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PHILOSOPHIES

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Aliments pour une réflexion philosophique


DÉCADENCE MÉDIATIQUE ET DÉMOCRATIE (partie I) par John KEANE

Publié par medomai sur 21 Janvier 2015, 20:32pm

Catégories : #KEANE, #MEDIAS, #ABONDANCE COMMUNICATIVE, #DÉCADENCE MÉDIATIQUE, #POLITIQUE, #POUVOIR, #DEMOCRATIE, #SYDNEY DEMOCRACY NETWORK, #DÉMOCRATIE DE CONTRÔLE, #ANTICIPATION

DÉCADENCE MÉDIATIQUE ET DÉMOCRATIE (partie I) par John KEANE

John KEANE, d'origine australienne, est professeur de sciences politiques à l'Université de Sydney et au Wissenschaftszentrum de Berlin (WZB). Il est le directeur du réseau Sydney Democracy Network (SDN) nouvellement créé. Il plaide pour un renouvellement et une défense de ce qu'il appelle monitory democracy, une "démocratie de contrôle". Les sites ou intervient M. Keane :

http://sydneydemocracynetwork.org/

www.johnkeane.net

www.theconversation.com/columns/john-keane-267

www.thelifeanddeathofdemocracy.org

(NB : un récent article sur les événements parisiens : ici )

 

 

 

 

Il s'agit de la première partie d'une conférence donnée devant le Sénat australien, Parliament House, le vendredi 28 août 2009. Le texte est traduit par Medomai. Titre original : « Media Decadence and Democracy ». La conférence originale en anglais est disponible à l'adresse suivante :

http://johnkeane.net/19/topics-of-interest/media-decadence-and-democracy

Lien pour lire le texte de cette conférence au format PDF

(Pour ceux qu'intéresseraient d'autres de nos traductions de M. Keane : voyez ici, ici ou ici).

 

 

 

 

 

 

 

« Mesdames et Messieurs,

 

Nous vivons dans un âge d'abondance communicative (communicative abundance). Comme à chaque révolution de la communication précédente, de nouveaux produits et processus - la radiodiffusion par satellite, les iPhones, les livres électroniques, les tweets, le cloud computing - ont suscité fascination, excitation, crainte et tremblement, ainsi que de vigoureux débats des publics sur la toile, des cybercitoyens, de l'e-démocratie, et même un wiki-gouvernement. Suivant l'esprit de [cette] révolution, beaucoup de gens présument qu'il y a une affinité « naturelle » entre l'abondance de communication et la démocratie, entendue comme un type de gouvernement et un mode de vie (way of life) dans lequel le pouvoir est soumis à un examen public permanent (permanent public scrutiny), au châtiment (chastening) et au contrôle par les citoyens et leurs représentants. L'abondance communicative et la démocratie sont considérés comme des jumeaux siamois : l'étourdissant processus et les innovations de produits qui s'effectuent dans le domaine des moyens de communication gouvernent (drive) – ou, du moins, sont supposés gouverner - le processus de dispersion (dispersal) et de responsabilité publique (public accountability) du pouvoir.

 

Dans cette conférence, je voudrais examiner cette présomption, et le faire en explorant une conjecture évoquée la première fois par l'économiste politique canadien Harold Innis : l'idée que les médias de communication modèlent fondamentalement le sens du temps et de l'espace et les relations de pouvoir de toute société. Il est vrai que Innis (et son plus célèbre élève Marshall McLuhan) ne s'est pas beaucoup intéressé au sujet de la démocratie et des médias ; donc je voudrais chausser mes bottes, et faire cavalier seul, en proposant pour commencer une hypothèse de travail brute (a rough working formula) : la première phase historique de la démocratie, la démocratie d'assemblée (assembly-based democracy), appartenait à une époque dominée par la parole, soutenue par des lois écrites sur le papyrus et sur la pierre, et par des messages transmis à pied, ou à dos d'âne et de cheval. La démocratie et la parole étaient jumelles. La phase historique suivante, la démocratie représentative (representative democracy), surgit dans l'ère de la culture de l'imprimé (print culture) - le livre, la brochure et le journal, et télégraphiait ou envoyait par la poste les messages ; sa disparition (demise) et sa crise quasi-terminale ont coïncidé avec l'avènement des médias du début de la diffusion de masse, avec en premier lieu la radio et le cinéma et, encore dans l'enfance, la télévision. En revanche, la démocratie de contrôle (monitory democracy), nouvelle forme historique de la démocratie née de l'ère post-1945, est étroitement liée à la croissance des sociétés saturées de multi-médias (multi-media-saturated) ; contrairement aux deux époques précédentes de la démocratie, les mécanismes parlementaires et extra-parlementaires dépendront [désormais] fortement d'une nouvelle galaxie médiatique définie par l'esprit de l'abondance communicative (the spirit of communicative abundance).

