la zone euro

3. En cas de crise, les politiques fiscales contra-cycliques sont indispensables

4. L’énigme de l’épargne

5. Les déséquilibres extérieurs dans une économie ouverte

6. Les soldes extérieurs et le rôle de la politique fiscale - Le cas allemand

 

 

**********

 

 

CHAPITRE IV : POLITIQUES ÉCONOMIQUES MALAVISÉES - LE DILEMME STOCK-FLUX ET LE RÔLE CRUCIAL DE LA POLITIQUE FISCALE

 


1. Les flux (flows) sont plus importants que les stocks/titres (stocks)

 

On a consacré beaucoup d'énergie politique dans l'eurozone au cours des dernières années au problème des stocks/titres (stocks), que ce soient les mauvais emprunts (bad loans), la dette publique (government debt) apparemment insoutenable, ou les dépôts d'épargne. On a investi beaucoup moins d'enthousiasme politique dans le redressement des flux (flows), à savoir le revenu (la croissance), l'investissement et la consommation. C'est exactement la mauvaise tactique. Parce que les stocks (stocks) futurs sont le résultat des flux d'aujourd'hui, la priorité doit être donnée à la restauration des flux, même si cela inflige certaines peines aux détenteurs de titres (stocks)/stocks d'aujourd'hui.

 

Dans une économie caractérisée par l'insoutenable dette étrangère qui a été accumulée au fil de nombreuses annnées, causée par une perte de compétitivité et une baisse de parts de marché, le problème de la dette semble être le plus urgent. Si, par exemple, financer des importations grâce au marché de capitaux est risqué, ou devient extrêmement coûteux, et si les réserves internationales se rapprochent de l'épuisement, un pays a besoin d'une aide d'urgence parce que les flux d'exportations et d'importations ne peuvent pas être réglés du jour au lendemain. Cependant, même le financement immédiat des importations est une part de la restauration des flux, plutôt que du traitement des stocks. Dans les anciennes crises monétaires, comme celles de l'Asie et de l'Amérique latine, le FMI a dû intervenir parce que ces pays ont été incapables de stopper l'exode des fonds et la dévaluation de leurs monnaies. Lorsque le FMI est intervenu - mais avec des conditions superflues et même inutiles - ses actions ont principalement concerné le financement à court terme des importations. Comme la compétitivité s'est améliorée au fil du temps en raison de la dévaluation des devises nationales, l'augmentation des exportations et la réduction des importations provoquèrent un redressement de l'économie. Ce dernier fut rendu possible, parce que des prix plus élevés pour les importations entraînèrent la substitution des importations par de nombreuses marchandises domestiques, de sorte que la nécessité de financer les importations fut réduite. Comme le compte courant s'est transformé en excédent après un certain temps, les besoins de financement ont disparu, et avec eux la nécessité de compter sur l'aide du FMI.

 

Dans l'eurozone, le financement pour les pays ayant des déficits de balance courante devrait être beaucoup plus facile, et pourtant la transition des importations vers les produits nationaux, et la stimulation des exportations est bien plus difficile. Dans une union monétaire entièrement fonctionnelle, il ne devrait y avoir aucune difficulté pour un pays voulant financer ses importations ; en réalité, ces difficultés ne prennent pas la même forme que dans un système de monnaies flottantes. Dans une union monétaire, les marchés sanctionnent des déficits courants qui paraissent être devenus insoutenables principalement en exigeant des taux d'intérêt beaucoup plus élevés sur les obligations d'Etat. C'est le cas, même dans les situations où la dette publique elle-même n'est pas le problème principal, tout simplement parce que l'Etat est la seule entité qui peut être clairement identifiée comme étant «nationale», et est donc considérée comme responsable pour la peine que peut subir l'économie en question dans son ensemble.

 

En outre, bien que les gouvernements ne fassent pas défaut comme les entreprises, dans un monde de monnaies nationales, la sanction traditionnelle des marchés en situation de crise consiste à «demander» des taux d'intérêt plus élevés pour compenser l'augmentation du risque de dévaluation de la monnaie, principal risque sur les avoirs en obligations d'État détenues par des étrangers. Comme les taux d'intérêt sur la dette publique ont également augmenté après le début de la crise dans la zone euro, alors que dans ce cas, il n'y avait aucun danger de dévaluation de la monnaie, de nombreux observateurs ont eu tendance à confondre la situation d'un pays avec la situation de son gouvernement. Le réponse politique consécutive fut d'aborder le problème du stock public de dette d'abord, et d'ignorer pendant longtemps les problèmes de flux du pays.

 

Même en régime de changes flottants, il y a souvent de violents conflits entre les ajustements de flux et de stock. Chaque fois que des personnes ou des institutions, dans un pays sous menace de dévaluation, détiennent des positions ou sont endettés dans des devises étrangères, la gravité du conflit ne peut guère être surestimée. Dans la perspective de la crise de l'Argentine en 2001, par exemple, beaucoup de gens ordinaires ainsi que l'Etat lui-même étaient endettés en dollars américains, et la menace d'une forte dévaluation du peso (qui avait été fixé au dollar à un taux de 1:1 pendant près de dix ans) a conduit à une explosion de la dette privé et publique exprimée en monnaie nationale. Pour cette raison, le gouvernement a tenté de défendre la parité avec le dollar par tous les moyens. Mais un pays dans une profonde récession et avec une monnaie surévaluée a besoin d'un stimulus de la demande, et d'une dévaluation de la monnaie, quoi qu'il arrive aux stocks. En l'occurence, l'effondrement total du système monétaire (currency board) de l'Argentine (suivant un taux de change fixe vis-à-vis du dollar) n'a pas pu être évité.

 

Dans la zone euro les choses sont un peu plus compliquées, mais la logique sous-jacente est similaire. Quand un pays est contraint à une «dévaluation interne», en d'autres termes à des réductions de salaires afin d'améliorer sa compétitivité internationale, l'effet déflationniste de ces baisses de salaires augmente la valeur réelle des deux dettes, domestique et extérieure, parce que la valeur nominale de cette dette reste inchangée, tandis que tous les flux de revenus ont diminué. Si un pays devait être forcé de quitter l'union monétaire et de déprécier sa nouvelle monnaie, la même logique que dans le cas des taux de change flottants s'appliquerait. Les pays excédentaires, d'autre part, bénéficient de faibles taux d'intérêt sur la dette publique, et la valeur réelle de toutes leurs dettes baissera, y compris les dettes publiques, si l'ajustement prend la forme d'une « réévaluation interne », qui signifie des salaires et des coûts salariaux unitaires plus élevés, et davantage d'inflation au fil du temps.

