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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


RESPONSABILITÉ ET CHÂTIMENT selon Katrina SIFFERD

Publié par medomai sur 24 Octobre 2014, 21:43pm

Catégories : #SIFFERD K., #MARSHALL R., #3:AM, #PHILOSOPHIE, #DROIT, #NEUROSCIENCES, #PEINE, #RESPONSABILITE, #JUSTICE, #PSYCHOLOGIE

[Photo: Marcela Rafea Photography]
[Photo: Marcela Rafea Photography]

Katrina Sifferd

 

 

Titre original de l'article : Responsibility and Punishment.

 

Interview réalisée par Richard MARSHALL pour 3:AM et publiée le 15 août 2014 sur le site internet 3:AM Magazine.

 

Traduction de Medomai.

 

Le blog philosophico-juridique de Katrina SIFFERD se trouve ici :

pleasandexcuses.com

 

*************

 

"Avertissement : Katrina Sifferd est une philosophe funky du droit et d'autres choses, et elle est toujours en train de ruminer quelles différences se produiraient en éliminant la psychologie populaire (folk psychology) du droit pénal ; ce qui ne va pas avec le point de vue scientifique sur cette question ; comment rendre les données neuroscientifiques pertinentes pour la responsabilité juridique ; sur Richard Posner et les inquiétudes quant à l'utilisation de la psychologie populaire en droit ; sur pourquoi les approches multi-disciplinaires sont importantes ; sur l'impact des progrès technologiques ; sur les psychopathes qui réussissent ou non (successful and unsuccessful psychopaths) ; sur la façon dont différentes théories pénales (theories of punishment) questionnent la façon dont nous traitons les psychopathes ; sur le débat avec Searle ; pourquoi les philosophes devraient rester avertis (keep up with) des neurosciences ; et les raisons pour lesquelles les femmes sont mal traitées (get a bad deal) dans les départements de philosophie. Celle-ci est mordante..."

 

 

3:AM : Qu'est-ce qui a fait de vous une philosophe ?

 

Katrina Sifferd : J'ai intégré l'école de droit grâce à une bourse, juste après avoir terminé le premier cycle de l'université, avec l'idée que je pourrais faire du droit d'intérêt public (public interest law). Après avoir obtenu mon diplôme de l'école de droit, j'ai travaillé pour la campagne électorale de Rod Blagojevich1 (devenu gouverneur de l'Illinois et désormais prisonnier fédéral) pour les élections du Congrès, puis sur des projets de recherche de justice pénale financés par le US National Institute of Justice des États-Unis. Durant cete période, j'ai rédigé des prises de position sur le contrôle des armes à feu, les objectifs de la peine, et les nombreuses dispositions contradictoires du code pénal de l'Illinois, et j'ai passé plus d'un an à observer des procès criminels à Chicago, ce qui a abouti à un rapport sur le traitement des victimes par le système de justice pénale du Cook County. Aucun de mes travaux concernant la politique ou la justice pénale ne semble avoir eu un impact positif – au point que ayant aidé à faire élire Rod, je pourrais même avoir nui à l'intérêt public ! - Et ce que j'ai écrit a été édité et dans une certaine mesure censuré, en raison des préoccupations politiques d'autres personnes. Après quelques années, j'ai décidé que je serais plus heureuse en travaillant à l'université. Les décideurs ne semblent pas prêter attention au travail des analystes ou des chercheurs universitaires (research analysts or academics), mais j'ai pensé qu'en tant qu'universitaire, je pourrais au moins dire ce que je voulais.

 

J'espérais adopter une approche rigoureuse et interdisciplinaire des problèmes de droit pénal et concernant la peine (punishment), et la philosophie me semblait être une discipline qui me permettrait de le faire. J'ai eu la chance que le King's College de Londres, où j'ai soutenu ma thèse, m'aie admise avec un diplôme de premier cycle en psychologie, un diplôme de droit, et seulement une année de philosophie de niveau d'études supérieures (graduate level).

 

3:AM : Vous vous intéressez à la responsabilité pénale et à la peine. Vous avez notamment défendu la psychologie du sens commun ou populaire (common-sense or folk psychology), quand elle est utilisée dans la loi. Vous affirmez donc que la loi devrait prendre au sérieux l'état mental : « intention de tuer » (intent to kill), ou bien [l'état mental:] « de manière délibérée » (knowingly). Avant d'expliquer pourquoi, pourriez-vous décrire les principales raisons pour lesquelles certains disent que cette psychologie populaire est entièrement fausse et ne doit pas être utilisée dans la loi ?