 

Quelle dose de vérité cette hypothèse brute de travail contient-elle, [à savoir] l'affirmation selon laquelle il y a un lien étroit entre l'abondance communicative et la démocratie de notre temps, cette nouvelle forme historique de démocratie que j'ai baptisée « démocratie de contrôle » (monitory democracy) ? L'ère de la radiodiffusion à spectre limité, du divertissement de masse et de la démocratie représentative est certainement révolue, comme sont révolus les jours où les enfants - je m'en souviens encore - étaient jetés au bain et lavés derrière les oreilles, plantés assis dans leurs robes de chambre, et devaient écouter en silence la radio ABC et, (plus tard), la télévision. Mais, par exemple, avons-nous également laissé derrière nous ces journées où des millions de personnes, entassées comme des masses, étaient captivés par les démagogues et leurs performances savamment orchestrées à la radio et au cinéma ? Et sommes-nous – à l'opposé – en train de pénétrer dans une nouvelle époque, dans laquelle le châtiment et le contrôle public du pouvoir par les citoyens et les représentants se trouve garanti par un mode de communication qui a des effets intrinsèquement démocratiques ? Je suis profondément partagé entre ces deux avis, et dans cette conférence, je tiens à expliquer mon ambivalence en prenant du recul sur le tohu-bohu quotidien de la politique médiatique, afin développer des conjectures qui - avec un peu de chance - nous aiderons à trouver nos repères, ou au moins susciterons le débat et le désaccord.

 

 

L'ABONDANCE COMMUNICATIVE

 

Permettez-moi de commencer par les tendances positives, excitantes, enivrantes (positive, exciting, intoxicating).

 

Par rapport à l'époque désormais lointaine de la démocratie représentative, où la culture de la presse écrite et de l'audio-visuel à spectre limité était étroitement alignée sur les partis politiques, les élections et les gouvernements, et où les flux de communication prenaient une forme de diffusion (broadcasting) confinée à l'intérieur des frontières de l'État, notre temps est différent. La communication mondiale est devenu une réalité, tout comme les publics mondiaux et la politique mondiale. Le choix du moment et de la manière de communiquer avec les autres s'est puissament enraciné. La communication dispersée et la diffusion ciblée (narrowcasting) ont mis fin aux modèles de diffusion établis. De nouvelles, de larges fractures (divisions) se sont ouvertes entre les partis politiques, les parlements, les politiciens, et les moyens de communication disponibles. Alimentés (oiled) par l'abondance communicative, nous vivons à une époque où de constantes querelles de pouvoir éclatent sur la question de savoir qui obtient quoi, quand et comment. Il semble qu'aucune organisation ou dirigeant dans les domaines du gouvernement ou de la vie sociale ne soit jamais à l'abri des troubles politiques. Ces changements ont été façonnés par des forces diverses, incluant le déclin du journalisme fier de son engagement envers « l'objectivité » (un idéal né de l'âge de la démocratie représentative), aussi bien que le progrès des styles « oppositionnel » (adversarial) et « gotcha »1 du journalisme commercial gouverné par les évaluations (ratings), les ventes et les résultats (hits). Les facteurs techniques, tels que la mémoire électronique, des canaux moins espacés, une nouvelle attribution des fréquences, la radiodiffusion directe par satellite, le réglage digital, et les techniques de compression avancées, ont également joué un rôle important. Mais au premier rang de ces facteurs techniques se trouve l'avènement des communications informatisées et reliées par cable ou satellite qui, à partir de la fin des années 1960, a déclenché des innovations dans les produits et les procédés dans pratiquement tous les domaines d'un média de plus en plus commercialisé. Cette nouvelle galaxie de communication n'a pas de précédent historique. Abolie, la tyrannie de la distance et de ses connexions lentes (je vous rappelle qu'il a fallu attendre le mois de septembre 1808 pour que l'étonnante nouvelle de l'arrestation du gouverneur Bligh, le 26 janvier précédent, dans la colonie de la Nouvelle-Galles du Sud, atteigne Londres). Finis également les jours de raréfaction du spectre [de diffusion], les jours de diffusion de masse, et les jours d'audiences nationales en 'prime-time'. L'âge de l'abondance communicative, symbolisé par l'internet, est un système mondial intégralement neuf de médias interconnectés se chevauchant entre eux, qui pour la première fois dans l'histoire, intègre des textes, des sons et des images, et permet à la communication d'avoir lieu par le biais des multiples terminaux d'utilisateurs (multiple user points) en temps choisi, que ce soit en direct ou en différé, et au sein de réseaux modulaires et finalement mondiaux, abordables et accessibles pour des centaines de millions de personnes disséminées à travers la planète.

