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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


CAUSALITÉ par David LEWIS (1973)

Publié par medomai sur 13 Avril 2016, 13:16pm

Catégories : #CAUSALITÉ, #PHILOSOPHIE, #DAVID, #LEWIS, #CONTREFACTUELS, #CONTREFACTUELLES, #MONDES, #POSSIBLES, #TRADUCTION

David Kellogg LEWIS (1941-2001)
David Kellogg LEWIS (1941-2001)

Il y a des concepts si couramment utilisés qu’on les imagine simples à expliquer. La causalité est de ceux-là : nous anticipons sans cesse des effets, nous soupçonnons en permanence des causes, nous généralisons aux situations nouvelles quoique semblables les constats antérieurs.

Mais notre cher logicien, avec son refus de toute imprécision, vous embrouille tout cela durablement (je plaisante). Sous ses exigences – une explicitation intégrale -, vous sortez de la vagueté douillette du langage ordinaire ; on vous met en demeure de substituer à vos modes de description grossiers un système précis de propositions où tout est spécifié ; en bref, vous vous prenez désormais pour un maladroit qui cueillait tranquillement les pâquerettes avec une pelleteuse.

Cela s’appelait autrefois l’étonnement philosophique.

Ce texte de D. Lewis daté de 1973 a marqué en son temps la réflexion sur la causalité en proposant un nouveau type d’analyse, nommée « contrefactuelle », appuyée sur la logique modale. Sous plusieurs aspects théoriques, il est franchement désinvolte et me scandalise assez, mais il est aussi très intéressant par les problèmes qu’il suscite (personnellement, je préfère les « analyses de régularité » qu’il rejette, voire même quitte à scandaliser la première définition humienne). Surtout, réfléchir sur le raisonnement contrefactuel conduit à s’interroger sur les frontières et les (éventuelles) porosités entre le réel et le possible. Et c’est pourquoi, chère lectrice, cher lecteur, Medomai t’en propose ci-dessous la traduction.

Car les propositions contrefactuelles explicitent un mode de pensée banal du type : ‘si c avait/n’avait pas eu lieu, e se serait/ne se serait pas produit(ou bien ‘si c a/n’a pas lieu, e se produira/ne se produira pas; ou encore ‘si c avait/n’avait pas lieu, e se produirait/ne se produirait pas. Nos descriptions de la réalité – on ne le souligne pas assez – intègrent en permanence des fictions, notamment lorsque nous accordons à une chose certaines propriétés (comme la fragilité ou la solidité d'un objet, l’inflammabilité d'une substance, la conductibilité d'un métal, le tranchant d'un couteau, etc), ou lorsque nous affirmons l’existence d’une qualité chez une personne, ou dans les actes d’une personne (la liberté d’une décision, le courage d’un individu, etc). Nous instancions des concepts qui sont autant de variétés de la potentialité, de la possibilité. Peut-être même pourrait-on inclure les choses comme le mouvement, les forces, les champs en physique, etc, qui décrivent les probabilités d'évolution des choses. Mais à condition d'entendre réel et fiction au sens strict : est "réel" ce qui existe hic et nunc, "fictif" ce qui est imaginaire; Le réel est donc au sens strict l'actuel, mais des descriptions exactes du passé ou du futur décrivent aussi, en un sens, "la réalité", au sens large cependant : ce qui a eu lieu vraiment, ce qui aura lieu vraiment, mais qui ni dans un cas ni dans l'autre n'existe. Inversement, au sens strict, passé et futur ne sont pas réels : ils "n'existent" pas autrement que comme fiction au présent.

Donc, pour décrire le « réel » (à moins que ce ne soient mes anticipations sur ce réel…), j’ai besoin de décrire le « possible », en particulier le « probable ». Je reçois par exemple un colis portant la mention : « fragile » : on stipule par là une certaine propriété de son contenu. Mais que signifie cette mention au fond, sinon que, s’il subissait certaines manipulations (choc, secousses, etc), selon toute probabilité, il se briserait aisément ? (Ajoutons que justement, c’est ce qui pour l’instant n’a pas eu lieu du tout !). Ce que signifie par conséquent la fragilité, ce n’est pas le réel au sens strict, mais ce qu’on anticipe qu’il pourrait devenir sous certaines conditions : j’envisage simplement une possibilité imaginaire crédible et bien fondée (et sur ce point, Lewis délire, car un événement possible n’est pas proprement un événement - ou alors seulement un événement mental -, pas plus qu’un monde possible n’est réellement un monde…).

On aperçoit aisément les implications de tout ceci sur l’analyse de la liberté.

Car quand je juge que Mademoiselle F est librement l’auteure d’un acte, n’est-ce pas parce que j’estime qu’elle aurait pu ne pas l’accomplir ; autrement dit que, si elle en avait décidé autrement, elle ne l’aurait pas effectué ? C’est donc parce qu’il y avait à mes yeux d’autres choix possibles pour Mademoiselle F que je reconnais sa liberté. Pourtant, aucune de ces éventualités imaginaires ne s’est produite. En évoquant la liberté de Mademoiselle F, je ne décris donc pas la réalité, mais plutôt ce qui m’apparaît comme une possibilité bien fondée, une fiction crédible. De sorte que, si cette analyse est juste, parler de liberté c’est porter non pas un pur jugement de réalité, mais un jugement « mixte » : un jugement sur les possibilités bien fondées que présente authentiquement cette réalité.

Bonne lecture !

 

CAUSALITÉ

 

par David LEWIS

 

(traduction du texte sans les notes par Medomai)

 

Titre original : CAUSATION.

 

Article publié en 1973 par The Journal of Philosophy, vol. 70, Issue 17, pp 556-567, Seventieth Annual Meeting of the American Philosophical Association Eastern Division (11 octobre 1973).

 

Disponible en pdf ici :

http://www.andrewmbailey.com/dkl/Causation.pdf

 

Pour d'autres textes de David Lewis (en anglais) c'est ici :

http://www.andrewmbailey.com/dkl/

 

 

 

 

 

 

 

« Hume donna deux définitions de la causalité. Il écrivit : « nous pouvons donc définir une cause comme un objet suivi d'un autre et tel que tous les objets semblables au premier sont suivis d'objets semblables au second. Ou, en d'autres termes, tel que, si le premier objet n'avait pas existé, le second n'aurait jamais existé » 1.