 

KS : Quand la psychologie populaire a été attaquée il y a une vingtaine d'années par les éliminativistes (eliminitativists), la pratique consistant à tenir des personnes pour responsables s'est trouvée menacée. Si l'opinion de Paul Churchland est correcte, et si les termes de la psychologie populaire (folk psychological terms) sont radicalement faux, alors, lorsque les juges et les jurés tentent de déterminer si un accusé avait l'intention de tuer quelqu'un, ou savait que son acte était susceptible d'entraîner la mort, ils ne recherchent rien de réel dans le monde ; les verdicts criminels ne sont rien d'autre que des fictions ad-hoc après-coup (post hoc just-so stories). L'un des objectifs de ma thèse de doctorat était de montrer à quel point l'éliminativisme ontologique était une contestation (claim) radicale du point de vue du droit pénal : si la psychologie populaire est fausse, les verdicts criminels, qui évidemment entraînent de très graves conséquences pour les accusés, ne peuvent être justifiés.

 

Je pense que la plupart des éliminativistes et des comportementalistes tels que Gilbert Ryle étaient motivés par l'idée que la psychologie populaire n'est pas assez « scientifique ». Ils doutaient que nous puissions utiliser nos perceptions du comportement extérieur des gens pour postuler de véritables assertions (true claims) au sujet de ce qui se passe dans leurs têtes. Mais ce soupçon semble injustifié : un examen rapide révèle que les concepts populaires (folk concepts) ont tendance à être plus ou moins précis, mais pas radicalement faux. Les concepts de la physique populaire (folk physics concepts), par exemple, semblent avoir saisi (captured) d'authentiques distinctions dans les propriétés physiques des objets. La solidité ne signifie pas vraiment : « aucun espace entre », mais les concepts populaires de gaz, de liquides et de solides saisissent des différences réelles entre ces états de choses dans le monde, et ces concepts ont un pouvoir prédictif (le liquide subit un déplacement (liquid undergoes displacement) alors que les solides ne le font pas). Donc on peut faire avec sûreté l'hypothèse de base que les concepts de psychologie populaire sont susceptibles de saisir de réelles différences catégoriques dans le cerveau entre les états de désir (desire) et de croyance (belief), ou l'état heureux et triste, par exemple, d'autant plus qu'ils semblent être très utiles pour la compréhension et la prédiction du comportement.

 

Personne ne prend plus vraiment la position éliminiativiste au sérieux, mais se soucier (worrying) de l'éliminativisme est une manière efficace de commencer à explorer jusqu'où (how true) la psychologie populaire doit être vraie pour que notre système de responsabilité pénale soit correct, surtout compte tenu des données de la neuroscience, et comment nous pourrions traduire efficacement les données neuroscientifiques dans le vocabulaire psychologique populaire dont fait usage le système de la justice pénale.

 

3:AM : Cela ressemble au territoire où Chomsky s'est aventuré quand il a attaqué les comportementalistes. Jerry Fodor, également, est un autre philosophe contemporain qui a beaucoup fait pour plaider en faveur de la psychologie du sens commun. Et Dan Dennett a lui aussi légitimé l'usage de la psychologie populaire, tout en critiquant les attaques de Chomsky contre Skinner2 sous certains aspects. Donc, êtes-vous en train de remobiliser ces arguments pour votre défense ? Quels sont vos principaux arguments ici ?

 

KS : Eh bien, je suis certainement d'accord avec Fodor que l'argument principal en faveur de la psychologie populaire est qu'elle « marche » (it 'works'). La majorité des philosophes contemporains sont physicalistes, ce qui signifie qu'ils pensent que l'esprit n'est constitué que de matériaux physiques et de rien d'autre, et qu'ainsi il doit être le cerveau à un certain niveau de description. Les réalistes concernant la psychologie populaire prétendent que les états mentaux formulés en termes psychologiques populaires se réfèrent au contenu et/ou au fonctionnement du cerveau ; les éliminativistes soutiennent que les concepts psychologiques populaires sont radicalement faux concernant les causes du comportement, et doivent donc être éliminés et remplacés par une théorie scientifique.

 

Comme je l'ai déjà dit, la grande majorité d'entre nous est très encline à utiliser les concepts psychologiques populaires pour prédire et comprendre le comportement humain, et pour cette raison, il semble peu probable que les concepts populaires soient radicalement faux concernant les causes du comportement. Cela semble correct de dire que, lorsque je pense : « Il sera vraiment triste à ce sujet, il se pourrait qu'il pleure » versus « Il sera très heureux à ce sujet, il va sourire », mes concepts psychologiques populaires « heureux » et « triste » décrivent deux genres différents d'événements dans le cerveau, reliés de manière fiable à deux sortes de comportements observables (les larmes et les sourires).