 

Toutes les institutions de contrôle (monitory institutions) s'occupant de surveiller (scrutinising) le pouvoir – les parlements, les tribunaux, les organisations professionnelles et de défense des droits humains, les initiatives citoyennes, les blogs et autres contrôleurs (monitors) sur le Web - comptent beaucoup sur ces innovations médiatiques. Si la nouvelle galaxie de l'abondance communicative implosait soudain, la démocratie de contrôle ne durerait pas longtemps. La démocratie de contrôle et les réseaux médiatiques informatisés se comportent comme s'ils formaient un couple inséparable. Certes, la nouvelle ère de l'abondance communicative produit un creusement des écarts de pouvoir entre le riche en communication et le pauvre en communication (communication rich and poor), ce dernier semblant presque superflu (unneeded) en tant que communicant ou que consommateur de produits médiatiques. Une majorité de la population mondiale est encore trop pauvre pour passer un appel téléphonique ; seule une petite minorité a accès à l'internet. Le fossé entre les citoyens riches en médias et citoyens pauvres en médias gangrène toutes les démocraties de contrôle ; elle contredit leur principe de base que tous les citoyens ont également le droit de communiquer leurs opinions, et de malmener (give a rough ride) périodiquement les représentants élus et non élus. Pourtant, malgré ces contradictions et ces déceptions - j'y reviendrai bientôt – des choses importantes et neuves se produisent au sein de la tourbillonnante galaxie de l'abondance communicative.

 