 

Les descendants de la première définition humienne dominent encore la philosophie de la causalité : une succession causale est supposée être une succession qui instancie une régularité (a causal succession is supposed to be a succession that instantiates a regularity). Bien entendu, il y a eu des améliorations. De nos jours, on essaie de distinguer les régularités qui comptent – les « lois causales » - de simples régularités accidentelles de succession. Nous subsumons les causes et les effets sous les régularités par le moyen de descriptions qu'ils satisfont, non par des similarités complètes. Et nous admettons qu'une cause ne soit qu'une partie indispensable, et non le tout, de la situation totale qui est suivie par l'effet en accord avec la loi. Dans les analyses de régularité (regularity analysis) actuelles, une cause est définie (approximativement) comme n'importe quel membre de n'importe quel ensemble (set) de conditions actuelles conjointement suffisantes, étant donné les lois, pour qu'existe l'effet.

 

Plus précisément, soit la proposition que c existe (ou se produit) et soit E la proposition que e existe. Alors c cause e, en suivant une analyse de régularité typique2, si (1) C et E sont vraies ; et (2) pour quelque ensemble non-vide L de propositions de loi (law-propositions) vraies et quelque ensemble F de propositions de fait particulier vraies, L et F impliquent C ᑐ E conjointement, bien que L et F conjointement n'impliquent pas E et que F seul n'implique pas C ᑐ E 3.

 

Il y a beaucoup à faire, et beaucoup a été accompli, pour transformer les définitions comme celle-ci en analyses défendables. De nombreuses difficultés ont été surmontées. D'autres subsistent : en particulier, les analyses de régularité ont tendance à confondre la causalité elle-même (causation itself) avec différentes autres relations causales (causal relations). Si appartient à un ensemble minimal de conditions conjointement suffisantes pour e, étant donné les lois, alors c peut fort bien être une authentique cause de e. Mais c pourrait plutôt être un effet de : un effet qui n'aurait pas pu, étant donné les lois et quelques-unes des circonstances actuelles, se produire autrement qu'en étant causé par e. Ou bien c pourrait être un épiphénomène de l'histoire causale de : un effet plus ou moins inefficace de quelque authentique cause de e. Ou pourrait être une cause potentielle préemptée de : quelque chose qui n'a pas causé e, mais qui l'aurait fait en l'absence de cela qui a réellement causé e.

 

C'est une chose encore non établie, de savoir si une analyse de régularité peut réussir à distinguer d'authentiques causes de leurs effets, épiphénomènes, et causes potentielles préemptées – et si elle peut y parvenir sans être victime de problèmes encore plus graves, sans accumuler les épicycles, et sans s'éloigner de l'idée fondamentale que la causalité est une instanciation de régularités. Je ne possède aucune preuve que les analyses de régularité soient irréparables, ni l'espace pour examiner les réparations qui ont été tentées. Qu'il suffise de dire ici que les perspectives semblent sombres. Je pense qu'il est temps d'abandonner et d'essayer autre chose.

 

Il n'y a pas à chercher bien loin une alternative prometteuse. Les « autres termes » de Hume, - à savoir que si la cause n'avait pas été, l'effet n'aurait jamais existé – ne sont pas une simple reformulation de sa première définition. Ils proposent quelque chose d'entièrement différent : une analyse contrefactuelle de la causalité (a counterfactuel analysis of causation).

 

La proposition n'a pas été bien reçue. Certes, nous savons que la causalité a quelque chose à voir avec les contrefactuelles. Nous pensons à une cause comme quelque chose qui fait une différence (as something that makes a difference), et la différence que cela fait doit être une différence par rapport à ce qui aurait eu lieu sans elle. Si elle avait été absente, ses effets – quelques-uns, au moins, et habituellement tous – aurait été absents. C'est toutefois une chose de mentionner ces platitudes encore et encore, et une autre d'établir une analyse sur elles. Cela n'a pas semblé mériter d'être fait4. Nous ne l'avons que trop appris, les contrefactuelles sont mal comprises, et pour cette raison il ne nous a pas semblé qu'on pourrait tirer un bénéfice important en les utilisant pour analyser la causalité ou quoi que ce soit d'autre. En outre, en attendant une meilleure compréhension des contrefactuelles, nous n'avions aucun moyen de combattre les contre-exemples apparents à une analyse contrefactuelle.

 

Mais il n'est pas nécessaire que les contrefactuelles demeurent mal comprises, selon moi, sauf si nous nous accrochons à de fausses préconceptions sur ce que cela représenterait de les comprendre. Une compréhension adéquate ne doit-elle faire aucune référence aux possibilités inactualisées (unactualized possibilities) ? Doit-elle attribuer des conditions de vérité nettement déterminées ? Doit-elle connecter les contrefactuelles de façon rigide à des lois recouvrantes (covering laws) ? Dans ce cas, il n'en résultera rien. Tant pis pour ces standards d'adéquation (thoses standards of adequacy). Pourquoi ne pas prendre les contrefactuelles à leur valeur nominale : comme des déclarations sur les alternatives possibles à la situation actuelle (statements about possible alternatives to the actual situation), spécifiées de manière un peu vague, dans lesquelles les lois actuelles peuvent rester ou non intactes ? Il existe désormais plusieurs traitements de ce genre des contrefactuelles, ne différant que par des détails.5 S'ils ont raison, alors de saines fondations ont été établies pour les analyses utilisant des contrefactuelles.

 

Dans ce papier, j'aimerais exposer une analyse contrefactuelle, pas très différente de la seconde définition de Hume, de certaines sortes de causalités. Puis je souhaiterais essayer de montrer comment cette analyse fonctionne pour distinguer les causes authentiques des effets, des épiphénomènes, et des causes potentielles préemptées.

 

Ma discussion sera incomplète d'au moins trois manières. Des mises-de-côté (settings-aside) préliminaires peuvent éviter la confusion.

 

1. Je souhaiterais me confiner moi-même à la causalité entre les événements (events), au sens quotidien du terme : éclairs, batailles, conversations, impacts, promenades, décès, aterrissages, chutes, baisers, et autres. Non pas que les événements soient les seules choses qui puissent causer ou être causées ; mais je n'ai pas la liste intégrale des autres [choses de ce genre], et aucun bon terme-parapluie pour les recouvrir tous (no good umbrella-term to cover them all).

 

2. Mon analyse est destinée à s'appliquer à la causalité dans des cas particuliers. Elle n'est pas une analyse des généralisations causales. Celles-ci sont probablement des déclarations quantifiées impliquant la causalité entre des événements particuliers (ou des non-événements), mais cela ne s'avère pas facile de faire correspondre les généralisations causales du langage naturel avec les formes quantifiées disponibles. Une phrase (sentence) de la forme « les événements-C causent des événements-E », par exemple, peuvent signifier l'un ou l'autre de :

 

(a) Pour quelque c dans C et quelque dans E, cause e.

(b) Pour tout dans E, il y a quelque c dans C tel que cause e.