 

La nécessité de traiter les flux comme une priorité devient encore plus évidente dans une autre perspective. Le problème de l'endettement insoutenable ne peut être résolu en ajustant les stocks sans renforcer les flux. En Grèce, par exemple, la décote appliquée à la dette publique en 2011 n'a pas amélioré la situation économique globale du tout. Elle n'a pas non plus réduit considérablement la dette publique, parce que la situation économique s'est détériorée davantage. Mais même s'il était possible de réduire significativement la dette publique par un défaut, il est essentiel de considérer que les détenteurs de la dette publique subissent des pertes de richesse qui reflètent exactement les gains de l'Etat, de telle sorte que la demande intérieure est susceptible de souffrir. Dans cette situation, les réductions de la dépense privée ne peuvent être limitées (ou une augmentation des dépenses privées ne peut être obtenue) que lorsque la propension à consommer ou à investir de manière significative augmente. Mais même si les titulaires de la dette publique sont principalement situés dans d'autres pays, il est difficile d'imaginer qu'un gouvernement, après cette rude mesure, sera capable de stimuler sa propre économie immédiatement et significativement en choisissant des déficits plus élevés, sans être sanctionné encore une fois par les marchés financiers. Dans le cas grec les coupes ont principalement et gravement affecté les banques chypriotes, et ont déclenché une nouvelle crise à Chypre.

 

La plupart des effets mentionnés ici sont symétriques entre le pays en déficit et le pays excédentaire, ainsi qu'entre le pays de la dépréciation et celui qui s'apprécie. Du côté de l'appréciation, les stocks secondaires sont jugés supérieurs, mais les flux souffrent alors que les exportations deviennent plus chères et les importations internationales moins chères en monnaie nationale. Une réévaluation de la monnaie se produit normalement sur un laps de temps très court à la suite d'un ajustement forcé et chaotique. Dans une union monétaire, la suppression d'un écart de compétitivité, à travers des augmentations de salaire plus importantes dans le pays excédentaire et des augmentations de salaire plus faibles (ou pas d'augmentation de salaire du tout) dans le pays déficitaire, peut être étalée sur une période plus longue, et serait beaucoup moins nocive. Si l'Allemagne était disposée à adopter un tel plan de politiques salariales coordonnées, le changement structurel en cause ne mettrait pas trop sous pression (would not overstretch) la capacité des personnes et celle des entreprises à s'adapter. La croissance des salaires en Allemagne devrait être accélérée jusqu'au point où les salaires réels évoluent en tandem avec la productivité, et l'inflation est alignée sur l'objectif commun. Cela aurait un effet positif sur les salaires réels et améliorerait le pouvoir d'achat des consommateurs, y compris pour les importations. Même des augmentations plus importantes encore des salaires nominaux (en d'autres termes au-delà de la croissance de la productivité (productive growth) plus l'objectif d'inflation commun) permettrait de réduire le temps nécessaire au processus de réglage européen. Les prix ​​en Allemagne augmenteraient alors plus vite que dans les pays déficitaires, chose qui implique une appréciation réelle de l'économie allemande.

 

Dans les deux cas, une résolution lente mais constante du problème d'écart de compétitivité serait possible, dans la mesure où la hausse de la demande allemande alimenterait les autres économies. Sans doute, il faudrait, pour atteindre une telle résolution, un temps considérable pour guérir la déchirure (heal the split) qui a émergé au cours de la première décade de l'UEM (Union économique et monétaire). Une durée comprise entre 10 et 20 ans devrait être considérée comme le minimum nécessaire pour revenir à un modèle dans lequel tous les pays sont capables d'atteindre une croissance du revenu basée sur leur propre force, non entravée par les contraintes de financement des importations.

 

Le point crucial se trouve dans la nature même d'une union monétaire. L'unification de l'argent dans un système de monnaie fiduciaire (fiat money) repose sur le pilier de la confiance dans les institutions qui ont introduit le papier-monnaie et qui ont promis d'en garantir la valeur. Toutefois, la confiance ne peut pas être divisée en entités régionales avec différents niveaux de confiance dans une union monétaire. La confiance est partout ou nulle part (trust is everywhere or nowhere). Le cas de Chypre a créé un mauvais précédent pour la gestion future des crises spécifiques à chaque pays. Dans une union monétaire, la confiance dans les autorités de l'union monétaire ne devrait pas être uniquement fondée sur leur promesse de stabiliser la valeur de l'argent. Elle dépend aussi de leur capacité à prévenir les déséquilibres entre les pays membres, qui peuvent entraîner des pertes ou des gains de compétitivité, ainsi que sur la volonté et la capacité de ces autorités à assurer une croissance stable et un niveau d'emploi élevé, en permettant à chaque économie membre de tenir "debout sur ses propres jambes".


2. La déflation générale (overall deflation) est devenue une menace majeure pour l'eurozone


Le processus en cours dans la zone euro, tel qu'il est proposé et appliqué par la «troïka» (BCE, Commission européenne et FMI) va exactement dans la direction opposée. La troïka part de l'hypothèse que l'Allemagne, le principal pays créancier, a poursuivi les bonnes politiques tandis que les pays débiteurs ont tout fait de travers. Mais, comme indiqué ci-dessus, blâmer les débiteurs tout en étant indulgent (going easy) pour le créancier est clairement injustifié dans le cas de l'UEM. L'ajustement asymétrique - des réductions de salaire et la déflation dans les pays déficitaires, mais des politiques inchangées en Allemagne - est assuré de conduire à la catastrophe. La compétitivité est un concept relatif, et si tous les pays à la fois essayaient d'améliorer leur compétitivité en réduisant les salaires, le résultat serait une course vers le bas. Dans cette course, aucun pays n'améliorerait sa situation: tout perdraient, parce que la demande intérieure dans l'Union dans son ensemble chuterait.

 

Comme indiqué précédemment, le critère pour juger les politiques dans les différents Etats-membres doit être la cible commune d'inflation. Si les autorités sont déterminées à s'en tenir à l'objectif d'inflation convenu de 2% pour l'Union dans son ensemble, l'Allemagne devra s'écarter de la cible vers le haut, avec des augmentations de salaire dépassant sa trajectoire (path) de productivité et une hausse des coûts salariaux unitaires supérieure à la cible d'inflation commune, tandis que les autres pays vont devoir minorer le taux de croissance des ULC (Unit Labor Costs, coûts salariaux unitaires) qu'ils ont connu dans le passé (figure 17).

 

 

Figure 17: Un scénario de convergence des ULC (Coûts Salariaux Unitaires) (1999 = 100)

Source: base de données AMECO (Consultée : Novembre 2012) ; calculs des auteurs.

Source: base de données AMECO (Consultée : Novembre 2012) ; calculs des auteurs.