 

Donc oui, je défend le même genre d'arguments que bien d'autres ont soutenu à l'appui du réalisme concernant les concepts psychologiques populaires. Cependant, je vais un peu plus loin que de nombreux philosophes contemporains de l'esprit, parce que je suis une réductiviste. Je soutiens dans un article à paraître que le meilleur pari à tenir pour préserver une [notion de la] responsabilité robuste, est la réduction de la théorie populaire aux théories scientifiques de la psychologie, qui se traduit par la préservation de l'espèce de causalité mentale nécessaire afin de pouvoir tenir une personne pour responsable.

 

3:AM : Certains ont vu dans l'idée sellarsienne du « mythe du donné » une raison de rejeter le 'donné', et de faire du 'scientifique' le seul moyen légitime de compréhension. Donc, à partir de là, nous pourrions présumer que le soupçon que la psychologie populaire du sens commun n'est pas vraie - et ne devrait donc pas être utilisée dans la loi - est que ce n'est pas assez scientifique. Qu'est-ce qui ne va pas avec ce point de vue scientifique ?

 

KS : Eh bien, en premier lieu, nous ne serons pas en mesure de procéder à des évaluations de responsabilité (to make responsibility assesments). Lorsque vous montrez à un jury une image d'un cerveau s'allumant à tel et tel endroit, cela ne signifie absolument rien pour eux jusqu'à ce que quelqu'un traduise les données scientifiques dans les termes psychologiques populaires. Les experts appelés à témoigner dans un procès ne peuvent pas simplement se contenter de pointer vers un point noir sur une tomographie TEP et ensuite de se rasseoir : la donnée scientifique est sans rapport avec la culpabilité de l'accusé, tant qu'elle n'est pas traduite en concepts populaires qui poussent et entraînent (push and pull) des évaluations de responsabilité dans des directions différentes. Par exemple, un expert peut noter que le point noir est une tumeur susceptible d'entraîner un grave manque de contrôle des impulsions, ce qui selon le jury pourrait saper l'attribution des niveaux les plus élevés d'intention criminelle.

 

Je pense qu'il est intéressant de noter que certaines données scientifiques semblent effectivement pousser les évaluations de responsabilité dans les deux sens, ou bien de manière inattendue pour la partie fournissant la preuve dans un procès criminel. Dans une audience de haut niveau [avec pour enjeu] la peine capitale, la défense a fourni des données neuroscientifiques de psychopathie, dans une tentative pour prouver des capacités diminuées (et donc une circonstance atténuante) ; mais à la place, le jury a semblé penser que les données rendaient l'accusé (the defendant) davantage coupable de ses actes, et l'a condamné à mort. Est-ce que des personnes dont le cerveau montre des signes évidents de psychopathie sont moins responsables, en raison de leur fonctionnement cérébral anormal, ou davantage responsables parce que leur cerveau est anormal (et qu'ils sont donc susceptibles d'être dangereux à l'avenir) ? Je pense que cela dépend de la façon dont le cerveau est dysfonctionnel, et peut-être des raisons pour lesquelles il est dysfonctionnel. Il y a beaucoup de travail, un travail important, à accomplir afin de faire des traductions fiables des données neuroscientifiques dans les descriptions populaires concernant la responsabilité.

 

 

2 Il s'agit vraisemblablement du psychologue behavioriste Burrhus Frederic SKINNER (1904-1990 ; voir Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Burrhus_Frederic_Skinner ). (Ndt)

RESPONSABILITÉ ET CHÂTIMENT selon Katrina SIFFERD

3:AM : Dans le contexte juridique, Richard Posner a plaidé contre la psychologie populaire, n'est-ce pas ? C'est une sorte de comportementaliste. Y a-t-il des approches différentes de la manière dont la psychologie du sens commun est attaquée et défendue dans le contexte du droit, qui tendraient à manquer à la philosophie de l'esprit stricto sensu et à la littérature psychologique?