(c) Pour tout c dans C, il y a quelque dans E tel que cause e.

 

… sans mentionner les ambiguïtés supplémentaires. Pire encore, 'Seuls les événements-C causent les événements-E' devrait signifier :

 

(d) Pour tout c, s'il y a quelque dans E tel que cause e, alors c est dans C

 

… si 'seuls' avait sa signification usuelle. Mais non ; au lieu de cela, il signifie sans ambiguïté (b) ! Ces problèmes ne concernent pas la causalité, mais nos idiomes de quantification.

 

3. Parmi toutes les causes d'un événement quelconque, nous isolons (single out) parfois l'une d'entre elles et la nommons « la » cause, comme s'il n'en existait aucune autre. Ou nous en isolons un petit nombre comme les « causes », qualifiant le reste de simples « facteurs causaux » ou « conditions causales ». Ou bien nous parlons de la cause « décisive » ou « réelle » ou « principale ». Nous pouvons sélectionner les causes extraordinaires ou anormales, ou celles qui sont sous contrôle humain, ou celles que nous jugeons bonnes ou mauvaises, ou juste celles dont nous voulons parler. Je n'ai rien à dire sur ces principes de discrimination injustes.6 Je m'intéresse à la question antérieure de [savoir] qu'est-ce que c'est que d'être une des causes (au sens non-sélectif). Mon analyse a pour intention de capturer un concept de causalité large et non-discriminatoire.

 

4. Je m'estimerais content, pour l'instant, si je peux fournir une analyse de la causalité qui fonctionne correctement sous le déterminisme (determinism). Par déterminisme, je n'entend aucunement une thèse de causalité universelle, ou d'universelle prédictibilité-par-principe, mais plutôt ceci : les lois de nature en vigueur sont telles, qu'il n'existe pas deux mondes possibles quelconques qui soient exactement semblables jusqu'à un certain temps, qui diffèrent après cela, et dans lesquels ces lois ne sont jamais violées. Peut-être qu'en ignorant l'indéterminisme, je gaspille les avantages les plus frappants d'une analyse contrefactuelle sur une analyse de régularité : qu'elle autorise que des événements indéterminés soient causés.7 Je crains, toutefois, que ma présente analyse ne puisse pas encore faire face à toutes les variétés de causalités sous l'indéterminisme. Les réparations nécessaires nous mèneraient trop loin dans des questions disputées concernant les fondations des probabilités.

 

 

LA SIMILARITÉ COMPARATIVE

 

Pour commencer, je considère comme première (primitive) une relation de complète similarité comparative (comparative over-all similarity) entre les mondes possibles. Nous pouvons dire qu'un monde est plus proche de l'actualité (closer to actuality) qu'un autre, si le premier ressemble davantage à notre monde actuel que le second, en tenant compte de tous les aspects (all the respects) de similarité et de différence, et en les rééquilibrant les uns contre les autres.

 

(Plus généralement, un monde arbitraire w peut jouer le rôle de notre monde actuel. En parlant de notre monde actuel sans juste savoir lequel est le nôtre, en réalité je généralise sur tous les mots. Nous avons réellement besoin d'une relation triadique (a tree-place relation) : le monde w1 est plus proche du monde w que ne l'est le monde w2. Je laisserai désormais cela tacite.)

 

Je n'ai pas dit simplement comment équilibrer les aspects de la comparaison les uns contre les autres, donc je n'ai pas dit quelle doit être au juste notre relation de similarité comparative. Ce n'est pas pour rien que je l'ai nommé première (primitive). Mais j'ai dit quelle sorte de relation c'est, et nous sommes familiers de relations de cette sorte. Nous portons des jugements de complète similarité comparative – sur des personnes, par exemple – en équilibrant de nombreux aspects de similarité et de différence. Fréquemment, nos attentes concernant les facteurs ayant du poids sont suffisamment précis et exacts pour permettre la communication. J'aurais davantage à dire ultérieurement sur la manière dont l'équilibrage doit se faire dans des cas particuliers pour faire fonctionner mon analyse. Mais l'imprécision (vagueness) des similarités complètes n'infecte pas la causalité, et nulle analyse correcte ne peut la rejeter.

 

Les aspects de similarité et différence qui entrent dans la similarité complète des mondes sont variés et nombreux. En particulier, les similarités en matière de faits particuliers remplacent les similarités de loi. Les lois de nature en vigueur sont importantes pour le caractère d'un monde ; donc les similarités de loi sont d'importance (weighty). D'importance, mais pas sacrées. Nous ne devrions pas du tout tenir pour garanti qu'un monde qui se conforme parfaitement à nos lois actuelles soit ipso facto plus proche de l'actualité qu'aucun autre monde où ces lois sont violées. Cela dépend de la nature et de l'étendue de la violation, de la place des lois violées dans le système total des lois de la nature, et des similitudes et différences compensatoires sous d'autre aspects. De même, les similarités et différences de fait particulier au travers de larges régions spatio-temporelles semblent avoir un poids spécial. Un petit miracle peut être utile pour prolonger ou étendre la région de correspondance parfaite (the region of perfect match).

 

Notre relation de similarité comparative devrait être soumise à deux contraintes formelles. (1) Il devrait s'agir d'un ordonnancement faible des mondes (a weak ordering of the worlds) : un ordonnancement dans lequel les liens (ties) sont permis, mais où deux mondes quels qu'ils soient sont comparables. (2) Notre monde actuel devrait être le plus proche de l'actualité, se ressemblant à lui-même (resembling itself) plus qu'aucun autre monde ne lui ressemble. Nous n'imposons pas la contrainte supplémentaire selon laquelle, pour tout ensemble de mondes, il y a un unique A-monde le plus proche (a unique closest A-world), ni même un ensemble de A-mondes également les plus proches. Pourquoi pas [plutôt] une séquence infinie de A-mondes de plus en plus proches, mais aucun le plus proche ?

 

 

LES CONTREFACTUELLES ET LA DÉPENDANCE CONTREFACTUELLE

 

Soient n'importe quelles propositions A et C, nous possédons leur contrefactuelle A □→ : la proposition que si A était vraie, alors C serait aussi vraie. L'opération □→ est définie par une règle de vérité (a rule of truth), comme suit. A □→ est vraie (pour un monde w) si ou bien (1) il n'y a pas de A-mondes possibles (auquel cas A □→ est vide) ou alors (2) quelque A-monde où C vaut (where C holds) est plus proche (de w) que ne l'est aucun A-monde où C ne vaut pas. En d'autres termes, une contrefactuelle est non-videment vraie (nonvacuously true) si cela exige un écart moindre envers l'actualité (less of a departure from actuality) de rendre vrai le conséquent en même temps que l'antécédent, que de rendre l'antécédent vrai sans le conséquent.