Particulièrement frappante est la façon dont tous les coins et recoins du pouvoir deviennent la cible potentielle de la « publicité » (publicity)2 et de « l'exposition au public » ; la démocratie de contrôle menace de révéler les discriminations et les injustices qui se font discrètement derrière des portes closes et dans le monde de la vie quotidienne. Bien peu de choses restent sacro-saintes. Nos (arrières) grands-parents trouveraient ce processus stupéfiant dans son intensité démocratique et son échelle globale. Faire la comptabilité des « nouvelles de caniveau » ('bad news' accounts) que fournissent les médias contemporains – [et en retirer] la croyance que tout est livré aux chiens, que tout est « abrutissant » - c'est tout simplement ignorer cette qualité bagarreuse et tapageuse (brawling rowdy quality), principalement parce que cette comptabilité repose sur des « arrêts sur image », des photographies (freeze frame pictures) de moments ou d'aspects particuliers des effets des médias, qui ne peuvent au contraire être capturés correctement qu'en utilisant des termes dynamiques, des concepts et des méthodes qui ont des qualités « cubistes » (cubist qualities). Donc : par le simple clic d'un appareil photo, ou en appuyant sur un interrupteur, le monde du privé (the world of the private) peut soudainement être rendu public. De la chambre à la salle de réunion, de la bureaucratie au champ de bataille, tout semble être bon à prendre pour les médias. Nous vivons une époque dans laquelle les textos privés rebondissent publiquement, avant de révéler la duplicité d'un ministre du gouvernement et de le contraindre à la démission, comme cela est arrivé en Finlande en avril 2008. Plusieurs centaines de textos, certains d'entre eux torrides, envoyés à une danseuse érotique par le Ministre des Affaires Étrangères Ilkka Kanerva, ont été découverts par un tabloïd. Ce dernier a tenté de se défendre, sans succès, en affirmant : « je ne les présenterais pas au catéchisme, mais ils ne sont pas non plus totalement hors des limites de l'acceptable ». Nous sommes à une époque où une initiative citoyenne, par exemple celle des Pirates de l'Espace (the Space Hijackers), gagne en publicité en conduisant un tank jusqu'au Salon de l'armement dans les Docklands de Londres (soi-disant pour passer son « contrôle technique »), et davantage encore de publicité en fréquentant les bars où les banquiers et les courtiers viennent traîner pour ensuite les convaincre après quelques verres de faire un match de cricket à minuit dans la City de Londres (une action destinée à mettre en évidence la privatisation de l'espace par les entreprises). C'est l'époque où, pendant les élections, des camescopes Sony sont utilisés hors antenne par des journalistes considérés comme des « embarqués » (embeds), pour filmer des vidéos et alimenter des blogs en continu sur des candidats qui se livrent en direct, sans complexes et sans script préparé à l'avance. C'est une époque où un ministre français de l'Intérieur (Brice Hortefeux) accepte d'être photographié avec un jeune supporter arabe et (selon des séquences vidéo rapidement téléchargée sur LeMonde.fr) répond à la blague d'un spectateur sur « notre petit arabe » comme un symbole de l'intégration avec les mots : « Quand il y en a un, ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes ». Et c'est aussi le temps où des séquences vidéo prouvent que des soldats dans les zones de guerre ont violé des femmes, terrorisé des enfants, et torturés des civils innocents. L'abondance communicative tranche comme une lame dans les relations de pouvoir entre gouvernement et société civile. Il n'est guère étonnant que les objections publiques à l'inconduite (wrongdoing) et à la corruption deviennent monnaie courante. À l'ère de la démocratie de contrôle, les scandales semblent sans fin ; et il y a même des moments où ces « scandales-gate », comme autant de tremblements de terre, grondent sous les pieds de gouvernements entiers.

 

 

LA POLITIQUE VIRALE

 

Les controverses médiatiques et les « scandales-gate » soulignent l'éternel problème auquel fait face la démocratie de contrôle (monitory democracy) : il n'y a jamais pénurie de tentatives par les puissants de manipuler les gens en dessous d'eux. Voilà pourquoi la sale besogne politique de tirer (dragging) le pouvoir hors de l'ombre et de le jeter sous les halogènes brûlantes de la publicité (publicity) reste fondamentalement importante. Que personne ne se fasse d'illusion, que personne ne croie que le monde de la démocratie de contrôle, avec ses nombreuses institutions de surveillance du pouvoir (power-scrutinizing), est un terrain de jeu commun - un paradis de l'égalité des chances pour tous les citoyens et leurs représentants, élus et non élus. Et pourtant, les comparaisons historiques montrent que cette combinaison de la démocratie de contrôle (monitory democracy) et d'abondance communicative demeure sans précédent. Elle produit un flux permanent, une agitation sans fin, entraînée par des mélanges complexes d'acteurs différents et d'institutions qui interagissent en permanence, poussant et tirant, soulevant et pressant, travaillant parfois ensemble, parfois en opposition les uns aux autres. Élus et non-élus cherchent systématiquement à définir et à déterminer qui obtient quoi, quand et comment ; mais les représentés (the represented), profitant de divers dispositifs de surveillance du pouvoir (power-scrutinizing devices), gardent un œil sur leurs représentants - parfois avec un surprenant succès. Les divers processus de contrôle (monitory processes) ont pour effet, grâce à l'abondance communicative, de soulever continuellement la question de savoir qui obtient quoi, quand et comment, ainsi que de tenir publiquement responsable ceux qui exercent le pouvoir, peu importe où ils sont situés. Les démocraties de contrôle sont abondamment conflictuelles (richly conflicted). La politique ne s'évanouit pas [pour autant].