 

KS : Il y a des inquiétudes particulières dans le cadre juridique, en ce qui concerne la façon dont la psychologie populaire peut être manipulée. Les consultants du jury (jury consultants) gagnent leur vie à essayer de comprendre le type d'attributions psychologiques populaires qu'un juré potentiel fera en se fondant sur très peu d'indices (sexe, âge, religion, habit, profession). J'ai entendu ces consultants dire des choses comme : « Je peux affirmer d'après ses boucles d'oreilles et ses chaussures qu'elle est un [individu] conservateur à revenu élevé, donc elle va détester notre accusé noir. » Le consultant veut dire que le juré potentiel est plus susceptible d'attribuer (en termes psychologiques populaires) une intention violente à l'accusé, alors que quelqu'un d'autre - peut-être un juré noir avec un faible statut socio-économique - serait plus ouvert aux preuves disculpantes et peut-être moins enclin à attribuer une intention violente.

 

J'ai aussi vu des procureurs refuser à des accusés mineurs la possibilité de se raser afin qu'ils apparaissent plus âgés, en vue de provoquer la décision d'envoyer leur affaire devant un tribunal pour adultes, et [j'ai vu] des avocats de la défense tenter de donner à des accusés mineurs des vêtements trop grands pour qu'ils aient l'air plus jeunes (dans une tentative de saper les attributions de pleine capacité1). Donc, même si je suis réaliste et que je pense que les concepts psychologiques populaires se réfèrent d'une manière pleinement signifiante aux états et au fonctionnement du cerveau, je suis bien consciente que nous pouvons être trompés dans nos attributions psychologiques populaires, et c'est tout particulièrement inquiétant dans le contexte du système de la justice pénale.

 

3:AM : Est-ce une justification pour les approches pluri-disciplinaires ? Diriez-vous qu'en considérant une idée à travers différents domaines – par exemple, en psychologie populaire dans la philosophie de l'esprit, en psychologie tout court, en philosophie de l'esprit, en droit, en philosophie morale - nous obtenons une compréhension plus nuancée et plus riche des possibilités et des problèmes, compréhension qui pourrait nous faire défaut si nous devions travailler dans un seul domaine ?

 

KS : Je pense que les philosophes peuvent s'enfermer dans un sous-discours particulier de la philosophie, et oublier les très importantes ramifications dans le monde réel de leur travail. Si une théorie philosophique de l'esprit est vraie, elle ne devra probablement pas aller à l'encontre des meilleures théories de la psychologie scientifique : ou alors, à tout le moins, un philosophe de l'esprit devrait être en mesure d'expliquer comment sa théorie recoupe les meilleures explications (accounts) de la psychologie scientifique. Je trouve les travaux sur la conscience particulièrement saisissants (striking) : si la conscience ne peut être comprise dans les termes de l'explication scientifique (scientific account) du cerveau, et sachant que le cerveau cause (causes) le comportement, nous pourrions ne pas être en mesure de comprendre les états de conscience comme une cause de comportement, ce qui est un problème, en particulier pour la responsabilité. J'ai entendu des universitaires dire des choses comme : « Nous n'avons aucune idée de la manière dont le cerveau permet l'esprit (enables the mind) », tout en convenant que des preuves scientifiques de traumatisme cérébral doivent être admises comme preuves dans les procès criminels. Ces deux affirmations sont contradictoires : si nous n'avons aucune idée de la façon dont le cerveau permet l'esprit, une preuve d'états du cerveau (evidence of brain states) ne peut pas être considérée comme une preuve de la présence ou de l'absence d'états mentaux nécessaires à la culpabilité.

 

3:AM : Quelles menaces les progrès nanotechnologiques dans les neurosciences font-ils planer sur votre plaidoyer pour la psychologie du sens commun ? Pourquoi ne sont-elles pas fatales à cette psychologie ni au fait de tenir les gens pour légalement responsables de leurs actes ? Ne vous semble-t-il pas tout de suite faux que, si j'ai un implant chimique qui me fait désirer des choses illégales, je suis aussi coupable que celui qui n'en a pas ?

 

KS : Ça dépend de la manière dont vous vous êtes trouvé en possession de l'implant. Si je vous hypnotise et vous amène à commettre un crime (parce que j'ai contourné les processus rationnels qui peuvent d'habitude gouverner votre comportement), vous n'êtes pas responsable de votre acte : je le suis2. De même, si j'utilise la nanotechnologie des boîtes quantiques3 pour vous forcer à agir d'une manière qui contourne (bypasses) vos opérations rationnelles (rational processes), vous n'êtes pas responsable. Chose intéressante, la première technique de manipulation est actuellement possible, alors que la dernière ne l'est pas – ou du moins, pas encore.