 

Nous n'avons pas supposé qu'il doit toujours y avoir un ou plus de A-mondes les plus proches [de l'actualité]. Mais s'il y en a, nous pouvons simplifier : A □→ est non-videment vraie si C vaut pour tous les A-mondes les plus proches.

 

Nous n'avons pas présupposé que A est fausse. Si A est vraie, alors notre monde actuel est le A-monde le plus proche, donc A □→ est vraie si C l'est. Par conséquent, A □→ implique la conditionnelle matérielle ᑐ ; et A et impliquent conjointement A □→ C.

 

Soit A1, A2, … une famille de propositions possibles, dont aucun couple de proposition n'est compossible ; soit C1, C2, … une autre famille de ce genre (de taille égale). Alors si toutes les contrefactuelles A1 □→ C1A2 □→ C2, … entre les propositions correspondantes dans les deux familles sont vraies, nous pourrions dire que les C dépendent contrefactuellement des A. Ce que nous pouvons formuler dans le langage ordinaire de la manière suivante : est-ce que (whetherC1 ou C2 ou …, cela dépend (contrefactuellement) de est-ce que A1 ou A2 ou … .

 

La dépendance contrefactuelle entre de larges familles d'alternatives est caractéristique des processus de mesure, de perception, ou de contrôle. Soit R1, R2, … des propositions spécifiant les affichages alternatifs (the alternative readings) d'un certain baromètre à un certain instant. Soit P1, P2, … spécifiant les pressions correspondantes de l'air environnant. Alors, si le baromètre fonctionne correctement pour mesurer la pression, les R doivent dépendre contrefactuellement des P. Ce que nous exprimons en disant : l'affichage dépend de la pression. De même, si à un certain moment je vois, alors mes impressions visuelles doivent dépendre contrefactuellement, sur une large gamme de possibilités alternatives, de la scène sous mes yeux. Et si j'ai le contrôle de ce qui se produit dans une certaine mesure, alors il doit exister une double dépendance contrefactuelle, une fois encore dans une gamme assez étendue d'alternatives. Le résultat dépend de ce que je fais, et cela dépend à son tour du résultat que je souhaite.8

 

LA DÉPENDANCE CAUSALE ENTRE ÉVÉNEMENTS

 

Si une famille C1, C2, … dépend contrefactuellement d'une famille A1, A2, … au sens expliqué précédemment, nous serons ordinairement prêts à parler de dépendance causale (causal dependence). Nous disons, par exemple, que l'affichage barométrique dépend causalement de la pression, que mes impressions visuelles dépendent causalement de la scène sous mes yeux, ou que le résultat de quelque chose se trouvant sous mon contrôle dépend causalement de ce que je fais. Mais il y a des exceptions. Soit G1, G2, … des lois de gravitation alternatives possibles, différant par la valeur de quelque constante numérique. Soit M1, M2, … des lois alternatives adéquates du mouvement planétaire. Alors les M peuvent dépendre contrefactuellement des G, mais nous ne qualifierions pas cela de causalement dépendant. De exceptions comme cela, cependant, n'engagent aucune espèce de dépendance entre des événements particuliers distincts. L'espoir demeure que la dépendance causale entre événements, au moins, puisse être simplement analysée comme une dépendance contrefactuelle.

 

Nous avons jusqu'ici parlé de dépendance contrefactuelle entre propositions, pas entre événements. Si particuliers que soient des événements, ce ne sont probablement pas des propositions. Mais ce n'est pas un problème, puisqu'il peuvent à tout le moins être couplés à des propositions. À tout événement possible e, il correspond la proposition O (e) qui vaut (which holds at) pour tous les mondes - et seulement les mondes - où e se produit. Cette O (e) est la proposition que e se produit.9 (Si deux événements ne se produisent jamais dans exactement les mêmes mondes – autrement dit, s'il n'y a nulles connexions nécessaires (necessary connections) entre des événements distincts – nous pouvons ajouter que cette correspondance d'événements et de propositions est d'un à une. La dépendance contrefactuelle entre événements est simplement dépendance contrefactuelle entre les propositions correspondantes.

 

Soit c1, c2, … et e1, e2, … des événements possibles distincts tels que nul couple des c et nul couple des e ne soit compossible. Alors je dis que la famille e1, e2, … d'événements dépend causalement de la famille c1, c2, … si la famille O (e1), O (e2), … de propositions dépend contrefactuellement de la famille O (c1), O (c2), … . Ce qu'on exprime en disant : est-ce que (whethere1 ou e2 ou … se produit, cela dépend de est-e que c1 ou c2 ou … se produit.

 

Nous pouvons également définir une relation de dépendance entre de simple événements plutôt que des familles. Soit c et e deux événements particuliers possibles distincts. Alors e dépend causalement de c si la famille O (e), ~ O (e) dépend contrefactuellement de la famille O (c), ~ O (c)Ce que nous exprimons : est-ce que e se produit ou non, cela dépend de est-ce que se produit ou non. La dépendance consiste dans la vérité des deux contrefactuelles : O (c) □→ O (e) et ~ O (c) □→ ~ O (e). Il y a deux cas. Si c et e ne se produisent pas actuellement, alors la deuxième contrefactuelle est automatiquement vraie parce que son antécédent et son conséquent sont vrais : ainsi dépend causalement de c si la première contrefactuelle vaut (holds). C'est-à-dire, si e aurait eu lieu si c avait eu lieu. Mais si et e sont des événements actuels, alors c'est la première contrefactuelle qui est automatiquement vraie. Alors e dépend causalement de c si, si c n'avait pas été, e n'aurait jamais existé. Je considère la seconde définition de Hume comme ma propre définition non pas de la causalité elle-même, mais de la dépendance causale entre événements.

 

 

CAUSALITÉ

 

La dépendance causale entre événements actuels (actual events) implique la causalité (implies causation).Si c et e sont deux événements actuels tels que e n'aurait pas eu lieu sans c, alors c est la cause de e. Mais je rejette l'inverse. La causalité doit toujours être transitive ; la dépendance causale peut ne pas l'être ; donc il peut y avoir causalité sans dépendance causale. Soit c, d, et e trois événements actuels tels que n'aurait pas eu lieu sans c et n'aurait pas eu lieu sans d. Alors est une cause de e même si e se serait tout de même produit (étant causé d'une autre manière) sans c.

 

Nous étendons la dépendance causale à une relation transitive de façon habituelle. Soit c, d, e, ... une séquence finie d'événements particuliers actuels telle que d dépend causalement de ce de d, et ainsi de suite tout du long. Alors cette séquence est une chaîne causale. Finalement, une événement est une cause d'un autre s'il existe une chaîne causale menant du premier au second. Ceci complète mon analyse contrefactuelle de la causalité.