 

Toutefois, même dans un tel scénario, l'UEM risque de tomber dans un piège déflationniste (deflationary trap). Si en Allemagne, l'effet (impression) de la récession et de la faiblesse économique ne parvient pas à produire des augmentations de salaires nettement au-delà de 4% (et les accords salariaux conclus au premier semestre de 2013 sont bien en deçà de cette marque), les salaires dans d'autres pays, notamment en France et en Italie, devront baisser en termes absolus. Cela nuirait fortement (would badly hurt), comme indiqué ci-dessus, à leurs économies, et il serait très difficile pour ces gouvernements de convaincre leur électorat de la nécessité de telles réductions de salaires.


3. En cas de crise, les politiques fiscales contra-cycliques sont indispensables
 

Depuis le début de l'union économique et monétaire, les restrictions budgétaires (efforts pour réduire les déficits publics et la dette publique), sous l'étiquette de "politiques macroéconomiques saines", a constitué un mantra pour une certaine école d'économie. Cette position politique a été considérée comme primordiale, afin de libérer le sens du marché et le goût d’entreprendre (spirit of the market and entrepreneurship). En réalité, ils n’ont jamais eu une telle importance. Le marché et l'État peuvent parfaitement co-exister (co-exist well). Mieux, il leur faut se compléter l’un l’autre (to complement each other) pour leur bénéfice mutuel. Par ailleurs, les objectifs budgétaires sont d'une importance secondaire voire de troisième ordre, pour une union monétaire. Comme il a été précisé ci-dessus, l'inflation est déterminée principalement par l'ampleur de l’augmentation des salaires nominaux et de la hausse des coûts unitaires du travail, et par la politique monétaire portant sur des aspects techniques des marchés financiers et des institutions financières intermédiaires. En temps normal, le rôle des finances publiques est donc principalement d’allouer suffisamment de ressources pour la fourniture de services publics (provision of public goods), d’assurer une imposition équitable et efficace, et d’employer de façon productive la part de capital disponible qui n'est pas absorbée par le secteur privé. Les finances publiques n'ont pas d'impact direct sur l'inflation ou sur l'équilibre externe.

 

Mais le temps est rarement normal. Avec des perspectives économiques incertaines, une hausse du chômage élevée, et des doctrines de politique économique focalisées (focused) sur la minimisation du rôle du gouvernement et de l'Etat en général, les budgets publics sont devenus de plus en plus une charnière entre l'Etat et le marché. Elles ont un impact, pour le meilleur ou pour le pire, sur l'intégration des économies nationales dans le concert international.

 

Dans un ouvrage séminal, Richard Koo (2008) a montré que les crises financières ont tendance à se terminer par des "récessions de bilan" (to end up in balance sheet recessions). Dans ce type de situations, il est indispensable pour le gouvernement d'intervenir. Si les entreprises, mais aussi, dans ce cas, les ménages privés, sont désireux de remettre à l’équilibre leur bilan après une crise financière, ils vont couper énergiquement (eagerly) dans leurs dépenses et ne répondront pas aux stimuli monétaires de la manière habituelle, prévisible et normale, par une augmentation des dépenses financées par le crédit. Comme les ménages privés sont typiquement des épargnants nets, seuls les pays qui peuvent s'appuyer sur d'autres pays comme leurs principaux débiteurs (le cas allemand, comme indiqué ci-dessus) sont en mesure d'échapper à une récession de bilan sans forte hausse des déficits budgétaires. Le gouvernement doit intervenir, parce que l'épargne déposée sur des comptes bancaires ne se transforme pas automatiquement en investissement, mais a tendance à déprimer l'économie tout entière et ainsi à accroître les déficits publics. Le gouvernement doit alors remplacer activement les emprunteurs et les investisseurs manquant dans le secteur privé.

 

Les mêmes considérations sont vraies pour les économies mises sous pression par un chômage élevé et par une répartition des revenus très inégalitaire, à cause de la stagnation des salaires d’un côté et, de l’autre, des profits très élevés et en hausse (very high and rising profits). Mais avant que nous puissions expliquer le rôle crucial du gouvernement de manière plus détaillée, nous devons éliminer les nombreux malentendus théoriques qui se dressent sur la voie d'un traitement raisonnable de la question.


4. L’énigme de l’épargne (the savings conundrum)(¹)

 

(¹) Cette section s’appuie sur l’Appendice 1 du Chapitre I du Rapport sur le commerce et le développement de la CNUCED (2006) rédigé par Heiner Flassbeck.

 

Malgré des décennies de recherches intensives, les forces motrices de la croissance et du changement structurel sont encore relativement mystérieuses (McKinnon, 2012). Seuls quelques faits peuvent être tenus pour acquis. Le premier est le rôle central de l'accumulation du capital et des améliorations dans la technologie. La corrélation étroite entre la croissance globale et celle de l'investissement est évidente, ainsi que le simple fait qu'aucun pays n'a jamais sauté d'une croissance tirée par l'agriculture à une croissance entraînée par l'industrie sans stimuler largement l'innovation et l'investissement. Le jury continue de se pencher sur les principaux déterminants de l'investissement, et le champ de bataille universitaire s'étend encore des positions encore très éloignées.

 

Beaucoup de choses ont été dites sur les conditions préalables qui doivent être remplies pour permettre une augmentation significative des investissements dans les capacités de production. Il est certainement vrai que dans les sociétés primitives personne ne pouvait investir (principalement sous la forme de l'élevage et du stockage des productions agricoles présentes afin d'assurer la fourniture d'alimentation animale dans l'avenir) sans réduction de la consommation de nourriture et d'eau au préalable. Mais cela signifie-t-il que dans les sociétés plus fortement développées (où l'investissement prend la forme d'une augmentation des capacités dans l'industrie et les services) les individus doivent devenir économes, et d'abord réduire les dépenses de consommation courante afin de permettre l'investissement? Et si oui, pourquoi certaines sociétés relativement dépensières et imprévoyantes (relativly thriftless) prospèrent-elles, tandis que d'autres avec une propension beaucoup plus faible à l'épargne restent en retard ?

 

De toute évidence, le produit intérieur brut d'une économie fermée (ou du monde) peut être divisé en une partie qui est consommée immédiatement (dans la même période que celle où elle est produite) et une partie qui est épargnée pour être consommée ultérieurement. Ainsi, pour une économie fermée, on suppose que l'épargne est égale à l'investissement. Pour une unique (single) économie possédant à la fois une épargne domestique (domestic saving) et une épargne étrangère (foreign saving) (l'épargne étrangère positive étant le corrélat logique d'un déficit du compte courant), l'identité de l'épargne et de l'investissement est complète (fulfilled), avec "l'épargne nationale" définie comme comprenant à la fois l'épargne nationale et étrangère.