 

Il y a, en fait, quelque chose de tout à fait nouveau dans cette tendance. Depuis ses origines, [remontant aux] anciennes assemblées de Syrie-Mésopotamie, la démocratie a toujours pris le contre-pied (cut through) des habitudes, des préjugés et des hiérarchies de pouvoir. Elle a suscité le sentiment que les gens peuvent façonner (shape) et remodeler leur vie comme des égaux ; sans surprise, elle a souvent apporté le désordre (brought commotion) dans le monde. La démocratie de contrôle est spéciale : elle est la forme la plus énergique, la plus dynamique, de démocratie ayant jamais existé (the most energetic, the most dynamic form of democracy ever). La politique en vient à prendre un aspect « viral » (a « viral » quality). Les querelles de pouvoir suivent des chemins surprenants et ont des résultats inattendus. Les gouvernements à tous les niveaux sont mis sur le grill (are grilled) sur un large éventail de questions, depuis leur bilan en matière de droits de l'homme, jusqu'à leurs plans de production d'énergie ou la qualité de l'eau potable de leurs villes. Les entreprises privées tâtent du bâton pour leurs produits et leurs services, pour leurs plans d'investissement et la façon dont elles traitent leurs employés, ainsi que la taille de leur impact sur la biosphère. S'y joignent des organes du surveillance du pouvoir comme Human Rights Watch et Amnesty International. Il y a même des organismes (comme le réseau Democratic Audit, le Global Accountability Project et Transparency International) qui se sont spécialisés dans l'évaluation publique de la qualité des mécanismes de surveillance (scrutinising) du pouvoir, et du degré auquel ils représentent correctement les intérêts des citoyens.

 

Lorsque toutes sortes de chiens de garde (watchdogs), de chiens guides (guide-dogs), et de chiens aboyeurs (barking-dogs) sont constamment au travail, faisant pression pour une plus grande responsabilisation de ceux qui exercent le pouvoir, les puissants commençent à ressentir les piques constantes des sans-pouvoirs (the powerless). Quand ils font bien leur travail, les mécanismes de contrôles (monitory mechanisms) ont de nombreux effets positifs, depuis l'ouverture des marchés (openness) et le progrès de la justice dans les échanges (markets) jusqu'au carton jaune contre les décisions irrationnelles d'un gouvernement, ou l'enrichissement global de la délibération publique et la responsabilisation (empowerment) des citoyens et de leurs représentants, grâce à d'authentiques systèmes de participation. [Mais] le contrôle du pouvoir peut [également] être inefficace, voire contre-producif, bien évidemment. Des campagnes échouent ou sont mal ciblées ; les puissants trouvent habilement les lacunes et les moyens de réfuter ou simplement d'ignorer ou neutraliser (waiting out) leurs adversaires. Et à certains moments, un grand nombre de citoyens trouvent les stratégies de contrôle des organisations trop timides, ou trop confuses, ou tout simplement sans rapport avec leur vie en tant que consommateurs, travailleurs, parents, résidents d'une communauté, ou comme citoyens jeunes ou âgés.

 