 

 

DÉPENDANCE CONTREFACTUELLE VERSUS DÉPENDANCE NOMIQUE

 

Il est essentiel de distinguer les dépendances causales et contrefactuelles de ce que j'appellerai la dépendance nomique (nomic dependence). La famille C1C2, … de propositions dépend nomicalement (nomically) de la famille A1A2, …s'il existe un ensemble non-vide L de proposition-lois vraies et un ensemble F de propositions vraies de fait particulier tels que L et F impliquent conjointement (mais F seul n'implique pas) toutes les conditionnelles matérielles (material conditionalsA1 ᑐC1, A2 ᑐ C2, … entre propositions correspondantes dans les deux familles. (Rappelons que ces mêmes conditionnelles matérielles sont impliquées par les contrefactuelles qui comprennent une dépendance contrefactuelle.) Nous pourrions dire aussi que la dépendance nomique vaut en vertu des ensembles prémisses L et F.

 

Dépendance nomique et contrefactuelle sont reliées de la manière suivante. Disons qu'une proposition B est contrefactuellement indépendante de la famille A1A2, … d'alternatives si B vaudrait quelle que soit celle des A qui serait vraie – c'est-à-dire, si les contrefactuelles A1 □→ BA2 □→ B, … valent toutes. Si les C dépendent nomicalement des A en vertu des ensembles prémisses L et F, et si de plus (tous les membres de) L et F sont contrefactuellement indépendants des A, alors il suit que les C dépendent contrefactuellement des A. Dans ce cas, nous pouvons considérer la dépendance nomique en vertu des ensembles prémisses L et F comme expliquant la dépendance contrefactuelle. Souvent, presque toujours, les dépendances contrefactuelles peuvent être expliquées ainsi. Mais l'exigence d'indépendance contrefactuelle est indispensable. À moins que L et F satisfassent cette exigence, la dépendance nomique en vertu de L et F n'implique pas de dépendance contrefactuelle, et, s'il y a tout de même dépendance contrefactuelle, elle ne l'explique pas.

 

La dépendance nomique est inversable (reversible), dans le sens suivant. Si la famille C1C2, … dépend nomicalement de la famille A1A2, … en vertu de L et F alors, également, A1A2, … dépend nomicalement de la famille AC1AC2, … en vertu de L et F, où A est la disjonction A1  A2  … . La dépendance contrefactuelle est-elle inversable de la même manière ? Cela n'en découle pas. Car, même si L et F sont indépendants de A1A2, … et ainsi établissent la dépendance contrefactuelle des C sur les A, il peuvent toujours échouer à être indépendants des AC1AC2, … et par suite échouer à établir la dépendance contrefactuelle inverse des A sur les AC. La dépendance contrefactuelle irréversible (irreversible) est montrée ci-dessous : @ est notre monde actuel, les points sont les autres mondes, et la distance sur la page représente la « distance » de similarité (similarity « distance. »)

 

 

CAUSALITÉ

 

par David LEWIS

 

(traduction du texte sans les notes par Medomai)

 

Titre original : CAUSATION.

 

Article publié en 1973 par The Journal of Philosophy, vol. 70, Issue 17, pp 556-567, Seventieth Annual Meeting of the American Philosophical Association Eastern Division (11 octobre 1973).

 

Disponible en pdf ici : http://www.andrewmbailey.com/dkl/Causation.pdf

 

Pour d'autres textes de David Lewis (en anglais) c'est ici : http://www.andrewmbailey.com/dkl/

 

 

***

 

 

 

« Hume donna deux définitions de la causalité. Il écrivit : « nous pouvons donc définir une cause comme un objet suivi d'un autre et tel que tous les objets semblables au premier sont suivis d'objets semblables au second. Ou, en d'autres termes, tel que, si le premier objet n'avait pas existé, le second n'aurait jamais existé »1.

 

Les descendants de la première définition humienne dominent encore la philosophie de la causalité : une succession causale est supposée être une succession qui instancie une régularité (a causal succession is supposed to be a succession that instantiates a regularity). Bien entendu, il y a eu des améliorations. De nos jours, on essaie de distinguer les régularités qui comptent – les « lois causales » - de simples régularités accidentelles de succession. Nous subsumons les causes et les effets sous les régularités par le moyen de descriptions qu'ils satisfont, non par des similarités complètes. Et nous admettons qu'une cause ne soit qu'une partie indispensable, et non le tout, de la situation totale qui est suivie par l'effet en accord avec la loi. Dans les analyses de régularité (regularity analysis) actuelles, une cause est définie (approximativement) comme n'importe quel membre de n'importe quel ensemble (set) de conditions actuelles conjointement suffisantes, étant donné les lois, pour qu'existe l'effet.

 

Plus précisément, soit la proposition que c existe (ou se produit) et soit E la proposition que e existe. Alors c cause e, en suivant une analyse de régularité typique2, si (1) C et E sont vraies ; et (2) pour quelque ensemble non-vide L de propositions de loi (law-propositions) vraies et quelque ensemble F de propositions de fait particulier vraies, L et F impliquent C ᑐ E conjointement, bien que L et F conjointement n'impliquent pas E et que F seul n'implique pas C ᑐ E 3.

 

Il y a beaucoup à faire, et beaucoup a été accompli, pour transformer les définitions comme celle-ci en analyses défendables. De nombreuses difficultés ont été surmontées. D'autres subsistent : en particulier, les analyses de régularité ont tendance à confondre la causalité elle-même (causation itself) avec différentes autres relations causales (causal relations). Si appartient à un ensemble minimal de conditions conjointement suffisantes pour e, étant donné les lois, alors c peut fort bien être une authentique cause de e. Mais c pourrait plutôt être un effet de : un effet qui n'aurait pas pu, étant donné les lois et quelques-unes des circonstances actuelles, se produire autrement qu'en étant causé par e. Ou bien c pourrait être un épiphénomène de l'histoire causale de : un effet plus ou moins inefficace de quelque authentique cause de e. Ou pourrait être une cause potentielle préemptée de : quelque chose qui n'as pas causé e, mais qui l'aurait fait en l'absence de cela qui a réellement causé e.

 

C'est une chose encore non établie, de savoir si une analyse de régularité peut réussir à distinguer d'authentiques causes de leurs effets, épiphénomènes, et causes potentielles préemptées – et si elle peut y parvenir sans être victime de problèmes encore plus graves, sans accumuler les épicycles, et sans s'éloigner de l'idée fondamentale que la causalité est une instanciation de régularités. Je ne possède aucune preuve que les analyses de régularité soient irréparables, ni l'espace pour examiner les réparations qui ont été tentées. Qu'il suffise de dire ici que les perspectives semblent sombres. Je pense qu'il est temps d'abandonner et d'essayer autre chose.