 

En termes plus formels, la théorie épargne-investissement est extrêmement simple. Soit Y le produit intérieur brut d'une économie fermée (ou du monde), dans ce cas le produit total (the all product) peut évidemment être divisé en une partie (C) qui est consommée immédiatement (dans la période de production) et une partie (S) qui est épargnée afin d'être consommée ultérieurement, ou afin d'être investie (I) afin d'augmenter le produit (Y) dans une période future. Le produit peut être écrit ainsi :

 

Y = C + I ou Y = C + E,


Ce qui signifie «retrouver» pour l'économie fermée ce que l'on a présupposé, à savoir que :


S = I


Pour une unique économie ouverte, l'épargne ex post se compose de l'épargne domestique (Sd = domestic saving) et de l'épargne étrangère (Sf = foreign saving), et cette dernière est le corrélat du déficit du compte courant si la valeur est positive, avec :


Sd + Sf = I


Les débats académiques les plus récents n'ont pas tenté d'améliorer notre compréhension de la dynamique et de la causalité derrière l'identité [de S et I], pas plus que celle des différents déterminants de S et I. Ils ont pris sans discernement cette identité comme base axiomatique pour l'analyse macroéconomique, répétant l'erreur des débats économiques dans les années vingt du siècle dernier. Les discussions récentes ont ignoré le fait que, il y a quelque 70 ans de cela, dans ses «équations fondamentales» de la Théorie pure de la monnaie (Pure theory of money), qui constitue le premier volume de son Traité sur la monnaie (Treatise on Money), Keynes a clarifié la logique inhérente à cette approche classique. Le célèbre égalité de l'épargne et de l'investissement est valable d'un point de vue ex-post, ou si l'économie considérée est dans un état d'équilibre parfait. Ce dernier décrit une économie stationnaire (stationary), une économie où le revenu réel est constant, et où il n'y a pas d'incitations pour les entrepreneurs à changer le niveau actuel d'activité, puisque le niveau des profits (the level of profits) est exactement de zéro. Dans tous les autres cas, ce n'est pas S = I qui règle le cours des événements, mais une équation du type :

 

Q = I – S

 

Où (Q) désigne les bénéfices ou les pertes des entrepreneurs (Keynes, 1930, p. 136). Dans ce monde, tout acte d'épargne individuelle (individual saving), que ce soit par les gouvernements, par les ménages ou par le reste du monde, réduit les profits et l'épargne des entreprises, car elle diminue la demande effective dans le secteur des entreprises dans son ensemble.

 

La différence entre les deux modèles est remarquable et, malheureusement, très souvent insuffisamment analysée, même dans la théorie économique et la politique économique. Avec des profits (Q) constituant la force d'équilibrage entre l'épargne et l'investissement, l'image du monde change fondamentalement, et de telle manière que le modèle traditionnel d'un marché des capitaux parfait ne peut plus convenablement le décrire. Pour paraphraser Keynes: la géométrie euclidienne ne s'applique pas à un monde non-euclidien (Keynes, 1936, p. 16). En effet, le problème avec la théorie économique dominante telle qu'elle est appliquée dans la zone euro aujourd'hui est tout à fait semblable à celui que Keynes a dû affronter en son temps. Dans sa Théorie générale, il concluait que la théorie classique est "défectueuse parce qu'elle n'a pas isolé correctement les variables indépendantes du système. L'épargne et l'investissement sont les déterminés (the determinates) du système, et non pas les déterminants (the determinants)" (p. 183).

 

La faiblesse de l'approche orthodoxe devient évidente quand elle doit faire face à des changements concrets dans le comportement des agents économiques, dans une économie qui est soumise à une incertitude objective. Par exemple, si l'épargne publique du secteur augmente soudainement sous les exigences conditionnelles (conditionality) de la troïka, les entreprises confrontées à une demande en baisse et à la chute des profits, vont réagir en réduisant leurs investissements. Pour les entreprises, l'information est disponible seulement au sujet de la baisse de la demande, mais pas sur les raisons systémiques de ce changement.

 

Dans cette situation, la branche des «anticipations rationnelles» de la théorie néoclassique suppose que les entreprises peuvent s'attendre à une accélération de la croissance en raison de la hausse de l'épargne. Toutefois, ce raisonnement suppose une logique circulaire. Dans un monde où les entreprises ont augmenté leurs dépenses d'investissement parce que la demande a chuté, elles ont tout simplement fait passer le financement du surcroît d'investissement des fonds propres (equity) (flux de trésorerie, profits/ cash flow, profits) vers les prêts portant intérêt (interest-bearing loans). Dans cette théorie, le mécanisme derrière cette transition (transition) remarquable est une chute des taux d'intérêt, suite à une épargne plus élevée ou à une dette gouvernementale moindre.

 

L'implication de cette approche rend perplexe et semble absurde : après l'augmentation du taux d'épargne du gouvernement (ou la réduction de la dette par une baisse des dépenses ou des taxes plus élevées), on attend des entreprises qu'elles acquièrent le même niveau de profit que dans une situation où la demande publique serait inchangée. Mais les entreprises doivent augmenter leurs investissements exactement du même montant que celui qui est maintenant sauvegardé au lieu d'être utilisé pour les dépenses de consommation. On attend des entreprises qu'elles le fassent, bien que la demande pour leurs produits ait baissé. L'implication est qu'elles exigent des crédits portant intérêts afin de remplir exactement l'écart de profit généré par la diminution de la consommation. En d'autres termes, les sociétés qui investissent augmentent leurs emprunts auprès des marchés de capitaux exactement du même montant que celui qu'elles obtiendraient "pour rien" si les ménages dépensaient autant qu'auparavant. Même si les taux d'intérêt se rapprochent de zéro, il est évident que les fonds dont les entreprises ont besoin pour protéger leur taux de profit sont désormais plus chers qu'auparavant. Ainsi, la théorie traditionnelle suppose que les entreprises investissent plus que jamais, bien qu'elles doivent accumuler des stocks d'invendus ou réduire l'utilisation de leurs capacités, et bien que le financement de ces investissements soit devenu plus coûteux.

