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PHILOSOPHIES

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Aliments pour une réflexion philosophique


LETTRE SECRÈTE ET FICTIVE D'IG-METALL À JENS WEIDMANN par Friederike SPIECKER

Publié par medomai sur 14 Août 2014, 09:10am

Catégories : #ECONOMIE, #CRISE, #ALLEMAGNE, #SPIECKER, #FLASSBECK, #SYNDICALISME, #IG-METALL, #POLITIQUE, #EUROPE, #SALAIRES

LETTRE SECRÈTE ET FICTIVE D'IG-METALL À JENS WEIDMANN par Friederike SPIECKER
LETTRE SECRÈTE ET FICTIVE D'IG-METALL À JENS WEIDMANN par Friederike SPIECKER

Billet de Friederike SPIECKER paru le 11 août 2014 sur le site : http://www.flassbeck-economics.de/.

[traduction de l'allemand par Gerhard Kilpert, avec quelques petites améliorations de Medomai]

LETTRE SECRÈTE ET FICTIVE D'IG-METALL À JENS WEIDMANN par Friederike SPIECKER

***

 

 

« Le débat sur les salaires allemands avance, si l'on prend comme unité de mesure (Maßstab) l'article [paru le 11 août, NdT] sur le site de la radio Deutschlandfunks intitulé « le chef de la DGB1 Reiner Hoffmann2 demande une hausse des salaires réels »3. Cela montre qu'après tout, dans les milieux syndicaux, ce thème n'est pas une affaire classée suite aux récentes discussions avec la banque centrale allemande4.

 

Le 24 juillet, nous avions publié une lettre confidentielle fictive de la direction d'IG-Metall au président de la Bundesbank Jens Weidmann5, que nous donnons maintenant à lire en français (sur les conseils d'un lecteur et grâce à la traduction de Gerhard Kilper – qu'il en soit chaleureusement remercié –) dans l'espoir qu'elle atteigne un plus grand cercle de lecteurs. »

(voir la lettre ci-après)

 

 

NOTES

1.  DGB = Deutsche Gewerkschaftsbund, la confédération des syndicats allemands.

3.  L'article de la Deuschlandfunk rapporte entre autre que « la DGB souhaite des hausses de salaire importantes (deutliche Lohnerhöhungen) en Allemagne. M. Hoffman a déclaré aux 'Nouvelles de la Ruhr' (Ruhr-Nachrichten) que des augmentations des salaires réels étaient urgentes et appropriées à la situation économique actuelle. Nous avons besoin d'un renforcement de la demande intérieure. [...] ».

4.  Une discrète visite des huit membres de la délégation de la Bundesbank à la confédération DGB a eu lieu le 26 juin 2014 : elle n'a ensuite donné lieu à aucun compte-rendu final ni été suivie d'aucune déclaration dans la presse (cf Spiegel édition digitale, n°30, 2014. référence : https://magazin.spiegel.de/digital/index_SP.html#SP/2014/30/128239323)

5.  Il s'agissait de donner à imaginer les questions que pouvait se poser IG-Metall après les déclarations de M. Jens Ulbrich, chef économiste de l'institution de Francfort, parues dans le journal Der Spiegel. Ces déclarations allaient dans le sens d'une marge d'action (Spielraum) pour des hausses de salaires en Allemagne, ce que soulignait le 20 juillet le début d'un court billet sur le site internet du Spiegel (« Die Bundesbank sieht Spielraum für höhere Lohnabschlüsse... » ; source : http://www.spiegel.de/wirtschaft/soziales/inflation-bundesbank-und-diw-plaedieren-fuer-hoehere-lohnabschluesse-a-981962.html )

Le président de la DGB, Reiner HOFFMAN
Le président de la DGB, Reiner HOFFMAN

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  Le président de la Bundesbank, Jens WEIDMANN
Le président de la Bundesbank, Jens WEIDMANN

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« Très cher Monsieur le Président Weidmann,

 

 

Nous référant à la réunion des représentants de votre maison et des syndicats il y a quatre semaines ainsi qu'au reportage du magazine „Der Spiegel“ dans son numéro actuel (réf: Bericht in der aktuellen Ausgabe des Spiegel) nous vous prions de bien vouloir éclaircir les propos tout dernièrement tenus par votre maison. Par ailleurs, nous nous posons pas mal de questions au sein de notre syndicat. D’abord, nous vous remercions vivement d'être favorable à une hausse des salaires en Allemagne. Par votre déclaration vous renforcez notre position dans les négociations tarifaires à mener (en supposant que ce que votre économiste en chef [Jens Ulbrich, Ndt] a déclaré était conforme à votre avis, et que vous vous concertiez étroitement à l’avance).