 

Il n'y a pas à chercher bien loin une alternative prometteuse. Les « autres termes » de Hume, - à savoir que si la cause n'avait pas été, l'effet n'aurait jamais existé – ne sont pas une simple reformulation de sa première définition. Ils proposent quelque chose d'entièrement différent : une analyse contrefactuelle de la causalité (a counterfactuel analysis of causation).

 

La proposition n'a pas été bien reçue. Certes, nous savons que la causalité a quelque chose à voir avec les contrefactuelles. Nous pensons à une cause comme quelque chose qui fait une différence (as something that makes a difference), et la différence que cela fait doit être une différence par rapport à ce qui aurait eu lieu sans elle. Si elle avait été absente, ses effets – quelques-uns, au moins, et habituellement tous – aurait été absents. C'est toutefois une chose de mentionner ces platitudes encore et encore, et une autre d'établir une analyse sur elles. Cela n'a pas semblé mériter d'être fait4. Nous ne l'avons que trop appris, les contrefactuelles sont mal comprises, et pour cette raison il ne nous a pas semblé qu'on pourrait tirer un bénéfice important en les utilisant pour analyser la causalité ou quoi que ce soit d'autre. En outre, en attendant une meilleure compréhension des contrefactuelles, nous n'avions aucun moyen de combattre les contre-exemples apparents à une analyse contrefactuelle.

 

Mais il n'est pas nécessaire que les contrefactuelles demeurent mal comprises, selon moi, sauf si nous nous accrochons à de fausses préconceptions sur ce que cela représenterait de les comprendre. Une compréhension adéquate ne doit-elle faire aucune référence aux possibilités inactualisées (unactualized possibilities) ? Doit-elle attribuer des conditions de vérité nettement déterminées ? Doit-elle connecter les contrefactuelles de façon rigide à des lois recouvrantes (covering laws) ? Dans ce cas, il n'en résultera rien. Tant pis pour ces standards d'adéquation (thoses standards of adequacy). Pourquoi ne pas prendre les contrefactuelles à leur valeur nominale : comme des déclarations sur les alternatives possibles à la situation actuelle (statements about possible alternatives to the actual situation), spécifiées de manière un peu vague, dans lesquelles les lois actuelles peuvent rester ou non intactes ? Il existe désormais plusieurs traitements de ce genre des contrefactuelles, ne différant que par des détails.5 S'ils ont raison, alors de saines fondations ont été établies pour les analyses utilisant des contrefactuelles.

 

Dans ce papier, j'aimerais exposer une analyse contrefactuelle, pas très différente de la seconde définition de Hume, de certaines sortes de causalités. Puis je souhaiterais essayer de montrer comment cette analyse fonctionne pour distinguer les causes authentiques des effets, des épiphénomènes, et des causes potentielles préemptées.

 

Ma discussion sera incomplète d'au moins trois manières. Des mises-de-côté (settings-aside) préliminaires peuvent éviter la confusion.

 

  1. Je souhaiterais me confiner moi-même à la causalité entre les événements (events), au sens quotidien du terme : éclairs, batailles, conversations, impacts, promenades, décès, aterrissages, chutes, baisers, et autres. Non pas que les événements soient les seules choses qui puissent causer ou être causées ; mais je n'ai pas la liste intégrale des autres [choses de ce genre], et aucun bon terme-parapluie pour les recouvrir tous (no good umbrella-term to cover them all).

 

    1. Mon analyse est destinée à s'appliquer à la causalité dans des cas particuliers. Elle n'est pas une analyse des généralisations causales. Celles-ci sont probablement des déclarations quantifiées impliquant la causalité entre des événements particuliers (ou des non-événements), mais cela ne s'avère pas facile de faire correspondre les généralisations causales du langage naturel avec les formes quantifiées disponibles. Une phrase (sentence) de la forme « les événements-C causent des événements-E », par exemple, peuvent signifier l'un ou l'autre de :

 

(a) Pour quelque c dans C et quelque dans E, cause e.

(b) Pour tout dans E, il y a quelque c dans C tel que cause e.

(c) Pour tout c dans C, il y a quelque dans E tel que cause e.

 

… sans mentionner les ambiguïtés supplémentaires. Pire encore, 'Seuls les événements-C causent les événements-E' devrait signifier :

 

(d) Pour tout c, s'il y a quelque dans E tel que cause e, alors c est dans C

 

… si 'seuls' avait sa signification usuelle. Mais non ; au lieu de cela, il signifie sans ambiguïté (b) ! Ces problèmes ne concernent pas la causalité, mais nos idiomes de quantification.

 

    1. Parmi toutes les causes d'un événement quelconque, nous isolons (single out) parfois l'une d'entre elles et la nommons « la » cause, comme s'il n'en existait aucune autre. Ou nous en isolons un petit nombre comme les « causes », qualifiant le reste de simples « facteurs causaux » ou « conditions causales ». Ou bien nous parlons de la cause « décisive » ou « réelle » ou « principale ». Nous pouvons sélectionner les causes extraordinaires ou anormales, ou celles qui sont sous contrôle humain, ou celles que nous jugeons bonnes ou mauvaises, ou juste celles dont nous voulons parler. Je n'ai rien à dire sur ces principes de discrimination injustes.6 Je m'intéresse à la question antérieure de [savoir] qu'est-ce que c'est que d'être une des causes (au sens non-sélectif). Mon analyse a pour intention de capturer un concept de causalité large et non-discriminatoire.

 

    1. Je m'estimerais content, pour l'instant, si je peux fournir une analyse de la causalité qui fonctionne correctement sous le déterminisme (determinism). Par déterminisme, je n'entend aucunement une thèse de causalité universelle, ou d'universelle prédictibilité-par-principe, mais plutôt ceci : les lois de nature en vigueur sont telles, qu'il n'existe pas deux mondes possibles quelconques qui soient exactement semblables jusqu'à un certain temps, qui diffèrent après cela, et dans lesquels ces lois ne sont jamais violées. Peut-être qu'en ignorant l'indéterminisme, je gaspille les avantages les plus frappants d'une analyse contrefactuelle sur une analyse de régularité : qu'elle autorise que des événements indéterminés soient causés.7 Je crains, toutefois, que ma présente analyse ne puisse pas encore faire face à toutes les variétés de causalités sous l'indéterminisme. Les réparations nécessaires nous mèneraient trop loin dans des questions disputées concernant les fondations des probabilités.