 

Si l'hypothèse de bénéfices constants ou nuls était admise a priori, la dynamique du système pourrait être expliquée en termes de lissage de la consommation privée au cours du temps. Cela signifie que les entreprises s'adaptent passivement à toute décision prise par les ménages, sans mettre en danger les valeurs d'équilibre du modèle ou sa stabilité inhérente. Une telle économie pourrait être guidée exclusivement par les décisions de consommateurs autonomes, puisque le modèle présuppose des entrepreneurs totalement réactifs qui ne prennent jamais en compte la situation actuelle des affaires (actual business conditions) au moment de décider de leurs investissements. Au lieu de cela, en règle générale, la détérioration de leur entreprise dans le présent est considérée comme la preuve d'une amélioration justifiée (espérée) dans le futur. L'idée est proche de l'absurde, mais elle reflète exactement ce que prêchent les pays créanciers de la zone euro, menés par Allemagne (Schäuble, 2011).

 

Les décideurs en s'appuyant sur ce modèle ne parviennent pas à comprendre qu'il ne peut pas saisir les facteurs clés façonnant la vie économique dans la réalité : d'abord le facteur temps, ainsi que, étroitement liée à celui-ci, la disponibilité des informations qui affecte la séquence des décisions prises par les agents économiques soumis à une incertitude objective quant à l'avenir. Dans un monde d'argent et incertitude (a world of money and uncertainty), la décision d'épargner davantage et de consommer moins a de graves répercussions sur le commerce des marchandises, avant d'avoir un impact sur le marché des capitaux. Mais même en comptant sur (considering) la possible réaction du marché des capitaux, le décision "de ne pas dîner aujourd'hui déprime l'activité de préparer le dîner aujourd'hui, sans immédiatement stimuler toute autre entreprise" (Keynes 1936, p 210 ; Davidson 2013).

 

Dans un monde d'incertitude et de profits changeants (flexible), l'intention des individus ou de l'Etat d'épargner une somme absolument plus élevée qu'auparavant peut complètement échouer, parce que le revenu futur qu'ils réalisent à la fin de la période peut être inférieur au revenu qu'ils espéraient au début de la période. Même si les ménages réussissent à augmenter la part de l'épargne dans leur revenu réel (le taux d'épargne) ou si le gouvernement réduit le niveau de la dette, le montant absolu des revenus épargnés (et investis) peut avoir baissé, dans la mesure où le dénominateur du taux d'épargne, le revenu réel, peut avoir chuté en raison de la baisse de la demande et des profits, avec une baisse induite dans l'investissement.

 

Les implications pour la politique économique de la différence entre la théorie keynésienne et néoclassique sont énormes. Si le niveau ou le taux de croissance du revenu réel n'est pas donné et constant, alors les conséquences de la mondialisation, l'ouverture des marchés et des interventions politiques sont d'une grande importance. Le modèle à profit fixes (fixed-profits model) néoclassique ne nécessite pas beaucoup de marge de manœuvre pour la politique économique, et lorsqu'il examine les options de politique économique, elles sont le contraire de celles mises en avant dans le cadre du modèle à profits flexibles (flexible-profits model) keynésien. Pour les décideurs, il est vital de savoir sur quel modèle les recommandations politiques qu'ils reçoivent sont basées. Le plus souvent, les institutions financières internationales basées à Washington, qui ont formé ce qu'on appelle le "Consensus de Washington", ont fait valoir qu'il y a un choix rationnel entre les deux modèles et que la politique économique peut opter pour la flexibilité des taux d'intérêt plutôt que la flexibilité des profits et du revenu réel: " D'un certain point de vue, l'épargne est perçue comme résultant d'un choix entre consommation présente et future. Les individus comparent leur niveau de préférence momentanée au taux d'intérêt (their rate of time preference to the interest rate), et lissent leur consommation dans le temps afin de maximiser leur utilité. Le taux d'intérêt est le mécanisme-clé par lequel l'épargne et l'investissement sont équilibrées. L'autre point de vue perçoit un lien étroit entre le revenu courant et la consommation, le résidu étant l'épargne. Dans cette perspective, l'épargne et l'investissement sont équilibrés principalement par les fluctuations des revenus, le taux d'intérêt ayant un effet moindre " (FMI, 1995, p. 73).

 

Il est important de garder à l'esprit que "maximisation de l'utilité" dans le modèle à profits fixes décrit un objectif entièrement différent pour la société considérée, que «la génération de revenus» dans le modèle à profit flexible. Le lissage de la consommation peut maximiser son utilité en un sens très étroit et statique, dans un monde sans comportement entrepreneurial, c'est-à-dire dans une économie approchant tout juste de la frontière de la [société de] consommation (just moving along the consumption frontier) ou d'une trajectoire de croissance pré-définie. Maximiser les revenus dans un environnement dynamique est un objectif totalement différent. Permettre des monopoles temporaires, de nouvelles solutions technologiques et de l'investissement déplacera la frontière de la production (the production frontier) (et donc la frontière de la consommation) vers l'extérieur par l'augmentation du potentiel de productivité (potential output), et même, dans une économie monétaire, au-delà des ressources financières fournies par l'épargne planifiée des ménages.

 

L'approche du FMI suggère que les mouvements de revenus conviennent aussi bien que les variations du taux d'intérêt pour équilibrer l'épargne et l'investissement. Ceci n'est vrai que dans un monde où la politique économique n'a aucun moyen que ce soit d'influer sur le résultat économique global. En réalité cependant, un revenu réel plus élevé (ou en croissance plus rapide) est le principal objectif de la politique économique dans l'ensemble des pays du monde, en particulier dans les pays les plus pauvres. L' "outil" du changement dans le revenu réel, et celui du changement dans le taux d'intérêt, ne peuvent être considérés comme des alternatives [équivalentes] que si l'on suppose que le taux de croissance du revenu réel est donné (exogène), et ne peut être influencé par l'activité des entreprises ou la politique économique. Mais dans ce cas, dès le départ, toute discussion devient inutile. Par conséquent, les Etats doivent choisir si leur approche de la politique économique doit reposer sur l'idée d'un investissement induit par "l'économie d'épargne" (thrift-saving), ou sur l'idée de l'investissement induit par le profit de l'épargne (profit-savings). Évidemment, selon le modèle utilisé par les décideurs politiques, les stratégies politiques de développement économique seront totalement différentes. Dans le modèle orthodoxe à profits fixes,l'ajustement de l'investissement à l'épargne est un processus automatique qui produit un résultat optimal en termes de croissance et d'emplois sans intervention de l'Etat ni de la banque centrale. Dans l'autre modèle, dans lequel les profits sont flexibles, l'économie est intrinsèquement instable. Dans ce cas, le gouvernement et / ou une intervention de la banque centrale sont nécessaires pour stimuler l'investissement, puisque la flexibilité des taux d'intérêt pourrait ne pas suffire à stabiliser l'économie.