 

3:AM : Vous avez également examiné les responsabilités juridiques des psychopathes ayant réussi (successful) ou ayant échoué (unsuccessful)4. Où se situe la différence entre le succès et l'échec, ici – et en quoi cela fait-il une différence ?

 

KS : C'est une catégorisation vraiment difficile : les psychopathes ayant réussi ont un minimum de contacts avec le système pénal, alors que ceux qui ont échoué ont beaucoup de contacts. Si embrouillée cette distinction soit-elle, il semble qu'il y ait des différences réelles entre les membres des deux catégories, en ce qui concerne la fonction exécutive (executive function) dans le cerveau. Les deux groupes ont des réactions affectives/émotionnelles anormales, mais les psychopathes qui réussissent ne semblent pas être aussi impulsifs que ne le sont les psychopathes sans succès, ce qui explique pourquoi ils évitent l'incarcération ou la prison. Il se peut que les psychopathes qui ont réussi ne soient pas aussi antisociaux que les autres, parce qu'ils sont plus capables de se conformer aux normes sociales ; et lorsqu'ils commettent des crimes, ils sont plus intelligents à ce sujet, et donc moins susceptibles d'être pris.

 

Mon collègue Bill Hirstein et moi avons défendu l'idée que les fonctions exécutives constituent le « soi juridique » (the « legal self »)5, l'aspect de notre mentalité qui compte vraiment pour l'agentivité (agency) et la responsabilité légale6 (legal responsibility). Parce que les psychopathes qui réussissent ont des fonctions exécutives intactes, ou même plus élevées que la moyenne, ils sont capables de se conformer dans leur comportement à la loi et doivent [donc] être tenus pour responsables lorsqu'ils commettent un crime. En revanche, on pourrait voir les psychopathes privés de réussite plutôt comme [des individus] aux capacités mentales diminuées, ce qui devrait influer sur leur degré de culpabilité et les types de sanctions que nous leur appliquons.

 

3:AM : Vous avez également fait valoir que les différentes théories de la peine (punishment) induisent une différence dans la façon dont la loi traite les psychopathes. Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

 

KS : Les différentes théories de la peine semblent insister sur différents aspects de nos capacités cognitives, en tant qu'elle sont déterminantes pour la culpabilité. Bill et moi avons fait valoir que les observations déontologiques (deontological accounts) qui postulent que la réaction (response) émotionnelle ou l'empathie sont cruciales pour la connaissance morale et la prise de décision, pourraient être davantage susceptibles d'excuser tous les psychopathes, en raison de leur manque apparent de données affectives pertinentes (relevant affective data). Certains théoriciens de la déontologie estiment que l'absence de réponse émotionnelle appropriée se traduit par un profond manque de rationalité juridique. Une théorie conséquentialiste de la peine, cependant, est plus susceptible de tenir certains psychopathes comme responsables, car elle met l'accent sur le besoin de capacités rationnelles, en tant que moyen de comprendre et de réfléchir sur les conséquences de l'action, étant donnés nos objectifs et nos normes sociales pertinentes (une compétence que les psychopathes ayant réussi peuvent posséder), et non pas sur le mode de ressenti concernant ces conséquences.

 

3:AM : Vous avez un débat avec John Searle sur la notion de « physicalisme non-réducteur » et l'usage par Stephen Morse7 de celui-ci dans la loi. Tout d'abord, pouvez-vous expliciter ce qu'affirme le point de vue searlien ?

 

KS : John Searle soutient que, bien que les états mentaux soient causalement réductibles aux états sous-jacents du cerveau, ils ne leur sont pas ontologiquement réductibles. Une réduction ontologique implique l'affirmation qu'un objet ou un événement d'un certain type peuvent être présentés comme rien de plus que - ou déterminé par - certains objets ou événements d'un autre type, de la même manière qu'un rocher peut être présenté comme rien de plus que des atomes disposés d'une certaine manière. Searle prétend que ce n'est pas le cas ici, [il n'est pas vrai] que la conscience peut être présentée comme rien de plus que des neurones s'allumant (firing) d'une certaine manière (etc). La difficulté (the point) de la notion de conscience, affirme Searle, est de capturer la première personne (to capture the first person), l'expérience subjective, et cette impression phénoménale subjective (subjective phenomenal feel) d'un état de conscience n'est pas constituée par - ou identique à - des états sous-jacents ou des processus du cerveau. Searle dit plutôt qu'il s'agit d'une propriété ontologiquement émergente des cerveaux biochimiques comme les nôtres.

