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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


L’ARTICLE D’ERRI DE LUCA QUI A PROVOQUÉ LA DÉMISSION DU PROCUREUR CASELLI

Publié par medomai sur 3 Juillet 2014, 15:02pm

Catégories : #DE LUCA, #ITALIE, #POLITIQUE, #TERRORISME, #EUROPE, #JUSTICE, #EURYDICE, #CASELLI, #NOTAV, #MAGISTRATURA DEMOCRATICA

Erri DE LUCA.

Erri DE LUCA.

 

 

Pour l’Europe, l’Italie constitue - à ce qu’on dit - un laboratoire politique.

 

Un laboratoire est un lieu d'expérimentations. Mais il semble que la littérature joue ce même rôle partout dans le monde, et la réunion en une même personne de ces deux réalités donne des résultats dignes de réflexion.

 

Voilà pourquoi je me suis intéressé à l’écrivain Erri De Luca (né à Naples en 1950), dont j’apprécie la force poétique depuis la lecture de Le Contraire de Un (Gallimard, 2003). J’ai demandé à mon ami Mnaomai de traduire depuis sa langue maternelle un texte récent de De Luca déniché sur le réseau, sans moi-même savoir au départ ce qu’il contenait. Or il s’est avéré que ce texte nous parle d'un aspect de l’Italie, et d’une blessure qui hante son inconscient.

 

Le texte intitulé « Des nouvelles d’Eurydice » (Notizie su Euridice) est une contribution pour Agemda 2014, une publication du syndicat de magistrats italiens Magistratura Democratica (MD)1. Les éditeurs d'Agemda ont décidé de publier cette contribution en juillet 2013, tout en la faisant précéder d’un avertissement contre de mauvaises interprétations du texte. Malgré cela, les Notizie ont provoqué la démission remarquée d'un des fondateurs de MD2, (mais aussi ancien responsable de l'enquête sur les Brigades Rouges) le procureur de la République turinois Gian Carlo Caselli3.

 

En substance, De Luca rappelle que la justice en grec se nomme Δίκη (dikê), et il suggère que se battre pour elle signifie aller “chercher Eurydice (Εὐρυδίκη Eurudíkê), même en enfer”4, ce qui a été interprété par beaucoup comme une justification du terrorisme des années de plomb, et un appel à la violence révolutionnaire destiné aux nouvelles générations italiennes.

 

Voici d'abord le texte traduit par Mnaomai (dont l'original se trouve ici) suivi de mes commentaires. Chacun de nous, lisant, sera juge...

 

UN GRAND MERCI à MNAOMAI pour traduction !

 

 

NOTES :

1  'Magistratura Democratica' est un syndicat de magistrats italiens de tendance gauche fondé dans les années 1960, comptant environ 900 membres. Il participe au réseau européen MEDEL (« Magistrats européens pour la démocratie et les libertés »), qui lutte pour l'indépendance de la justice, le développement d'une culture judiciaire démocratique, le respect des droits sociaux et politiques fondamentaux des citoyens en Europe. MD ne se confond pas avec l'association nationale de la magistrature italienne (ANM). (source http://it.wikipedia.org/wiki/Magistratura_democratica).

3  Caselli était l'ancien juge d'instruction en charge de l'enquête sur les “Brigades Rouges” qui ont assassiné Aldo Moro : c'est un magistrat connu et respecté en Italie pour son intégrité, qui a défendu Magistratura Democratica dans la presse contre les attaques de Berlusconi, et qui est membre du Conseil Supérieur de la Magistrature italien (source : http://www.huffingtonpost.it/2013/11/06/gian-carlo-caselli-lascia-magistratura-democratica_n_4224190.html?utm_hp_ref=italy).

4  En grec classique, “je trouve” (ce que je cherche) se dit εὑρίσκω (eurisko, d'où la formule d'Archimède au temps parfait : εὕρηκα, eurèka !). Le texte dit : “Povera è una generazione nuova che non s’innamora di Euridice e non la va a cercare anche all’inferno”

 

_____________________________________________________________________________

Gian Carlo CASELLI.