 

Si la croissance des revenus est l'objectif principal de la politique économique, alors celle-ci devrait clairement mettre l'accent sur un processus où les projets d'investissement (investment plans) dépassent régulièrement (regularly exceed) les projets d'épargne (saving plans) en raison de la flexibilité des profits. Dans un tel monde, même avec une incitation privée pour l'«épargne» inchangée, l'économie dans son ensemble peut se développer vigoureusement. L'«épargne» correspondant à une augmentation des investissements est générée précisément grâce à cet investissement, qui est "financé" grâce à la liquidité créée par le crédit bancaire, lui-même basé sur une politique monétaire expansionniste. L'augmentation des investissements stimule des profits plus élevés, puisque des rentes temporaires de monopole apparaissent dans le secteur des entreprises. Ces profits fournissent l'épargne macroéconomique nécessaire à partir d'un point de vue ex post pour «financer» l'investissement supplémentaire. Dans l'approche dite profits-flexibles, "le départ des profits à partir de zéro est le moteur du changement dans le ... monde moderne ... . C'est en orientant le taux des profits dans certaines directions en particulier que les entrepreneurs peuvent être amenés à produire ceci plutôt que cela, et c'est en modifiant ce taux des profits en général qu'ils peuvent être amenés à modifier la moyenne de leurs offres de rémunération des facteurs de production » (Keynes 1936, p. 140).

 

Ainsi, dans un monde d'incertitude et d'écart permanent par rapport à la fiction de la concurrence parfaite (perfect competition), les chocs sur le marché des biens et des capitaux conduisent à un ajustement des quantités et des profits plutôt qu'à des ajustements de prix. En ce qui concerne le marché du travail, l' incitation correcte au changement nécessite une grande mobilité de la main-d'œuvre ou des négociations salariales centralisées. La zone euro avec l'approche en termes de flexibilité imposée par la troïka se dirige exactement dans la direction opposée. Toutefois, si la loi du prix unique régule le marché du travail, et si les salaires des différentes groupes de compétences sont donnés pour chaque entreprise particulière, les entreprises entrent en concurrence selon leurs diverses performances productives, comme il a été discuté à la section II.4 (voir ci-dessus). Une innovation ou un nouveau produit déclenche une baisse relative des coûts salariaux unitaires pour l'entreprise innovante. Le niveau de coût inférieur peut être passé sur une baisse des prix, augmentant la part de marché de l'entreprise, ou, si les prix restent inchangés, cela peut augmenter directement les profits de l'entreprise. Dans un tel monde, la réponse souple des quantités et des profits ne témoigne pas d'une "rigidité" pathologique des prix et des salaires. Au contraire, elle est l'ingrédient principal des systèmes de marché dans le monde réel, à savoir la lutte pour l'avantage concurrentiel absolu au niveau des entreprises. Dans sa dimension inter-temporelle, cette lutte vise une plus grande productivité pour des salaires donnés. Dans sa dimension internationale, elle porte sur la combinaison de la baisse des salaires avec une une productivité élevée donnée.

 

Dans un monde de performances de productivité différentes des entreprises, les prix sont rigides mais les profits sont flexibles. On peut considérer cela dans l'autre sens : si les prix et les salaires réagissaient souplement à l'évolution de la performance des entreprises particulières, les profits seraient rigides. Dans un cadre dynamique, où les prix et les salaires sont donnés pour une entreprise particulière, la flexibilité des profits individuels fournit le gouvernail, et l'investissement fournit le véhicule pour stimuler l'économie. Dans un tel univers, la branche d'industrie, une région, un Etat, ne sont pas les principaux acteurs, et une analyse portant sur ces entités mais ignorant le rôle des profits et de l'entrepreneuriat ne parvient pas à saisir la nature du mécanisme du développement économique dynamique.

 

Fondamentalement, l'approche fondée sur l'épargne procède dans l'autre sens. Ce modèle prévoit que les chocs en provenance du commerce ou de la technologie sont amortis (buffered) par une réaction souple des prix et / ou les salaires, alors que les quantités réagissent moins et peuvent même rester constantes. Les profits ne répondent pas aux chocs puisque le modèle de la concurrence parfaite - par hypothèse - fonctionne de telle manière que des changements dans les profits ne se produisent pas. Dans cette approche, l'augmentation des importations de produits issus de fabriques moins chères (cheaper manufactures) basées dans les pays en développement, par exemple, forcent les salaires et les coûts unitaires du travail dans les pays du Nord à chuter et, par conséquent, les prix des produits nationaux s'adaptent à ceux des importations moins chères. Une hausse du chômage ne peut être évitée qu'en étirant la structure des salaires (stretching the wage structure) entre les travailleurs de différentes compétences (skills), ainsi qu'entre ces secteurs et les entreprises qui sont exposées à la nouvelle concurrence de l'étranger et celles qui ne le sont pas. Cependant, ce modèle a été empiriquement réfuté de façon très claire par la montée du chômage à la suite de la crise de 2008.

 

En conclusion, si le taux de croissance du revenu réel n'est pas posé comme étant une donnée a priori, les tentatives de politique économique visant à améliorer les performances de la croissance sont utiles. L'approche axée sur l'épargne favorisée par l'économie mainstream et la troïka est donc trompeuse. Si les marchés ne fournissent pas automatiquement un taux de croissance du revenu réel positif et stable, alors la conception dynamique (the dynamic view), en soulignant l'incitation des rentes de monopoles temporaires pour les investisseurs pionniers (pioneering investors), est le seule modèle pertinent pour le développement du système dans son ensemble. L'approche orthodoxe, en mettant l'accent sur la décision des consommateurs de «lisser la consommation dans le temps" sous des conditions d'anticipation parfaite (perfect foresight), offre une version élégante de l'idée de Léon Walras de l'équilibre du marché, mais ne tient pas compte des éléments clés des économies modernes.

 

En outre, quelque chose qui est très souvent oublié dans le conflit théorique entre les partisans des deux modèles est que divers types de chocs exogènes se superposent à l'ajustement de l'épargne à l'investissement dans le monde réel. Par exemple, les taux d'intérêt ne peuvent pas baisser si la politique monétaire se bat contre un niveau de prix plus élevé découlant d'un choc d'offre négatif, tel que ce fut le cas lors de l'explosion des prix du pétrole dans le monde industrialisé dans les années 1970. Les taux d'intérêt peuvent être déjà extrêmement bas sans initier des quantités suffisantes d'investissement, comme c'est le cas dans l'ensemble des pays industrialisés du monde à ce moment-là, ce qui signifie que le vecteur des taux d'intérêt ne peut pas fonctionner pour encourager une épargne supplémentaire à s'orienter vers des buts productifs en termes d'investissement. Les effets négatifs de la baisse de la demande privée sur les profits peuvent être aggravés par une politique budgétaire pro-cyclique, si l' «austérité» est prise à tort pour une solution. Une surévaluation du taux de change réel peut perturber le processus d'ajustement en forçant la politique monétaire à réagir de façon pro-cyclique ou bien en renforcçant directement les conditions monétaires pro-cycliques.