 

 

1 Dans le texte original : full capacity.

2 Reconnaissez-vous Mabuse et Fantômas réunis... ? (Ndt)

3 En anglais quantum dot, c'est-à-dire une particule nanométrique de matériau semi-conducteur, qui peut être incorporée dans des cellules ou des organismes, notamment à des fins expérimentales (comme les protéines de marquage). Voir ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bo%C3%AEte_quantique. (Ndt)

4 Un récent ouvrage commenté dans The Telegraph, intitulé Why psychopaths are more successful (« Pourquoi les psychopathes ont plus de succès ! ») souligne d'ailleurs que « se comporter comme un psychopathe », ou emprunter des traits psychopathiques comme « la cruauté, l'insensibilité à la peur, l'impulsivité, une faible empathie, une confiance en soi développée et une absence de remords » peuvent « vous aider dans votre carrière et votre vie amoureuse ». On dirait une pensée de Nietzsche, l'ironie et le style en moins (et des objectifs opposés...). Le livre ne dit pas d'ailleurs si le genre de succès obtenu vous donne le sentiment d'une vie accomplie, ou si au contraire il vous enfonce dans votre stérilité psychologique ? (Ndt)

5 Il semble que Mme Sifferd fasse allusion à leur article commun publié en 2011 dans Consciousness and Cognition, vol. 20 (1), mars 2011, p.156-171 : « The legal self : executive processes and legal theory (Hirstein et Sifferd, 2011 : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1053810010001959).

6 Le droit français distingue deux modalités de la « responsabilité légale » : la « responsabilité pénale » et la « responsabilité civile », qui diffèrent moins par leurs fondements philosophiques (les critères qui déterminent l'attribution d'un acte à son agent), que par l'instance devant qui l'on se trouve responsable, à savoir une victime dans un cas, et l'État dans l'autre (http://fr.wikipedia.org/wiki/Responsabilit%C3%A9_p%C3%A9nale_en_France).

7 Il s'agit vraisemblablement du professeur Stephen J. Morse de la « Penn Law », University of Pennsylvania Law School (https://www.law.upenn.edu/cf/faculty/smorse/). Mme Sifferd argumente sur ce sujet dans un article référencé ici : http://philpapers.org/rec/SIFWDI, et disponible en téléchargement ici : http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2512325.

RESPONSABILITÉ ET CHÂTIMENT selon Katrina SIFFERD

3:AM : Comment Morse applique-t-il cela au domaine juridique ? Quelle différence cela fait-il? Et pourquoi est-ce un point de vue erroné ?

 

KS : Je pense que Stephen [Stephen J. Morse (Ndt)] adopte la position non-réductionniste de Searle parce qu'il s'inquiète du fait que la réduction des états mentaux conscients (conscious mental states) aux états cérébraux (cerebral states) risque de saper la responsabilité (undermine responsibility). Stephen a défendu l'idée que la réduction des états mentaux à des états cérébraux au niveau des réseaux de neurones nous forcerait à voir les humains comme les « victimes des circonstances neuronales » (victims of neuronal circumstances) qui n'ont aucune agentivité consciente (conscious agency). Mais le non-réductionnisme de Searle pose de nombreux problèmes. Tout d'abord, Searle prétend que la conscience (consciousness) est une « propriété émergente » des systèmes de neurones, dont l'existence peut être expliquée par les interactions causales entre les éléments du cerveau au niveau microscopique, mais qu'elle n'est accessible que par la personne qui possède le cerveau produisant cette conscience. Mais [en même temps] il est un physicaliste, qui nie le dualisme de propriété (property dualism) – c'est-à-dire qu'il refuse de croire qu'il existe des propriétés non-physiques – ; donc, par conséquent, les propriétés de la conscience doivent être des propriétés physico-spatiales du monde (vraisemblablement avec des effets de causalité). Cela signifie que Searle pose une propriété de causalité physique du cerveau qui est en quelque sorte inaccessible à la science. Il semblerait que le charge de la preuve repose sur Searle, qui doit montrer comment une telle chose pourrait exister, mais il n'y a pas le début d'une réponse dans son œuvre1.