Gian Carlo CASELLI.

 

« Avertissement de Magistratura Democratica :

 

Après avoir reçu et lu cette contribution, la tentation de ne pas la publier a été forte, certains de ses extraits se prêtant à des interprétations ambiguës, que nous ne cautionnons aucunement. Mais, pour en reprendre la formule de conclusion, pauvre est le groupe qui censure un si beau texte, bien qu’il soit controversé tout autant. Le voici finalement. L’on a déjà beaucoup discuté, et l’on discutera encore, des nombreux sujets qu’il touche. Nous ne nous dérobons pas à cette discussion, mais notre point de départ est une certitude inébranlable : la condamnation et le refus ferme, unanime, sans conditions, de toute forme de violence, quelle qu’en soit la motivation.

 

Cela dit, nous lisons dans ce texte un appel puissant à l’engagement citoyen. C’est seulement par l’engagement du plus grand nombre que les nouveaux droits dont Agemda s’occupe seront pleinement réalisés. Nous souhaitons que la passion pour la justice se diffuse sans entrave, comme un virus gai et paisible, exempt des dégénérations et des aberrations du passé.

 

Ceci est l’article d’Erri De Luca, publié sous le titre : « Des nouvelles d’Eurydice » (Notizie su Euridice).

 

 

 

 

DES NOUVELLES D'EURYDICE

 

par Erri DE LUCA

 

 

« Eurydice signifie à la lettre ‘trouver justice’. Orphée outrepasse la frontière des vivants pour la ramener sur terre. J’ai connu et fait partie d’une génération politique passionnée de justice, pour cela amoureuse d’elle au point de prendre les armes pour l’obtenir. Autour de nous bouillonnait ce XXe siècle, qui bouleversait les rapports de force entre les oppresseurs et les opprimés, par les révolutions. Ma génération est descendue dans la rue en chœur, vers la révolte de masse. Je ne déclarerai pas ici ses raisons : pour ceux qui ont perdu dans les tribunaux spéciaux, ces raisons étaient des circonstances aggravantes, qui ont été utilisées contre eux.

 

Dans la formation d’un caractère révolutionnaire il y a la levure des commotions. Leur cumul forme une avalanche. Le révolutionnaire n’est pas un rebelle, qui donne libre cours à son tempérament ; le révolutionnaire c’est une alliance entre des êtres égaux, dans le but d’obtenir de la justice, pour libérer Eurydice. Amoureux d’elle, nous avons accepté le choc frontal avec les pouvoirs en place. Dans le parlement italien, qui abritait alors le plus fort parti communiste de l’Occident, aucun des leurs n’était avec nous. Nous avons été libres d’hypothèques, de tuteurs, de pères adoptifs. Nous sommes partis seuls, mais massivement, sur les traces d’Eurydice. Nous avons connu les prisons et les condamnations sommaires fondées sur des crimes associatifs, qui ne se souciaient pas de vérifier les responsabilités individuelles.

 

Chacun était coupable de tout. Notre Orphée collectif a connu la prison pour des raisons politiques plus que tous les autres dans l’histoire d’Italie, bien plus que la génération passée par les prisons fascistes. Notre Orphée a écopé de la peine des souterrains, pour beaucoup cela a été un aller-simple. Voici notre variante du mythe : notre Eurydice sortait à la lumière, grâce à quelque victoire ramenée publiquement et de force à l’air libre, mais Orphée a fini otage. Qu’est-ce qu’une jeunesse peut faire de mieux, si ce n’est descendre libérer de ses chaînes son Eurydice ? Ceux de ma génération qui s’en sont abstenu ont déserté. Les autres ont fait corps avec les pouvoirs forts et établis, ils sont aujourd’hui la classe dirigeante politique italienne. Nous avons changé la physionomie de notre pays, dans les usines, dans les prisons, dans les rangs de l’armée, dans les salles de cours des écoles et des universités. Même au stade, les tifosi imitaient les slogans, les rythmes scandés de nos manifestations. L’Orphée que nous avons été fut contagieux, il a rempli de soi la décennie ’70.