 

Jusqu’ici nous étions d’avis que la Deutsche Bundesbank (de concert avec le ministre des finances) jugeait la modération salariale depuis la fin des années 80 absolument nécessaire et bonne. Ça a évidemment duré des années avant que nous ne puissions cueillir les fruits de notre modération salariale, difficile à expliquer à nos salariés d'un point de vue social. En attendant, beaucoup de pays européens s’adaptent au modèle allemand. N’est-il pas irréfléchi et précipité d’abandonner en Allemagne une politique salariale (soutenue par la responsabilité des syndicats) justement au moment où cette politique est en train de servir de modèle pour nos partenaires ? Pour quelles raisons l’Allemagne comme modèle européen devrait-elle renoncer à une politique salariale raisonnable? Ne risquons-nous pas de perdre notre niveau de compétitivité élevé, lequel joue un rôle important pour la métallurgie allemande ?

 

Depuis quand la formule „Réserver les gains de productivité pour l’emploi“ (Produktivitätssteigerung für Beschäftigung reservieren) ne compte-t-elle plus ? Cette formule exprime aussi l’avis du Conseil scientifique des économistes (les « sages ») depuis les années 1990 et elle n’a jamais été remise en cause par votre maison. Sur sa base, on nous a arraché de larges concessions salariales depuis la deuxième moitié des années 90.

 

On est sûrement d’accord avec vous que le chômage constaté par la statistique officielle de 2,8 millions de personnes et le chômage en forme de non-emploi ou sous-emploi de 3,8 millions de personnes signalent, pour demain comme pour hier, un besoin énorme d’emplois supplémentaires en Allemagne. Pourquoi ne devrions-nous pas couvrir le besoin accru d’emplois par une autre modération salariale au lieu de mettre en danger l’emploi existant en utilisant intégralement les marges des négociations tarifaires ? Car selon votre nouvelle vue macro-économique, la marge des négociation tarifaires devrait s'indexer sur un taux d’inflation exactement défini comme objectif à atteindre, et pas au taux d’inflation réellement existant, qui se situe beaucoup plus bas. Comme syndicats nous pouvions, dans le passé, accepter l'indexation sur le taux d’inflation réellement existant, parce que nous étions intéressés par une hausse réelle des revenus pour les salariés à la fin de la période.

 

Vos propos nouveaux peuvent-ils être interprétés de telle sorte que nous, syndicats, devrons, dorénavant, mettre en avant l’augmentation du pouvoir d’achat des salaires (favorisant la consommation intérieure) et ne plus attacher d'importance à la compétitivité internationale de notre économie ? Ou s’agit-il plutôt de faire grimper momentanément les prix en zone euro pour que la Banque Centrale Européenne (BCE) puisse à nouveau atteindre son objectif inflationniste manqué depuis quelques années, à la suite d’une politique déflationniste initiée par elle-même (et obtenue par la troïka) dans les pays d’Europe du sud ? Qu'y a-t-il à gagner pour nous, salariés allemands, si une hausse plus forte des salaires va s'accompagner d’une hausse analogue des prix en Allemagne ? Concernant la consommation, il semble qu'il n'y ait rien à gagner, mais quant à la compétitivité, nous pourrions perdre nos acquis des dernières années. Etant donné qu’une telle situation n’est évidemment pas dans notre intérêt, pourquoi devrions nous, syndicats, aspirer à un tel changement de politique salariale? La gestion et le contrôle de l’évolution des prix sont exclusivement le devoir de la Banque Centrale, n’est-ce pas ?

 

Si nous assistons, à présent, à un changement fondamental de vue et d’évaluation du fonctionnement réel d’une économie de marché de la part de la Deutsche Bundesbank, nous vous prions de bien vouloir nous fournir des éclaircissements détaillés en ce qui concerne votre pensée nouvelle. Êtes-vous désormais d’avis que la responsabilité de l’évolution des prix incombe aux partenaires tarifaires (die Tarifpartner), et que la Banque Centrale est tenue responsable de la croissance et de l’emploi – c’est-à-dire une inversion du rôle des instruments classiques de la politique économique ? De fait, cela constituerait un changement radical de la part de la Bundesbank et pourrait expliquer pourquoi elle voulait nous parler comme partenaire d'égal à égal, après bien des années de mutisme à ce sujet. De façon générale, nous ne nous opposons pas à cette réorientation, mais nous voudrions savoir si nous avons bien compris vos déclarations, avant de prendre en compte votre nouvelle ligne d’orientation.