En dépit de ces faiblesses, les dynamiques politiques et « l'impression d'ensemble » que procurent les démocraties de contrôle sont très différentes de l'ère de la démocratie représentative. La politique à l'ère de la démocratie de contrôle comporte définitivement une dimension « virale ». Les conflits de pouvoir agités par des mécanismes de contrôle suivent des chemins inattendus et atteignent des destinations surprenantes. Les groupes qui utilisent des téléphones mobiles, des babillards (bulletin boards : panneaux d'affichage numériques), des groupes de discussion, des blogs et des pages collaboratives (wikkies) parviennent parfois, contre toute attente, à embarrasser publiquement les politiciens, les partis et les parlements, ou même des gouvernements entiers. Des organismes de surveillance du pouvoir comme Greenpeace ou Amnesty International font couramment la même chose, le plus souvent avec l'aide de réseaux militants. Songez un instant à n'importe laquelle des controverses publiques focalisant actuellement l'attention de tous : de nombreuses organisations de contrôle du pouvoir (power-monitoring), grandes, moyennes et petites, relaient toujours les informations éclairant ses différentes dimensions, ainsi que les commentaires ou disputes sur son sens. Dans le monde de la démocratie de contrôle, ce genre de modèle entrecroisé (latticed pattern) – viral, réseauté (networked) - est typique et n'a rien d'exceptionnel. Il a de profondes implications pour les institutions encadrées par l'État de l'ancienne démocratie représentative, qui se trouvent de plus en plus empêtrées dans des réseaux « collants » d'institutions de surveillance du pouvoir (power-scrutinising) qui atteignent souvent leur cible, parfois depuis une position fort lointaine, et souvent à l'aide d'effets boomerang.

 

À l'ère de la démocratie de contrôle, le pouvoir autoritaire (bossy power) ne peut plus confortablement se dissimuler derrière des masques privés (private masks) ; les relations de pouvoir sont partout soumises aux tentatives organisées par quelques uns (some), avec l'aide des médias, de parler aux autres - les publics de différentes tailles - de problèmes jusqu'ici cachés, [abordés] « en privé » ('in private'). Bien sûr, cette dénaturation du pouvoir est d'habitude un sale boulot (messy business), et s'accompagne en général d'un battage médiatique. Mais le démasquage du pouvoir entre en forte résonnance avec l'esprit de surveillance du pouvoir de la démocratie de contrôle (the unmasking of power resonates strongly with the power-scrutinising spirit of monitory democracy). L'ensemble du processus est renforcé par la disponibilité croissante d'outils de communication bon marché (téléphones mobiles multi-usages, appareils photo et caméscopes numériques, internet) pour les particuliers, les groupes, les organisations ; et l'abondance communicative (communicative abundance) multiplie les types de programmes, d'informations, et de story-telling à la disposition des audiences et autres publics. Les infos, les talk-shows, l'éloquence politique, les rudes querelles juridiques, la comédie, l'infotainment, le théâtre, la musique, la publicité, les blogs - tout cela, et bien plus encore, se bousculent et réclament sans cesse l'attention du public.

 

Certaines personnes se plaignent des conséquences, comme la « surcharge d'information », mais du point de vue de la démocratie de contrôle, l'abondance communicative a en contrepartie des conséquences positives. En dépit de tout son battage médiatique et de sa tendance profonde (spin), la nouvelle galaxie des médias pousse et élargit les horizons des gens. Elle soutient leur sens du pluralisme et les pousse à prendre de plus grandes responsabilités quant à la manière, au moment et aux raisons pour lesquelles ils communiquent. Les démocraties saturées de message (message-satured) encouragent la méfiance (suspicion) des gens à l'égard d'un pouvoir qui ne rend pas de compte (unaccountable power). Ni les chevaux du roi ni ses hommes3 ne sont susceptibles d'inverser la tendance – il y a, tout au moins, de bonnes raisons de le croire. À l'âge de l'abondance communicative et de la démocratie de contrôle, les gens vont apprendre qu'ils doivent garder l'œil sur le pouvoir et sur ses représentants ; ils voient que les relations de pouvoir les plus courantes ne sont pas « naturelles », mais contingentes. L'abondance communicative et les institutions de contrôle (monitory institutions) se combinent pour promouvoir quelque chose comme une « inversion de Gestalt4 » dans la perception du pouvoir. L'idée métaphysique d'une objectivité, d'une « réalité » là-bas-hors-de-nous (out there at a distance) en ressort affaiblie ; tout comme l'est la présomption que la « vérité factuelle », obstinée, est supérieure au pouvoir. La distinction légendaire entre ce que les gens peuvent voir de leurs propres yeux et ce qu'on leur dit au sujet des habits de l'empereur5 s'effondre. La « réalité », y compris la « réalité » promue par le pouvoir, finit par être considérée comme une « réalité toujours factice » (produced reality), une question d'interprétation (interpretation) – une question de capacité de faire entrer certaines interprétations du monde dans la gorge des autres (the power to force particular interpretations of the world down others’ throats).

