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PHILOSOPHIES

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Aliments pour une réflexion philosophique


LA DETTE par Pierre CLASTRES

Publié par medomai sur 21 Mai 2014, 08:46am

Catégories : #DETTE, #ECHANGE, #ECONOMIE, #ANTHROPOLOGIE, #SAHLINS, #CLASTRES, #POUVOIR, #POLITIQUE, #SOCIETE, #HISTOIRE

LA DETTE par Pierre CLASTRES

Pierre CLASTRES (1934 - 1977)

Compte tenu de l'obsessionnelle présence de la dette dans nos journaux et notre actualité médiatique, dans un contexte de fusion des pouvoirs financiers et politiques, la méditation du texte qui suit de Pierre CLASTRES, que j'ai extrait de sa préface de décembre 1975 au livre de Marshall SAHLINS Âge de pierre, âge d'abondance, l'économie de sociétés primitives (1972), me paraît toute indiquée.

 

 

« Il est un instrument conceptuel qui, inconnu généralement des ethnologues, permet de résoudre bien des difficultés : il s'agit de la catégorie de la dette. Revenons un instant à l'obligation de générosité à laquelle ne peut pas ne pas se soumettre le chef primitif. Pourquoi l'institution de la chefferie passe-t-elle par cette obligation ? Elle exprime assurément comme une sorte de contrat entre le chef et sa tribu, aux termes duquel il reçoit des gratifications propres à satisfaire son narcissisme en échange d'un flux de biens qu'il fait couler sur la société. L'obligation de générosité contient en elle, on le voit bien, un principe égalitariste qui place en position d'égalité les partenaires échangistes : la société « offre » le prestige, le chef l'acquiert en échange des biens. Pas de reconnaissance de prestige sans fournitures de biens. Mais ce serait méconnaître la vraie nature de l'obligation de générosité que d'y voir seulement un contrat garantissant l'égalité des parties en cause. Se dissimule, sous cette apparence, la profonde inégalité de la société et du chef en ce que son obligation de générosité est, en fait, un devoir, c'est-à-dire une dette. Le leader est en situation de dette par rapport à la société en tant justement qu'il en est le leader. Et cette dette, il ne peut jamais s'en acquitter, le temps du moins qu'il veut continuer à être le leader : qu'il cesse de l'être, et la dette aussitôt s'abolit, car elle marque exclusivement la relation qui unit chefferie et société. Au cœur de la relation de pouvoir s'établit la notion de dette.

 

On découvre alors ce fait majeur : si les sociétés primitives sont des société sans organe séparé du pouvoir, cela ne signifie pas pour autant qu'elles sont des sociétés sans pouvoir, des sociétés où ne se pose pas la question du politique. C'est bien, au contraire, de refuser la séparation du pouvoir d'avec la société que la tribu entretient avec son chef une relation de dette car c'est bien elle qui demeure détentrice du pouvoir et qui l'exerce sur le chef. La relation de pouvoir existe bien : elle prend la figure de la dette qu'à jamais doit payer le leader. L'éternel endettement du chef garantit pour la société qu'il demeure extérieur au pouvoir, qu'il n'en deviendra pas l'organe séparé. Prisonnier de son désir de prestige, le chef sauvage accepte de se soumettre au pouvoir de la société en réglant la dette qu'institue tout exercice du pouvoir. En piégeant le chef dans son désir, la tribu s'assure contre le risque mortel de voir le pouvoir politique se séparer d'elle pour se retourner contre elle : la société primitive est la société contre l'État.

 

Puisque la relation de dette appartient à l'exercice du pouvoir, on doit être en mesure de la déceler partout où s'exerce le pouvoir. C'est bien ce que nous enseignent les royautés, polynésiennes ou autres. Qui paye ici la dette ? Qui sont les endettés ? Ce sont, on le sait bien, ceux que rois, grands prêtres ou despotes nomment « gens du commun », dont la dette prend le nom du tribut qu'ils doivent aux dominants. D'où il ressort qu'en effet le pouvoir ne va pas sans la dette et qu'inversement la présence de la dette signifie celle du pouvoir. Ceux qui, dans une société quelle qu'elle soit, exercent le pouvoir, marquent sa réalité et prouvent qu'ils l'exercent en imposant à ceux qui le subissent le tribut. Détenir le pouvoir, imposer le tribut, c'est tout un, et le première acte du despote consiste à déclarer l'obligation de le payer. Signe et vérité du pouvoir, la dette traverse de part en part le champ du politique, elle est immanente au social comme tel.

 

C'est dire que comme catégorie politique, elle offre le critère sûr pour évaluer l'être des sociétés. La nature de la société change avec le sens de la dette. Si la relation de dette va de la chefferie vers la société, c'est que celle-ci reste indivisée, c'est que le pouvoir reste rabattu sur le corps social homogène. Si au contraire, la dette court de la société vers la chefferie, c'est que le pouvoir s'est séparé de la société pour se concentrer entre les mains du chef, c'est que l'être désormais hétérogène de la société renferme la division entre dominants et dominés. En quoi consiste la coupure entre sociétés non divisées et sociétés divisées ? Elle se produit lorsqu'il y a renversement du sens de la dette, lorsque l'institution détourne à son profit la relation de pouvoir pour la retourner contre la société, dès lors partagée entre un sommet vers qui monte sans cesse, sous les espèces du tribut, l'éternelle reconnaissance de dette. La rupture dans le sens de circulation de la dette opère entre les sociétés un partage tel qu'il est impensable dans la continuité : pas de développement progressif, pas de figure du social intermédiaire entre la société non divisée et la société divisée. La conception de l'Histoire comme continuum de formations sociales s'enchaînant mécaniquement les unes à partir des autres s'interdit, dans sa cécité au fait massif de la rupture et du discontinu, d'articuler les vrais problèmes : pourquoi la société primitive cesse-t-elle, à tel moment, de coder le flux du pouvoir ? Pourquoi laisse-t-elle l'inégalité et la division ancrer dans le corps social la mort qu'elle conjurait jusque-là ? Pourquoi les Sauvages réalisent-ils le désir de pouvoir du chef ? Où prend naissance l'acceptation de la servitude ?

 

La lecture attentive du livre de Sahlins suscite à chaque instant de semblables interrogations. Il ne les formule pas explicitement lui-même, car le préjugé continuiste agit comme un véritable obstacle épistémologique à la logique de l'analyse conduite. Mais l'on voit bien que sa rigueur le rapproche infiniment d'une telle élaboration conceptuelle. Il ne se méprend nullement sur l'opposition entre le désir d'égalité de la société et le désir de pouvoir du chef, opposition qui peut aller jusqu'au meurtre du leader. Ce fut le cas chez les gens du Paniai qui, avant de tuer leur big-man, lui avaient expliqué : … «  tu ne dois pas être le seul riche parmi nous, nous devrions tous être pareils, alors toi, il faut que tu sois l'égal de nous ». Discours de la société contre le pouvoir à quoi fait écho le discours renversé du pouvoir contre la société, clairement énoncé par tel autre chef : « je suis un chef non pas parce que les gens m'aiment mais parce qu'ils me doivent de l'argent et qu'ils ont peur. » Le premier et le seul parmi les spécialistes d'anthropologie économique, Sahlins jette les bases d'une nouvelle théorie de la société primitive en ce qu'il nous permet de mesurer l'immense valeur heuristique de la catégorie économico-politique de la dette. »  

Marshall David SAHLINS (né en 1930)

Marshall David SAHLINS (né en 1930)

LA DETTE par Pierre CLASTRES

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