 

En outre, bien que l'examen de l'état du cerveau en utilisant les moyens scientifiques actuels puisse donner des informations sur la façon dont cet état cérébral est éprouvé (feels) par le propriétaire de l'état (the holder of the state), c'est un argument contre la réduction épistémologique, et non pas ontologique. Il est possible que cette sensation phénoménale (phenomenal feel) soit un aspect important de certains états mentaux, et que pour avoir un accès épistémologique à des propriétés phénoménales, il soit nécessaire d'être le propriétaire (holder) d'un état de conscience. Mais cela ne signifie pas que les états mentaux soient en quelque sorte ontologiquement uniques ou irréductibles. Comme l'a souligné le philosophe Robert van Gulick, on ne devrait pas en déduire que les propriétés mentales sont ontologiquement émergentes, simplement parce que nous ne pouvons pas réduire dans nos représentations (reduce representationnally) nos théories ou concepts mentaux à des concepts ou théories physiques. Procéder ainsi, c'est supposer qu'une fracture (divide) épistémologique est suffisante pour prouver une fracture ontologique.

 

Mais le problème majeur de l'adoption par Stephen de la position de Searle est que, dans la théorie de Searle, les propriétés conscientes finissent par être des épiphénomènes (elles n'ont pas le pouvoir de causalité). Comme Searle prétend que les propriétés de causalité des états mentaux sont identiques à [celles de ?] leurs états cérébraux sous-jacents, tout aspect d'un état mental qui comporte des propriétés causales – probablement, en l'occurence, le contenu de celles-ci - les comporte grâce aux états cérébraux au niveau microscopique. Cela signifie que l'aspect du mental dont Searle dit qu'il n'est pas réductible – la conscience phénoménale - ne peut faire aucune oeuvre causale (can do no causal work) en supplément du contenu mental tel qu'il est causalement réalisé au niveau microscopique. Ainsi, dans la théorie de Searle, les états mentaux conscients, selon leurs propriétés conscientes, ne peuvent pas faire de travail causal, précisément parce qu'ils sont non réductibles.

 

Ce résultat est un désastre pour Stephen, parce qu'il pense que la conscience est importante pour l'agentivité humaine (human agency) et la responsabilité. Stephen a effectivement tendance à faire fonctionner ensemble la rationalité et la conscience, et il a défendu l'idée qu'une description (account), selon la psychologie populaire, de la capacité d'un accusé à la rationalité consciente et aux états mentaux conscients, est essentielle pour évaluer la responsabilité. Je pense que Stephen ferait bien mieux de souscrire à une théorie réductrice non-éliminatoire (non-eliminative), qui pose les contenus mentaux conscients comme causalement efficaces via leurs réaliseurs physiques (physical realizers) au niveau microscopique. Dans ce cas, lorsque les gens cherchent à voir si l'accusé a consciemment formé l'intention de causer des dommages, ils sont à la recherche de la vraie chose dans le monde liée causalement au préjudice causé.

 

3:AM : Pourquoi les philosophes et les juristes devraient-ils suivre les [progrès des] neurosciences ? Quels sont les avantages à adopter une approche pluridisciplinaire ? En outre, pourquoi les autres disciplines devraient-elles tenir compte de ce que vous et les philosophes pensez ?

 

KS : Une perspective multi-disciplinaire est nécessaire si l'on veut une compréhension nuancée des états mentaux dont dépend la responsabilité juridique, et la manière dont la psychologie scientifique peut, ou ne peut pas, fournir la preuve que ces états sont présents chez un accusé. Les affaires judiciaires constituent une riche source d'information concernant les évaluation de la responsabilité selon la psychologie populaire, et les juristes discutent, classent, et critiquent le traitement des cas difficiles par les cours de justice. La neuroscience fournit (represents) actuellement les descriptions scientifiques les plus pointues de la psychologie humaine, et les avocats présentent de plus en plus les données neuroscientifiques comme des preuves (neuroscience data as evidence). La philosophie est un moyen de combler le fossé entre le fondement psychologique populaire de la responsabilité juridique, et les neurosciences. Des philosophes comme Adina Roskies examinent la façon dont les nouvelles découvertes de la psychologie scientifique peuvent - et devraient - fournir des renseignements pour les verdicts criminels et les poursuites civiles.

 

3:AM : Vous êtes une philosophe qui a aussi pensé à la place des femmes dans la philosophie, et à la façon dont on pousse les femmes à se sentir (are made to feel) stupides dans les milieux académiques. Il y a eu des cas très médiatisés ces dernières années, qui semblent être directement reliés à vos pensées et à vos propres expériences ici. Pourquoi pensez-vous qu'une telle chose se produit si souvent en philosophie, et que peut-on y faire ?