 

 

DÉCADENCE DES MÉDIAS

 

Au cours des dernières décennies, comme l'a montré le politologue américano-britannique Pippa Norris, une accumulation de données d'enquête suggèrent que dans de nombreuses démocraties bien établies, les citoyens, bien qu'ils s'identifient fortement avec les idéaux démocratiques, sont devenus plus méfiants à l'égard des politiciens, sceptiques quant aux institutions, et pleins de désillusion (disillusioned) à l'égard des dirigeants du secteur public. Il y a peu de doute que les anciennes institutions héritées de la démocratie représentative - partis, parlements, hommes politiques – souffrent et sont actuellement mis sous pression par ce mouvement vers l'abondance communicative. C'est comme si ces institutions avaient été prises au dépourvu. Les parlements ont une présence médiatique limitée. Les partis ne contrôlent ni ne possèdent leurs propres débouchés médiatiques. Les journalistes font passer de difficiles moments aux politiciens. Je soutiens que la désaffection du public à l'égard des politiciens, des partis politiques, des parlements et de la « politique » officielle en général sont des symptômes d'un double processus de transition historique de long terme, actuellement en cours : une transition alimentée par la croissance de l'abondance communicative et par l'invention des prémisses (scores) d'institutions de contrôle qui ont pris à contre-pied les institutions de la démocratie parlementaire - et le font de manière irréversible, de mon point de vue.

 

Certains observateurs disent que la victoire électorale de Barack Obama en 2008 prouve le contraire, mais je trouve [l'argument] peu convaincant, tout simplement parce que Mr Obama est le premier grand représentant élu à saisir ces dynamiques entièrement nouvelles, à comprendre que les politiciens, les partis, les parlements et les gouvernements entiers doivent adopter de nouvelles tactiques et les styles rhétoriques qui vont avec (et non contre) les qualités « virales » ou kaléidoscopiques de la politique à l'ère de la démocratie de contrôle. M. Obama pourrait aussi être le premier grand représentant élu à être découpé en rondelles (to be skewered) par ces dynamiques. Les difficultés qu'il rencontre actuellement en matière de guerre et de réforme des soins de santé suggèrent que, dans l'ère de la démocratie de contrôle – et à partir de maintenant, je commence à examiner [les phénomènes de] déclin, calcination, atrophie - la communication politique est constamment l'objet de dissimulations (dissembling), négociations, compromis, conflits de pouvoir, en un mot : une question de combat politique. L'abondance communicative ne garantit pas automatiquement le triomphe de l'esprit (spirit) ou des institutions (institutions) de la démocratie de contrôle.

 

Les sociétés saturée-en-messages (message-saturated) peuvent avoir et ont des effets nocifs pour la démocratie. Quelques-uns sont facilement repérables. Dans certains milieux (quarters), de toute évidence, la saturation (saturation) des médias provoque l'inattention des citoyens à l'égard des événements. Alors qu'on attend de bons citoyens qu'ils restent vigilants sur les affaires publiques, qu'ils portent intérêt au monde par-delà leur famille proche et leur voisinage, il y en a plus d'un à éprouver des difficultés à prêter attention à aux vastes déballages (outpourrings) médiatiques. La profusion engendre la confusion. La démocratie de contrôle nourrit certainement une abondance communicative, mais un de ses effets les plus pervers est d'encourager les individus à échapper à la grande complexité du monde en enfonçant leurs têtes, comme Don Quichotte, sous le sable de l'ignorance délibérée, ou à flotter cyniquement sur les marées tourbillonnantes, les vagues, les remous de la mode - à changer d'avis, à parler et à agir avec désinvolture, à embrasser ou même célébrer les contraires, à dire adieu à la véracité (veracity), à glisser dans les bras de ce que l'un des meilleurs et des plus prudents philosophes contemporains, Harry Francfort, et les Australiens en général, appellent « la connerie » (bullshit).