 

Globalement, dans la théorie économique dominante, la recherche de variables "égalisant" (equating) l'épargne et l'investissement d'une manière harmonieuse «résout» le problème en l'éloignant. Une affirmation du type : "En situation d'équilibre, toutefois, le taux d'intérêt mondial rend équivalente l'épargne mondiale à l'investissement global", soutenue par Obstfeld et Rogoff (1996, p. 31), est tout simplement fausse. Comme l'épargne et l'investissement sont toujours identiques ex-post, la notion d'«équilibre» (equilibrium), ainsi que la proposition corollaire selon laquelle les taux d'intérêt jouent un rôle équilibrant, induisent clairement en erreur. Les modèles portant exclusivement sur des économies se développant dans des conditions "stables et constantes" sont inutiles. Dans ces modèles, l'ouverture de la société qui se reflète dans l'incertitude objective (Davidson, 2013) est ignorée ( ? : defined away), les agents économiques étant supposés avoir une prévision parfaite de l'avenir et une information complète sur leur environnement économique.


5. Les déséquilibres extérieurs dans une économie ouverte


Selon le point de vue orthodoxe qui a dominé la pensée économique au cours des deux dernières décennies, dans une économie ouverte, "si l'épargne tombe à court d'investissement, investissement pourtant souhaité ..., les étrangers doivent rééquilibrer la balance, acquérant, en conséquence, des créances sur le revenu ou la production nationale " (Obstfeld et Rogoff, 1996, p. 1734). Ou, comme Krugman l'a écrit un jour (1992) : «Un déficit extérieur doit [en italique dans l'original] avoir pour contrepartie un excès d' investissement intérieur sur l'épargne domestique, ce qui conduit naturellement à chercher des sources de déficit dans un changement autonome du taux d'épargne nationale » (p. 5). Cependant, suggèrer qu'identité implique causalité, et donner à «l'épargne» un rôle spécifique et de premier plan dans le processus, est injustifié, comme il a été indiqué ci-dessus.

 

Le fait que - d'un point de vue ex-post - un écart a émergé entre l'épargne et l'investissement dans un pays ne réfère à la décision «autonome» d'aucun agent économique dans aucun des pays concernés. Les projets (plans) d'un groupe d'acteurs ne peuvent pas être réalisés sans tenir compte d'une interaction très complexe de ces projets avec ceux des autres acteurs, de même que le prix et la quantité changent sous une conditions d'incertitude l'objective quant à l'avenir. Afin de donner à l'identité épargne-investissement un contenu informationnel (informational content), il est nécessaire d'identifier les variables qui déterminent les mouvements de chacun : épargne, consommation et investissement, et par conséquent le revenu national du pays, ainsi que les revenus nationaux de tous ses partenaires commerciaux. En outre, l'identité comptable de l'épargne et de l'investissement ne donne aucune indication sur l'efficacité du processus menant à l'égalité ex post de l'épargne et l'investissement, et donc ne peut pas être traitée en tant que condition d'équilibre. L'identité ne nous dit rien sur les facteurs équilibrants ni sur leur rôle dans le processus d'ajustement.

 

Dans un environnement non stationnaire, toute augmentation des dépenses (augmentation dans une situation de dette nette [net debt position] d'un secteur) entraîne des profits et toute augmentation de l'épargne (situation créditrice nette [net creditor position]) réduit les profits. Que l'épargne ou l'investissement changent ici ou là, que les bénéficiaires (ou les perdants) du processus d'ajustement soient situés dans le pays d'où provient le choc ou dans d'autres pays, cela ne change pas le cours des événements. La décision d'un certain groupe d'agents économiques (groupe privé ou public, national ou étranger) de dépenser une partie moindre de leur revenu courant diminue les profits. Une baisse de l'épargne étrangère peut effectivement signifier des profits domestiques plus élevés et plus d'investissements, au lieu d'une baisse de l'investissement.


Un déficit du compte courant, ou un afflux croissant "d'épargne étrangère", émerge très souvent dans le sillage de chocs négatif sur le marché des biens, par exemple une détérioration des termes de l'échange ou une appréciation réelle durable de la monnaie. Une appréciation réelle diminue directement le chiffre d'affaires des entreprises, si les parts de marché sont protégées par une stratégie de tarification au prix du marché (pricing-to-market strategy). Si les entreprises tentent de défendre leur marges, une chute des parts de marché et, en règle générale, un retour au déficit (a swing ... towards deficit) dans le compte courant est inévitable. Des entrées nettes d'épargne étrangère plus élevées, qui sont logiquement associées à une augmentation des importations nettes (importations plus élevées et / ou baisse des exportations), ne peuvent d'aucune manière compenser la baisse des profits globaux ou même inciter les entreprises du pays concerné à investir plus qu'avant. Dans des conditions normales, le processus conduisant à une détérioration du compte courant réduit le revenu réel de l'économie considérée (en réduisant les profits ou d'autres types de revenus avec des répercussions négatives sur les profits). Par suite, se contenter d'observer les flux de capitaux de façon isolée, ce n'est pas la même chose que comparer la situation avant et après la rotation. Dans la plupart des cas, une augmentation des entrées nettes de capitaux indique un choc négatif et non pas, comme la théorie néoclassique le suggère, positif.


6. Les soldes extérieurs et le rôle de la politique fiscale - Le cas allemand


L'interaction entre l'épargne et l'investissement peut être analysée dans une certaine mesure en observant le flux financier net entre les différents secteurs de l'économie. L'Allemagne est un cas important dans ce contexte, car elle semble avoir résolu le problème de la stimulation de la demande sans sacrifier son sens de l'économie financière (fiscal thriftiness). La figure 18 représente le schéma des flux financiers nets en Allemagne au cours des 50 dernières années.

 

 

Figure 18 : Flux financiers nets (¹) en Allemagne (²)

Notes : (¹) Situation de la dette nette (net debt position) d'un secteur d'activité rapportée au produit national brut (PNB) ; moyennes mobiles 3-ans (moving 3-year averages). (²) Allemagne de l'Ouest jusqu'en 1991 ; Allemagne [réunifiée] à partir de 1991. (³) Private households : ménages ; corporations : sociétés ; government : Etat ; foreign countries : pays étrangers. Source : Ministère fédéral allemand des Finances, base de données AMECO (consultée en mai 2011) ; calculs des auteurs.