 

LA SIMILARITÉ COMPARATIVE

 

Pour commencer, je considère comme première (primitive) une relation de complète similarité comparative (comparative over-all similarity) entre les mondes possibles. Nous pouvons dire qu'un monde est plus proche de l'actualité (closer to actuality) qu'un autre, si le premier ressemble davantage à notre monde actuel que le second, en tenant compte de tous les aspects (all the respects) de similarité et de différence, et en les rééquilibrant les uns contre les autres.

 

(Plus généralement, un monde arbitraire w peut jouer le rôle de notre monde actuel. En parlant de notre monde actuel sans juste savoir lequel est le nôtre, en réalité je généralise sur tous les mots. Nous avons réellement besoin d'une relation triadique (a tree-place relation) : le monde w1 est plus proche du monde w que ne l'est le monde w2. Je laisserai désormais cela tacite.)

 

Je n'ai pas dit simplement comment équilibrer les aspects de la comparaison les uns contre les autres, donc je n'ai pas dit quelle doit être au juste notre relation de similarité comparative. Ce n'est pas pour rien que je l'ai nommé première (primitive). Mais j'ai dit quelle sorte de relation c'est, et nous sommes familiers de relations de cette sorte. Nous portons des jugements de complète similarité comparative – sur des personnes, par exemple – en équilibrant de nombreux aspects de similarité et de différence. Fréquemment, nos attentes concernant les facteurs ayant du poids sont suffisamment précis et exacts pour permettre la communication. J'aurais davantage à dire ultérieurement sur la manière dont l'équilibrage doit se faire dans des cas particuliers pour faire fonctionner mon analyse. Mais l'imprécision (vagueness) des similarités complètes n'infecte pas la causalité, et nulle analyse correcte ne peut la rejeter.

 

Les aspects de similarité et différence qui entrent dans la similarité complète des mondes sont variés et nombreux. En particulier, les similarités en matière de faits particuliers remplacent les similarités de loi. Les lois de nature en vigueur sont importantes pour le caractère d'un monde ; donc les similarités de loi sont d'importance (weighty). D'importance, mais pas sacrées. Nous ne devrions pas du tout tenir pour garanti qu'un monde qui se conforme parfaitement à nos lois actuelles soit ipso facto plus proche de l'actualité qu'aucun autre monde où ces lois sont violées. Cela dépend de la nature et de l'étendue de la violation, de la place des lois violées dans le système total des lois de la nature, et des similitudes et différences compensatoires sous d'autre aspects. De même, les similarités et différences de fait particulier au travers de larges régions spatio-temporelles semblent avoir un poids spécial. Un petit miracle peut être utile pour prolonger ou étendre la région de correspondance parfaite (the region of perfect match).

 

Notre relation de similarité comparative devrait être soumise à deux contraintes formelles. (1) Il devrait s'agir d'un ordonnancement faible des mondes (a weak ordering of the worlds) : un ordonnancement dans lequel les liens (ties) sont permis, mais où deux mondes quels qu'ils soient sont comparables. (2) Notre monde actuel devrait être le plus proche de l'actualité, se ressemblant à lui-même (resembling itself) plus qu'aucun autre monde ne lui ressemble. Nous n'imposons pas la contrainte supplémentaire selon laquelle, pour tout ensemble de mondes, il y a un unique A-monde le plus proche (a unique closest A-world), ni même un ensemble de A-mondes également les plus proches. Pourquoi pas [plutôt] une séquence infinie de A-mondes de plus en plus proches, mais aucun le plus proche ?

 

 

LES CONTREFACTUELLES ET LA DÉPENDANCE CONTREFACTUELLE

 

Soient n'importe quelles propositions A et C, nous possédons leur contrefactuelle A □→ C </

CAUSALITÉ par David LEWIS (1973)

Les contrefactuelles A1 □→ C1A2 □→ C2, … et A3 □→ C3 valent (hold at) dans  le monde actuel ; pour cette raison les C dépendent des A. Mais nous n'avons pas la dépendance inverse des A sur les AC, puisque au lieu des AC2 □→ A2 et AC3 □→ A3, nous avons AC2 □→ A1 et AC3 □→ A1.

 

Une telle irréversibilité est banale. L'affichage barométrique dépend contrefactuellement de la pression – c'est aussi précis que peuvent l'être des contrefactuelles – mais la pression dépend-elle contrefactuellement de l'affichage (the reading) ? Si l'affichage avait été plus élevé, la pression aurait-elle été plus élevée ? Ou le baromète aurait-il dysfonctionné ? La seconde [hypothèse] sonne mieux : un affichage plus élevé aurait été un affichage incorrect. Pour sûr, il y a des lois actuelles et des circonstances qui impliquent et expliquent l'exactitude actuelle du baromètre, mais celles-ci ne sont pas plus sacrées que les lois actuelles et les circonstances qui impliquent et expliquent la pression actuelle. Moins sacrées, en fait. Lorsque quelque chose doit être abandonné pour autoriser un affichage plus élevé, nous considérons comme un moindre écart par rapport à l'actualité (we find it less of a departure from actuality) de tenir pour fixe la pression et de sacrifier l'exactitude, plutôt que vice versa. Il n'est pas difficile de voir pourquoi. Le baromètre, étant plus localisé et plus délicat que le temps (weather), est plus vulnérable à de légers écarts hors de l'actualité.10

 

Nous pouvons maintenant expliquer pourquoi les analyses de régularité (regularity analysis) de la causalité (entre événements, sous le déterminisme) fonctionnent si bien comme elles le font. Supposez que l'événement c cause l'événement e selon la simple analyse de régularité que j'ai donnée au début de cet article, en vertu des ensemble de prémisses L et F . Il suit que L, F, et ~ O (c)   conjointement n'impliquent pas O (e). Renforcez ceci : supposez en outre qu'ils impliquent ~ O (e). Si c'est le cas, la famille O (e), ~ O (e), dépend nomicalement de la famille O (c), ~ O (c) en vertu de L et F. Ajoutez une supposition supplémentaire : que L et F sont contrefactuellement indépendants de O (c), ~ O (c). Alors il suit selon mon analyse contrefactuelle que e dépend contrefactuellement et causalement de c, et ainsi que c cause e. Si j'ai raison, l'analyse de régularité fournit des conditions qui sont presque, mais pas tout à fait, suffisantes pour la dépendance causale explicable. Ce n'est pas pas tout à fait la même chose que la causalité ; mais la causalité sans dépendance causale est rare, et s'il y a une dépendance causale inexplicable, nous n'en savons (c'est compréhensible !) rien.11

 

 

EFFETS ET ÉPIPHÉNOMÈNES

 

Je retourne maintenant aux problèmes que j'ai soulevés contre les analyses de régularité, en espérant montrer que mes analyses contrefactuelles peuvent les surmonter.