 

Les illusions délirantes, le cynisme, et la désaffection, sont parmi les principales tentations de notre temps. Leur agressivité suggère que tous les chevaux du roi et tous les hommes du roi pourrait après tout réussir à ruiner (succeed in undoing) la responsabilité démocratique, surtout quand on prend en considération le progrès de l'actuelle décadence médiatique. En règle générale, les nouvelles formes historiques ou galaxies de médias génèrent habituellement des cycles de clarification et de confusion, produisent à la fois l'excitation et la désaffection, alimentées par des tendances négatives (negative trends). Cette règle vaut pour les effets de l'imprimerie, du télégraphe, de la radio, et de la télévision. Notre époque n'est pas différente. Étonnamment, il n'a été accordé que peu d'attention à l'évolution des médias décadents (decadent medias) qui affaiblit et éventuellement inverse la croissance de la démocratie de contrôle (monitory democracy). Qu'est-ce donc que la décadence médiatique (media decadence) ? Et quelles tendances décadentes (decadent trends) mettent aujourd'hui en danger la croissance de la démocratie de contrôle ?

 

Quand je parle de la décadence des médias, je veux parler des profonds écarts entre [d'une part] les idéaux souriants de la libre et loyale contestation publique du pouvoir, de l'ouverture et de la pluralité des opinions, de l'engagement public des élus en faveur de l'inclusion et pour le traitement de tous les citoyens en tant qu'égaux – ce sont les idéaux de la démocratie de contrôle – et [d'autre part], une réalité plus dure, ternie, dans laquelle les moyens de communication favorisent l'intolérance des opinions, les restrictions à la surveillance publique du pouvoir ainsi que l'acceptation aveugle de la manière dont va le monde. « Décadence » (decadence) est bien sûr un terme à connotations fortement négatives, suggérant une complaisance pécheresse (a luxurious self-indulgence). C'est délibérément que je le choisis. Ce à quoi je pense, c'est à la corruption (decay) dans l'abondance ; mais je ne crois pas que les manifestations de déclin (decline) soient permanentes, ou irréversibles. Le fatalisme, la croyance que le monde suit ses propres voies, et que tout s'élève avant de tomber en ruine, n'est pas ce que j'ai à l'esprit. Savoir si les tendances décadentes (the decadent trends), que je vais maintenant examiner, sont fatales aux énergies démocratiques au sein de la galaxie de l'abondance communicative reste pour moi une question ouverte. Le temps et les circonstances, les inventions créatives, la rénovation des institutions, l'heureux hasard (good fortune), et le courage politique des citoyens et de leurs élus, des journalistes et des propriétaires du capital médiatique (media capital), [tout cela] décidera de la suite de l'histoire. Pour le moment toutefois, au vu et au su de tous, plusieurs types de décadences médiatiques se montrent et se superposent, qui devraient froncer les sourcils de n'importe quel démocrate qui pense. 

 

(partie II : à suivre...)

 

NOTES :
 
1  Expression signifiant attraper, duper quelqu'un, pour le ridiculiser (Ndt).
 
2  Au sens kantien de « Publizität » : rendre un fait ou une pensée publics, c'est-à-dire connus de tous. Cf. Was ist Aufklärung ? (Qu'est-ce que les Lumières?), AK VIII, p.37, mais aussi Zum ewigen Frieden (Vers la paix perpétuelle), 2e app. AK VIII, p.381 : « On peut appeler la proposition suivante formule transcendantale du droit public (öffentlichen Rechts) : ' Toute action qui a trait au droit des autres hommes, dont la maxime n'est pas compatible avec la publicité (deren Maxime sich nicht mit der Publizität verträgt), n'est pas de droit. ' » (Ndt)
 
3  Allusion aux célèbres paroles d'une ancienne comptine britannique, « Humpty Dumpty », reprise par Lewis Caroll dans De l'autre côté du miroir : « All the king's horses and all the king's men / couldn't put Humpty together again ». (Ndt)
 
4  En allemand dans le texte, Gestalt signifie figure, forme, par opposition à Hintergrund, fond, arrière-plan.  (Ndt)
 
5  Allusion au conte d'Andersen Les habits neufs de l'Empereur.  (Ndt)

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