 

Ceux qui l’appellent « soixante-huit » veulent effacer du calendrier une douzaine d’années. Une guerre civile de faible intensité a été consommée, mais avec des milliers de prisonniers politiques. Une partie de nous s’est spécialisée dans les guet-apens et dans la clandestinité. Il y eut des actions sensationnelles et mortelles, mais sans avenir. Cet Orphée crut être suivi par Eurydice, mais quand il se retourna dans l’obscurité des cellules d’isolement, elle n’était pas là. J’ai connu cette version de l’histoire de ces deux-là, je les ai rencontrés à la lumière du jour dans les rues. Pauvre est une génération nouvelle qui ne tombe pas amoureuse d’Eurydice et qui ne va pas la chercher, même en enfer. »

 

[texte original en italien]

 

 

 

 

" Orphée ramenant Eurydice des enfers " (Camille COROT, 1861, détail).

" Orphée ramenant Eurydice des enfers " (Camille COROT, 1861, détail).

 

COMMENTAIRES : En vérité, si la publication des Notizie sur Euridice a provoqué la démission de Gian Carlo Caselli, c’est surtout parce que quelques semaines plus tard (le 1er septembre) dans une interview au Huffington Post, De Luca souhaitait ouvertement le sabotage des travaux de la ligne TGV à moyenne vitesse Lyon-Turin dite « TAV »1, qui passe par le Val de Suse (Piémont).

 

De Luca participe au mouvement "Notav"2 dont quelques arguments récents sont rappelés ici. Plusieurs destructions de matériel sur des chantiers ont eu lieu en 2013, déclenchant des perquisitions de la DIGOS sous l'article 280 anti-terrorisme, quatre militants ont été arrêtés ; quant à l'écrivain, pour ses propos de septembre 2013, il fait face depuis le 24 janvier dernier à un procès de l'entreprise LTF responsable des travaux, et risque la prison car se refusant d'avance à faire appel.

 

Le procureur Caselli aurait déclaré que « les intellectuels sous-évaluent le risque de terrorisme » en Val de Suse. De Luca a pour sa part, dans un entretien avec le journal Le Monde (10 avril 2014) réaffirmé son « devoir moral de désobéissance ». Enfin le syndicat MD a rappelé qu’au moment de la publication du texte, les propos de De Luca contre le TAV n’étaient pas encore connus du public, et que son texte sur Eurydice devait être lu dans l’esprit initial, c’est-à-dire comme une oeuvre littéraire et non comme un essai politique.

 

Lisons d'un peu plus près : les Notizie su Euridice contiennent deux contradictions et deux ambiguïtés. De Luca semble d'abord vouloir décrire les mentalités et le devenir d'une partie de sa génération, tout en déclarant s'abstenir d'examiner les raisons de sa révolte :

 

« Ma génération est descendue dans la rue en chœur, vers la révolte de masse. Je ne déclarerai pas ici ses raisons »

 

C'est pourtant ce qu'il fait ensuite en comparant cette révolte à une catabase (ατάϐασις), une descente aux enfers, pour rendre au opprimés la justice qui s'y trouve exilée :

 

« … le révolutionnaire c’est une alliance entre des êtres égaux, dans le but d’obtenir de la justice, pour libérer Eurydice. Amoureux d’elle, nous avons accepté le choc frontal avec les pouvoirs en place. »

 

Première contradiction. À cette catabase est d'ailleurs invitée la jeunesse italienne :

 

« Qu’est-ce qu’une jeunesse peut faire de mieux, si ce n’est descendre libérer de ses chaînes son Eurydice ? »

 

Mais on ne sait pas clairement si les enfers représentent la prison, où s'ils représentent la clandestinité et la lutte terroriste (je penche pour la première hypothèse) : voici venue l'ambigüité. Il est donc naturel que le texte ait été interprété comme une invitation à la révolution ou au terrorisme : Erri De Luca a fait partie dans les années 70 d'un mouvement politique révolutionnaire d’extrême gauche, Lotta Continua, et ses déclarations de septembre entrent en résonnance avec les Notizie.