 

Le problème des effets, tel qu'il se confronte à l'analyse contrefactuelle, est le suivant. Supposez que c cause un événement subséquent e, et que e ne cause pas également c. (je n'interdis pas a priori les boucles causales fermées [claused causal loops] mais ce cas-ci n'a pas à en être un). Supposez de plus que, étant données les lois et certaines des circonstances actuelles, c n'aurait pas pu échouer à causer e. Il semble s'ensuivre que si l'effet e ne s'était pas produit, alors sa cause c n'aurait pas eu lieu. Nous avons une fausse (spurious) dépendance causale inverse de c envers e, contredisant notre supposition que e n'a pas causé c.

 

Le problème des épiphénomènes, pour une analyse contrefactuelle, est similaire. Supposez que e est un effet épiphénoménal d'une authentique cause c d'un effet f. Autrement dit, c cause d'abord e et ensuite  f, mais e ne cause pas f. Supposez en outre que, étant données les lois et certaines des circonstances actuelles, c n'aurait pas pu échouer à causer e ; et que, étant données les lois et certaines autres des circonstances, f n'aurait pas pu être causé autrement que par c. Il semble s'ensuivre que si l'épiphénomène e ne s'était pas produit, alors sa cause c ne se serait pas produite et l'effet suivant f de cette même cause ne se serait pas produit non plus. Nous avons une fausse dépendance causale inverse de envers e, contredisant notre supposition que e n'a pas causé f.

 

On pourrait être tenté de résoudre le problème des effets par la force brute : insérez dans l'analyse une stipulation qu'une cause doit toujours précéder son effet (et peut-être une stipulation parallèle pour la dépendance causale). Je rejette cette solution. (1) Elle est vaine contre le problème étroitement lié des épiphénomènes, puisque l'épiphénomène e précède son faux effet. (2) Elle rejette a priori certaines hypothèses physiques légitimes qui postulent la causalité à rebours (backward causation) ou simultanée. (3) Cela rend triviale toute théorie cherchant à définir la direction vers l'avant (the forward direction) du temps comme la direction prédominante de la causalité.

 

La solution appropriée de ces deux problèmes, je pense, est tout bonnement de nier les contrefactuelles qui causent le problème. Si e avait été absent, ce n'est pas que c aurait été absent (et avec lui, f dans le second cas). C'est plutôt que c se serait produit tel qu'il s'est produit, mais n'aurait pas causé e. C'est un écart moindre hors de l'actualité que de se débarrasser de e en maintenant c fixé et en abandonnant l'une ou l'autre des lois et circonstances en vertu desquelles c n'aurait pas pu ne pas causer e, plutôt que de maintenir ces lois et circonstances fixées et de se débarrasser de e en revenant en arrière et en abolissant sa cause c. (Dans le second cas, ce serait bien entendu inutile de ne pas maintenir fixé f en même temps que c.) La dépendance causale de e envers c est la même sorte de dépendance contrefactuelle irréversible que celle que nous avons déjà considérée.

 

Pour se débarrasser d'un événement actuel e avec le minimum d'éloignement global envers l'actualité, il sera normalement meilleur de ne pas diverger du tout du cours actuel des événements jusqu'à juste avant le moment de e. Plus longtemps on attend, plus on prolonge la région spatio-temporelle de correspondance parfaite (perfect match) entre notre monde actuel et l'alternative choisie. Pourquoi diverger plutôt tôt que tard ? Pas pour éviter les violations des lois de nature. Sous le déterminisme toute divergence, tôt ou tard, exige quelque violation des lois actuelles. Si les lois était tenues pour sacrées, il n'y aurait aucun moyen de se débarrasser de e sans tout changer du passé ; et rien ne garantit que ce changement pourrait être maintenu négligeable si ce n'est dans le passé récent. Cela veut dire que si le présent était très légèrement différent, alors tout le passé aurait été différent – ce qui est absurde. Donc les lois ne sont pas sacrées. La violation des lois est un problème de degré. Tant que nous allons jusqu'au moment immédiatement avant celui où e doit arriver, il n'y a aucune raison générale pour laquelle une divergence plus tardive pour éviter e devrait exiger une plus sévère violation qu'une divergence plus précoce. Peut-être y a-t-il des raisons spéciales dans des cas spéciaux – mais alors ces cas peuvent être des cas de dépendance causale à rebours.

 

 

PRÉEMPTION

 

Supposez que cse produit et cause e ; et que caussi se produit et ne cause pas e, mais aurait causé e si cavait été absent. Ainsi cest une cause alterne potentielle de e, mais est préemptée par la cause actuelle c1. Nous pouvons dire que cet csurdéterminent e, mais ils le font de manière asymétrique12. En vertu de de quelle différence ccause-t-il e mais non c?

 

Dans la mesure où il y a dépendance causale, il n'y aucune différence : e ne dépend ni de cni de c2. Si n'importe laquelle ne s'était pas produite, l'autre aurait suffit pour causer e. Donc la différence doit être que, grâce à c1, il n'y a pas de chaîne causale de cà e ; tandis qu'il y a une chaîne causale pour deux étapes (two steps) depuis cjusqu'à e. Admettez pour la simplicité que deux étapes, ce soit suffisant. Alors e dépend causalement de quelque événement intermédiaire d, et d en retour dépend de c1. La dépendance causale est ici intransitive : ccause e via d même si e se serait tout de même produit sans c1.

 

Jusqu'ici, tout va bien. Il reste seulement à traiter l'objection que e ne dépend pas causalement de d, parce que si avait été absent, alors caurait été absent et c2, n'étant plus préempté, aurait causé e. Nous pouvons répondre en niant l'affirmation que si d avait été absent, alors caurait été absent. Il s'agit d'exactement la même sorte de fausse dépendance inverse de la cause envers l'effet que celle que nous avons tout juste rejetée dans des cas plus simples. J'affirme plutôt que si d avait été absent, caurait de quelque manière échoué à causer d. Mais caurait toujours été là pour interférer avec c2, donc e ne se serait pas produit.

 

David LEWIS, Université de Princeton.

 

 

NOTES

1 David HUME, Enquête sur l'entendement humain, trad.A. Leroy, GF p.144. Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 1.

2  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 2.

3  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 3.

4  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 4.

5  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 5.

6  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 6.

7  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 7.

8  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 8.

9  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 9.

10  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 10.

11  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 11.

12  Pour les notes de Lewis, voir le texte original ici, note 12.

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