Notes : (¹) Situation de la dette nette (net debt position) d'un secteur d'activité rapportée au produit national brut (PNB) ; moyennes mobiles 3-ans (moving 3-year averages). (²) Allemagne de l'Ouest jusqu'en 1991 ; Allemagne [réunifiée] à partir de 1991. (³) Private households : ménages ; corporations : sociétés ; government : Etat ; foreign countries : pays étrangers. Source : Ministère fédéral allemand des Finances, base de données AMECO (consultée en mai 2011) ; calculs des auteurs.

 

Dans les années 1960, la disposition (pattern) des équilibres financiers en Allemagne était telle que les emprunts nets du secteur privé (corporate sector) étaient la principale contrepartie (the main counterpart) de l'épargne nette des ménages. Dans cette période, ni le gouvernement ni les pays étrangers n'ont fortement contribué à l'absorption de l'épargne privée. Avec le début de la zone euro, le secteur privé allemand s'est de plus en plus écarté de sa traditionnelle situation de déficit pour assumer un rôle d'épargnant net à partir du milieu de la première décennie de ce siècle. Alors qu'au début de la première décennie de l'UEM (Union économique et monétaire), le gouvernement était toujours en déficit, il a décidé d'arrêter pratiquement l'emprunt net courant, en introduisant en 2009 un "interruption de la dette" (debt break) dans la Constitution allemande, qui désormais n'autoriserait à l'Etat que de très petits montants de dette annuelle nette.

 

La contrepartie d'une augmentation des tentatives dans tous les secteurs de l'économie allemande de devenir épargnant net fut un endettement croissant des pays étrangers vis-à-vis des prêteurs allemand. Le mécanisme pour atteindre cet objectif est décrit en détail dans le chapitre II, à savoir une dépréciation réelle via le dumping salarial, initié par la pression du gouvernement sur les syndicats. Le résultat pour la zone euro a été désastreux, alors que le résultat pour l'économie allemande est une trajectoire de croissance non-soutenable (an unsustainable grwth trajectory) et un énorme défi pour la politique économique.

 

Le défi pour l'Allemagne est de ramener les entreprises à nouveau dans une situation où elles gagnent beaucoup moins, mais investissent beaucoup plus. De toute évidence, l'augmentation incroyable des profits allemands pendant la seconde moitié de la première décennie de la zone euro était dû à l'énorme succès des entreprises allemandes dans le monde entier, au détriment de leurs voisins européens. Comme nous l'avons déjà montré, sans le canal des exportations (the export channel), l'expérience allemande de modération salariale aurait été un échec complet, puisqu'elle a servi à ralentir la croissance de la demande intérieure. L'accumulation de profits n'aurait pas davantage été possible sans la croissance des exportations, en raison principalement de la dépréciation réelle. Mais avec le canal de l'exportation grand ouvert, les sociétés allemandes spécialisées dans les biens commercialisables (tradable goods) ont utilisé cette occasion en or d'élargir leurs parts de marché et leurs parts de profits en même temps. La distribution du revenu secondaire (secondary income distribution) a également évolué en leur faveur, en raison non seulement de la compression des salaires, mais aussi d'une réduction significative des impôt sur les sociétés.

 

Avec la plupart des anciens importateurs de marchandises allemandes maintenant dans une situation désespérée (in dire straits) et n'acceptant plus le rôle du débiteur, le modèle doit être radicalement changé. Les mécanismes disponibles pour les décideurs politiques sont basés sur les salaires et les impôts. Une restructuration de la demande globale (a restructuring of aggregate demand) vers plus de demande intérieure et moins de demande étrangère ne peut être obtenu qu'en renversant (turning around) la modération salariale, et en faisant pression pour une période prolongée de croissance des salaires dépassant largement (by a wide margin) la trajectoire modérée (the moderation path), et dépassant même la courbe tendancielle de la productivité (the line of productivity trend) plus la cible d'inflation. Une intervention publique forte sera cruciale pour atteindre le changement requis dans l'équilibre des forces sur le marché du travail, en faveur du travail. Des salaires plus élevés induiraient une augmentation de la demande intérieure, qui a stagné en Allemagne pendant plus d'une décennie. Dans le même temps, le gouvernement doit restaurer des taux d'imposition des sociétés à des niveaux normaux, et utiliser le produit pour les investissements d'infrastructure, ce qui bénéficie ainsi aux sociétés spécialisées dans l'investissement national et dans la satisfaction de la demande domestique.

 

La tâche qui nous attend pour l'Allemagne est d'autant plus difficile que la philosophie derrière tout l'édifice de sa politique économique est basée sur la réalisation d'excédents à l'exportation. La "vocation exportatrice" (export orientation) est défendue bec et ongle, en politique et dans les médias, et est décrite comme la seule voie susceptible de faire prospérer l'économie et de créer des emplois. Les décideurs allemands (et les entreprises) doivent maintenant apprendre la leçon selon laquelle les autres nations ne peuvent pas être systématiquement utilisées en tant que débitrices d'abord (systematically used as debtors first), puis abandonnées (dismissed) comme étant «laxistes» (lax), «paresseuses» (lazy) et insuffisamment fermes (solid) dans leur comportement économique sans remettre en cause les fondements du modèle économique de leur propre pays. C'est particulièrement difficile lorsque le processus consistant à donner à la politique économique une nouvelle orientation n'est pas déclenché par un événement externe, comme une appréciation de la monnaie. Dans le contexte de l'union monétaire, ce processus doit être initié en interne, en reconnaissant que le modèle choisi par la grande majorité s'est avéré être de court terme et non-durable (unsustainable). Compte tenu de la capacité limitée des êtres humains à reconnaître leurs erreurs personnelles, il semble presque déraisonnable de s'attendre à ce qu'un tel processus ait lieu. Nous avons donc tendance à croire qu’une solution coopérative sera très difficile à atteindre. La position allemande changera, que ce soit par une pression politique commune des pays d’Europe méridionale, y compris la France, ou bien par l’écroulement des murs dans un pays après l’autre et / ou une panique qui se profile dans de nombreux pays en même temps. À condition qu’ils reconnaissent leur faiblesse individuelle et leur puissance collective, une coalition de pays débiteurs qui menacent de mettre fin à l’Union peut être le meilleur moyen de forcer l’Allemagne à modifier son modèle économique. Si l’Union monétaire prend fin, les nouvelles monnaies (anciennes) de ces pays se dévalueraient considérablement par rapport aux vieux euros ou toute nouvelle monnaie allemande quelle qu’elle soit, détruisant subitement la majeure partie des marchés d’exportation allemands.

 

(fin du chapitre IV)

 

VOIR CHAPITRE I

VOIR CHAPITRE II

VOIR CHAPITRE III

VOIR CHAPITRE V

VOIR CHAPITRE VI

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents