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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


RÉPLIQUE À HOUELLEBECQ : L'IMPORTANCE DE L'APRÈS-VIE. SÉRIEUSEMENT. par Samuel SCHEFFLER

Publié par medomai sur 8 Janvier 2015, 17:14pm

Catégories : #MORT, #VIE, #POST-MORTEM, #AU-DELA, #SCHEFFLER, #GENERATIONS FUTURES, #TRANSCENDANCE, #RELIGION, #FUTUR

RÉPLIQUE À HOUELLEBECQ : L'IMPORTANCE DE L'APRÈS-VIE. SÉRIEUSEMENT. par Samuel SCHEFFLER
RÉPLIQUE À HOUELLEBECQ : L'IMPORTANCE DE L'APRÈS-VIE. SÉRIEUSEMENT. par Samuel SCHEFFLER

Samuel Scheffler est professeur de philosophie et de droit à l'université de New York.

Je veux prier le lecteur ou la lectrice de méditer très attentivement la traduction qui suit.

Quand une complaisance nihiliste habite certains écrivains contemporains influents, la philosophie doit réagir. Plutôt que d'attendre paresseusement qu'on nous fournisse de nouveaux idéaux et une transcendance "prête-à-adorer" version Michel Houellebecq, peut-être faudrait-il commencer par se demander si la vraie transcendance n'est pas déjà là, dans le réel, là où personne pourtant ne la voit et où nul n'y fait attention !

Et il n'est aucunement besoin d'être habité par une foi quelconque pour la percevoir et la comprendre. A cet égard, les idées exprimées ci-dessous par M. Scheffler fournissent un bon point de départ. Elle sont à mon sens du plus haut intérêt, et mériteraient un examen extrêmement sérieux et approfondi.

Ne pourrait-on considérer qu'un dépassement de l'individualité habite paradoxalement même nos plus égoïstes finalités, dont la prise de conscience finirait par changer la nature et la valeur à nos yeux ? A côté des transcendances monothéistes, semblable par certains aspects et différente par d'autres, une sorte de transcendance athée serait ainsi possible : il s'agit de la croyance, non pas en un au-delà, mais en une "après-vie" (l'existence continuée de personnes humaines étrangères après notre mort, la continuation du genre humain), façon de traduire la différence des deux convictions qui pourtant en anglais se disent pareillement : the afterlife.

Nous avions déjà commencé à effleurer ces questions lors d'un précédent billet (voir ici)

Le titre original de cet essai est : "The importance of the afterlife. Seriously."

Le texte est paru sur le blog philosophique du New York Times le 21 septembre 2013 :

http://opinionator.blogs.nytimes.com/2013/09/21/the-importance-of-the-afterlife-seriously/?_r=1

Il est ici traduit par Medomai.

 

L'IMPORTANCE DE L'APRÈS-VIE. SÉRIEUSEMENT.

 

par Samuel SCHEFFLER

 

« Je crois en une vie après la mort (I believe in life after death).

 

Non, je ne pense pas que je vais vivre comme un être conscient après mon trépas terrestre (earthly demise). Je suis fermement convaincu que la mort marque la fin absolue (unqualified) et irréversible de nos vies.

 

Ma croyance en la vie après la mort est plus terre à terre (mundane). Ce que je crois, c'est que d'autres personnes vont continuer à vivre après que j'aie moi-même trouvé la mort. Vous faites probablement la même hypothèse dans votre propre cas. Même si nous savons que l'humanité n'existera pas perpétuellement, la plupart d'entre nous tiennent pour acquis que le genre humain (human race) va survivre, au moins pendant un certain temps, après que nous soyons nous-mêmes partis.

 

Parce que nous tenons pour acquise cette croyance (belief), nous ne réfléchissons guère à sa signification. Pourtant, je pense que cette conviction joue un rôle extrêmement important dans nos vies, façonnant discrètement mais de façon cruciale nos valeurs (values), nos engagements (commitments) et le sens de ce qui vaut la peine d'être accompli (what is worth doing). Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, de différentes manières, l'existence poursuivie (continuing existence) d'autres personnes après notre mort - même celle de parfaits étrangers – nous importe davantage (matters more) que ne le fait notre propre survie et celle de nos proches.

 

Imaginez un scénario hypothétique. Supposons que vous sachiez que vous allez vivre une longue vie et mourir paisiblement dans votre sommeil, mais malgré cela, la terre et tous ses habitants seront détruits trente jours après votre mort dans une collision avec un astéroïde géant. [Dans cette hypothèse], comment cette connaissance vous affecterait-t-elle ?

 

Si vous êtes comme moi, et comme la plupart des gens avec qui j'ai discuté de la question, vous trouverez cette connaissance apocalyptique (doomsday knowledge) profondément troublante. Et elle pourrait grandement affecter vos décisions au sujet de la façon de vivre. Si vous étiez un chercheur sur le cancer, vous pourriez être moins motivé à poursuivre votre travail. (Il serait peu probable, après tout, qu'un moyen de guérir soit trouvé pendant votre vie, et même si c'était le cas, quel bien cela apporterait-il durant le temps restant ?) De même, si vous étiez un ingénieur travaillant à améliorer la sécurité sismique des ponts, ou un militant essayant de réformer nos institutions politiques ou sociales, ou un charpentier tentant de construire des choses pour durer : quelle différence ces efforts (endeavors) feraient-ils, si la destruction du genre humain était imminente?

 

Si vous étiez romancier, dramaturge, ou compositeur, vous ne verriez guère d'intérêt (see little point) à continuer à écrire ou composer, car ces activités créatives sont souvent entreprises en ayant à l'esprit un public ou un legs futur imaginaires (an imagined future audience or legacy in mind). Et face au savoir que l'humanité cesserait d'exister peu de temps après votre décès, seriez-vous toujours motivés pour avoir des enfants? Peut-être pas.

 

Notez que les gens ne réagissent généralement pas avec une telle perte de but (loss of purpose) à la perspective (prospect) de leur propre mort. Bien sûr, beaucoup de gens sont terrifiés de mourir. Mais même les gens qui craignent la mort (et même ceux qui ne croient pas en un au-delà personnel, personal afterlife), conservent leur confiance en la valeur de leurs activités, tout en sachant qu'ils vont mourir un jour. Ainsi, d'une certaine manière, la survie d'autres personnes après notre mort est plus importante pour nous que notre propre survie.

 

L'explication de ceci peut sembler simple : si la terre doit être détruite trente jours après notre mort, alors tous les vivants actuels dont nous nous soucions connaîtront une fin soudaine et violente. Les conjoints et les partenaires, les enfants et petits-enfants, les amis et les amants : tous seraient condamnés. Peut-être est-ce notre préoccupation pour nos proches qui explique notre horreur à la perspective d'une catastrophe post-mortem.

 

Mais je ne pense pas que l'histoire soit complète. Prenons un autre scénario hypothétique, tiré du roman de P.D. James "Les Fils de l'homme". Dans le roman de Mme James, l'humanité est devenue stérile, sans avoir enregistré de naissance depuis plus de vingt-cinq ans. Imaginez que vous vous ayez été placé dans de telles circonstances. Aucune personne actuellement en vie n'a moins de vingt-cinq ans, et la disparition de la race humaine est imminente, tandis que la population vieillissante disparaît inexorablement. Comment réagiriez-vous ?

 

Comme dans le cas de la collision astéroïdale, de nombreuses activités commenceront à sembler inutiles dans ces conditions : la recherche sur le cancer, les efforts de protection sismique, le militantisme social et politique, et ainsi de suite. Au-delà, ce que suggère de manière vivante le roman de Mme James, l'apparition d'une infertilité mondiale irréversible serait susceptible d'entraîner une dépression généralisée, l'angoisse, ainsi que le désespoir.

 

Certaines personnes chercheraient des consolations dans la foi religieuse, qu'une part d'entre elles y trouveraient. D'autres prendraient plaisir autant qu'elles en seraient capables dans des activités qui leur sembleraient intrinsèquement gratifiantes : écouter de la musique, explorer le monde naturel, passer du temps avec la famille et les amis, et profiter des plaisirs de la table. Mais même ces activités peuvent sembler moins gratifiantes, et être teintées de tristesse et de douleur, lorsqu'elles sont organisées en vue de lutter contre la toile de fond d'une humanité mourante (set against the background of a dying humanity).

 

Notez que dans ce scénario, contrairement à celui de la collision d'astéroïdes, personne ne mourrait prématurément. Donc ce qui est consternant (dismaying) à propos de la perspective de vivre dans un monde stérile ne peut pas être que nous sommes horrifiés par la mort de nos proches. (Ils finissent par mourir, bien sûr, mais ce n'est pas différent de notre situation actuelle.) Ce qui est consternant est tout simplement que plus aucune personne nouvelle ne viendrait à l'existence.

 

Cela devrait nous donner à réfléchir. Le savoir que nous et tous ceux que nous connaissons et aimons vont mourir un jour ne fait pas perdre à la plupart d'entre nous confiance dans la valeur de nos activités quotidiennes. Mais savoir qu'aucune nouvelle personne ne viendra à l'existence ferait paraître beaucoup de ces choses inutiles.

 

Cela montre à mon avis que certaines hypothèses répandues sur l'égoïsme humain sont, dans le meilleur des cas, simplistes. Aussi égoïstes ou narcissiques que nous soyons, notre capacité à trouver un but et une valeur dans nos vies dépend de ce que nous nous attendons à voir arriver à d'autres après notre mort. Même le magnat égoïste (egotistic tycoon) qui se consacre à sa propre gloire pourrait découvrir que ses ambitions lui sembleraient inutiles, si la disparition de l'humanité était imminente. Bien que certaines personnes puissent se permettre de ne pas dépendre de la bonté d'étrangers (kindness of strangers), pratiquement tout le monde dépend de l'existence future des étrangers (the future existence of strangers).

 

De même, je pense que les hypothèses banales sur l'individualisme humain sont simplistes. Même si nous, en tant qu'individus, avons diverses valeurs et objectifs, et même si c'est à chacun de nous de juger ce que nous considérons être une bonne ou digne vie, la plupart d'entre nous poursuivons nos objectifs et cherchons à réaliser nos valeurs dans un cadre de croyance (a framework of belief) qui présuppose une humanité qui se continue (an ongoing humanity). Supprimez ce cadre de croyance, et notre confiance en nos valeurs et finalités commence à s'effriter.

 

Ceci contient également une leçon pour ceux qui pensent que, sauf s'il y a une vie après la mort personnelle (personal afterlife), leur vie n'a pas de sens ni de but. Ce qui est nécessaire pour garantir (underwrite) l'importance perçue de ce que nous faisons, me semble-t-il, ce n'est pas une croyance en l'au-delà, mais plutôt une croyance que l'humanité survivra, au moins pour un bon bout de temps.

 

Mais l'humanité va-t-elle survivre pendant un bon bout de temps ? Bien que normalement, nous supposions que les autres vont vivre après que nous soyons morts, nous savons aussi que de graves menaces pour la survie de l'humanité existent. Toutes ces menaces ne sont pas d'origine humaine, mais certains des plus pressantes le sont très certainement, par exemple celles posées par le changement climatique et la prolifération nucléaire. Les gens qui s'inquiètent de ces problèmes nous poussent souvent à nous rappeler nos obligations envers les générations futures, dont le sort dépend si lourdement de ce que nous faisons aujourd'hui. Nous sommes obligés, soulignent-ils, de ne pas rendre la terre inhabitable ou de ne pas dégrader l'environnement dans lequel nos descendants vivront.

 

Je suis d'accord. Mais l'histoire comporte aussi une autre face. Oui, nos descendants comptent sur nous pour rendre possible leur existence et leur bien-être. Mais nous dépendons également d'eux et de leur existence si nous voulons mener des vies épanouies. Et donc nos raisons de vaincre les menaces pour la survie de l'humanité ne découlent pas uniquement de nos obligations envers nos descendants. Nous avons une autre raison d'essayer d'assurer un avenir florissant à ceux qui viendront après nous : c'est simplement que, d'une manière que nous parvenons rarement à percevoir ou reconnaître, ils ont déjà une très grande importance pour nous. »

 

(ci-dessous le texte original)

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