 

Toutefois l'auteur reconnaît à la fin du texte, sans expliquer clairement pourquoi, que cette violence fut un échec :

 

« Il y eut des actions sensationnelles et mortelles, mais sans avenir. Cet Orphée crut être suivi par Eurydice, mais quand il se tourna dans l’obscurité des cellules d’isolement, elle n’était pas là » (nous soulignons).

 

On comprend que la violence est légitime mais en même temps sans avenir : deuxième contradiction et deuxième ambigüité : la violence est-elle ou n'est-elle pas une politique ? Concluons : les Notizie su Euridice n'étaient peut-être pas au départ une invitation à suivre les mêmes voies, qualifiées par De Luca lui-même de « sans avenir » (senza futuro). On pouvait alors légitimement les lire plutôt comme un appel au courage face aux sacrifices qu'implique l'engagement politique, les sacrifices en question restant indéterminés :

 

« Pauvre est une génération nouvelle qui ne tombe pas amoureuse d’Eurydice et qui ne va pas la chercher, même en enfer. »

 

C'est cette lecture qu'a choisi le comité de publication en juillet 2013, à mon sens de façon légitime. Reste que les propos de septembre modifient rétrospectivement le regard sur le texte et transforment les conditions d'interprétation, parce qu'ils entrent en contradiction avec cette première lecture. D'autres mots ont recouvert les mots ; leur sens en a aussitôt été changé.

 

Mais peut-on sans exagération comparer le combat du mouvement contre le projet TAV avec une lutte pour la justice ou une révolution ? N'est-ce pas plutôt une question de bénéfice ou de préjudice pour les habitants et les usagers des transports, pour l'écosystème, pour les finances publiques, pour l'économie régionale, etc ?

 

Enfin une question demeure : pourquoi De Luca – qui pour l'amour du ciel ne mérite pas la prison pour ce texte ! - n’en a-t-il pas tiré les enseignements dans ses propres engagements ? Si l’amour pourEurydice donne le courage d’entrer aux enfers, c'est pour un jour en ressortir. Mais Orphée n’a tué personne pour revoir son Eurydice. Dans le cas contraire, en se tournant vers elle, c’est Némésis qu’il aurait reconnue.

 

 

(REMARQUE INCIDENTE)

 

Un fait intéressant : dans une déclaration du réseau européen MEDEL auquel appartient Magistratura Democratica, des magistrats de toute l’Europe ont récemment dénoncé les risques de dérive du droit européen liés à la création d’un zone de libre échange euro-américaine :

 

«... Dans les négociations conduisant à la création de la Zone de libre échange transatlantique, des tentatives sont en cours pour placer les entreprises multinationales au même niveau que les Etats souverains, en instaurant des tribunaux spéciaux d’arbitrage pour résoudre les conflits entre les entreprises et les Etats, autorisant ainsi les premières à s’affranchir des lois démocratiquement votées qui défendent les droits des citoyens. »

 

 

1  Treno a Alta Velocità, équivalent du français TGV.

2  Mouvement apparu au début des années 90, après la création du projet Lyon-Turin par la Commission Européenne.

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medomai 15/07/2014 19:12

Bonjour Cordilhac, désolé de vous répondre si tard : pour l'instant pas de nouvelles de cette histoire.

cordilhac 12/07/2014 10:31

Qu'en est-il du procès intenté à Erri de Luca ?

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