 

KS : Je ne sais vraiment pas pourquoi la philosophie semble avoir un tel problème, plus encore que les autres disciplines académiques. Je suppose que cela pourrait s'expliquer par le fait que le point de vue féminin a été sous-représenté dans les départements de philosophie. Nous sommes une discipline pleine de gens intelligents qui pensent sérieusement à des questions de justice et de pouvoir, mais malgré cela, je ne pense pas que certains philosophes se soient suffisemment inquiétés des dynamiques de pouvoir asymétriques entre l'enseignant / superviseur et l'élève, et la façon dont cela risque de polluer (taint) les relations entre le tuteur (supervisor)2 et le tutoré (supervisee), ou entre l'enseignant et l'élève. Un jour que je me plaignais qu'un tuteur me poursuivait de ses assiduités romantiques (was pursuing me romantically), on m'a donné le sentiment qu'il ne faisait rien de mal, que c'était naturel, et que je devrais être flattée et juste rejetter ses avances. Mais ses avances ont compromis ma confiance dans mon travail. En outre, un étudiant dans cette situation peut subir une pression à ne pas réagir honnêtement, parce que refuser de sortir avec (to date) son professeur peut avoir un impact négatif sur sa carrière future.

 

Ma solution est assez simple : nulle personne conseillant activement, supervisant ou enseignant à un(e) élève, ne doit essayer de sortir avec lui/elle (to date them), ni d'entrer avec lui/elle dans un relation s'apparentant à un flirt. Si tout le monde adhérait à cette règle en philosophie, nous nous en porterions tous mieux.

 

3:AM : Et pour ceux d'entre nous qui souhaiteraient aller plus loin, y a-t-il cinq livres que vous pourriez recommander, et qui nous mèneront plus loin dans votre monde philosophique ?

 

KS : Cette demande de faire une liste de livres me rend pour ainsi dire malheureuse : le travail le plus important en philosophie contemporaine, je pense, a tendance à être publié sous forme d'articles de journaux (qui peuvent ensuite être développés et souvent édulcorés (watered down) dans un livre). Il est rare que je m'asseye et que je lise d'un bout à l'autre un livre à moins de l'enseigner, mais j'ai une file d'attente constante d'articles de revues (de philosophie, de psychologie, et des revues de neurosciences, et des artciles de recension juridique) qui ont besoin d'être lus, pour m'assurer de ne pas dire quelque chose que quelqu'un d'autre a déjà dit ou déjà réfuté.

 

Toutefois si vous demandiez des articles de revues, la plupart des personnes interrogées fourniraient tout simplement la liste de leurs cinq publications les plus récentes ou les plus importantes. Je n'ai pas réussi à limiter la liste à cinq, mais en voici six :

 

D. Papineau, Philosophical Naturalism, Blackwell (1993). (David a été mon directeur de thèse et sont travail a inspiré ma vision naturaliste du monde.)


J. Kim, Physicalism, or Something Near Enough, Princeton University Press (2007). Kim est un vigoureux défenseur du physicalisme, et son style d'écriture fantastique n'est pas apprécié à sa juste valeur. Kim et Dan Dennett, pour leur manière si divertissante et honnête d'exprimer leurs idées, devraient être lus par tous les étudiants en philosophie.


HLA Hart, The Concept of Law, Oxford University Press (1961). Le plus grand de tous les philosophes du droit.


JL Austin, Philosophical Papers, Oxford Unversity Press (1961). J'ai baptisé mon propre blog du nom de son article « Un playdoyer pour des excuses »3, un brillant et attentif examen ainsi qu'un dépoussiérage (cleaning-up) des concepts populaires de l'excuse.


W. Hirstein, Brain Fiction, MIT Press (2005). Bill est mon collaborateur à Elmhurst College, et il a fait de son mieux pour m'aider à comprendre la neuroscience. Ce livre fournit un examen très réussi de la neuroscience de la fabulation.


Neuroscience and Legal Responsibility, N. Vincent Ed., Oxford University Press (2013). Un bon exemple de travail interdisciplinaire conteporain, à l'intersection de la neuroscience et du droit. »

 

 

 

 

1 L'Éthique de Spinoza proposerait peut-être une solution élégante à ce problème. (Ndt)

2 Nous ne sommes pas certain ici de la traduction : supervisor désigne peut-être l'équivalent d'un directeur de recherche ?

3 Il s'agit d'une conférence de 1956 prononcée à Londres devant l'Aristotelician Society, disponible en pdf en anglais ici : https://www.ualberta.ca/~francisp/NewPhil448/AustinPlea56.pdf.

RESPONSABILITÉ ET CHÂTIMENT selon Katrina SIFFERD

À PROPOS DE L'INTERVIEWEUR

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