 

Si les partenaires tarifaires sont tenus responsables de l’observation de l’objectif inflationniste convenu, une nouvelle répartition des rôles des acteurs économiques nécessitera que la banque centrale (respectivement la Deutsche Bundesbank et la BCE) assume la responsabilité directe de l’emploi. Pour cette raison, la politique d’intérêts de la BCE devrait être fiable à long terme et elle devrait veiller à ce que le taux d’intérêt reste constamment bas, de manière à ce que la distance entre le taux de croissance macro-économique et les intérêts réels présente une valeur suffisamment positive. En outre, la BCE devrait insister avec véhémence sur une régulation stricte des marchés financiers : ça veut dire exiger la fermeture du casino financier international actuel, pour qu’une politique d’intérêts à niveau bas mène à la réalisation d’ investissements réels, et donc à plus d’emplois au lieu de bulles spéculatives. De nouvelles recommandations qui ne coûtent pas cher de la BCE aux gouvernements européens concernant la régulation financière ne suffiront plus. Il faudrait créer une pression politique crédible – la troïka l’a montré clairement, ça c’est possible – sur les politiques, pour qu’on avance enfin vers un changement fondamental de l’ordre économique existant.

 

De plus – pour souligner la crédibilité du changement – une modification des rôles des acteurs macro-économiques semble indispensable, et surtout, le mandat officiel de la BCE reste à redéfinir. La fixation exclusive de la BCE sur l'objectif inflationniste devrait être abandonnée. En revanche il faudrait définir un niveau d’emploi élevé comme nouvel objectif de la politique monétaire. Ce n’est que dans ce cas-là que les syndicats peuvent être sûrs de ne pas offrir en vain leurs prestations préalables selon la règle d’or salariale.

 

D’ailleurs, de notre point de vue, il y a aussi des éclaircissements à donner sur les raisons pour lesquelles vous êtes, en tant que Président de la Bundesbank, tellement sceptique et réticent vis-à-vis de l’introduction du salaire minimum, tout en soutenant l'utilisation intégrale des marges existantes par les syndicats dans les négociations tarifaires à mener. Si votre scepticisme concernant le salaire minimum repose sur la théorie de la productivité marginale, cette théorie ne devrait-elle pas être valable non seulement pour les salaires les plus bas, mais pour toutes les catégories de salaires ? Si vous acceptiez la validité générale de la théorie de la productivité marginale, vous ne pourriez pas plaider pour une hausse générale des salaires à cause d’une bonne conjoncture, parce que la productivité marginale constitue une donnée technique indépendante d’une situation conjoncturelle. Si vous persistez dans votre argumentation que la bonne conjoncture justifie une hausse des salaires, on ne comprend pas pourquoi ceux qui gagnent le moins devraient être exceptés de l'évolution salariale politiquement décidée (et ne résultant pas du marché).

 

La situation d’une bonne conjoncture comme justification d’une hausse des salaires nous semble assez problématique. Votre économiste en chef disait : « En somme l’évolution des salaires en Allemagne sur la base de la situation conjoncturelle et des perspectives favorables est tout à fait modérée. » Mais que veut dire « bonne conjoncture » ? Dans votre rapport mensuel actuel vous écriviez à la page 5  (réf: aktuellen Monatsbericht Ihres Hauses) : « L’essor économique en Allemagne a diminué sensiblement dans les deux premiers mois de ce printemps-ci… L’industrie allemande a diminué ses activités, ce qui pourrait être dû aux tensions géopolitiques accrues. » Et à la page 6 de ce même rapport on peut lire : « Certes, le marché du travail s’est animé, mais sa dynamique s’est ralentie sensiblement ces derniers temps. » Plaidez-vous vraiment pour l’abandon d’une politique responsable de modération salariale au moment où la conjoncture européenne ne tient qu’à un fil ? Ou se trouve-t-il que votre changement radical de vue est dû à une réorientation fondamentale sous forme d’une évaluation nouvelle concernant le bon fonctionnement d’une économie de marché – ce que nous supposons ?

 

Nous pourrions accepter le changement à 180 degrés dans la répartition des ressorts de la politique économique si tous les acteurs économiques, pas seulement les partenaires tarifaires, mais aussi la banque centrale ainsi que le gouvernement acceptaient, eux aussi, ce tournant à suivre dans la politique économique. Cela signifierait automatiquement qu’une responsabilité élargie concernant l’emploi est intégrée dans la politique fiscale, ce qui nécessiterait l’abandon inconditionnel et clair de la politique budgétaire actuelle (le « pacte de stabilité »). Votre vue nouvelle est-elle due à la découverte de l’enchaînement mutuel des politiques salariale, monétaire et fiscale ? Dans ce cas-là, aucun des acteurs ne peut réussir s’il agit seul. Les acteurs sont dépendants l’un de l’autre – interdépendants, donc une coopération accordée semble inévitable. En conclusion, cela signifie que la réussite d’une réorientation macro-économique fondamentale dépend d’une politique harmonisée par une coordination permanente des trois ressorts qui devraient être mis en œuvre. Une telle procédure offrirait l’avantage de pouvoir présenter de façon convaincante la réorientation économique au public, ce qui est, vu la dimension majeure du changement envisagé, d’une nécessité urgente.

 

Espérant obtenir des éclaircissements détaillés de votre part, nous restons ouverts pour une coopération plus profonde avec votre maison.

 

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président, nos considérations distinguées,

 

 

La Direction du syndicat IG Metall. »

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