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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


ORLANDO : LA QUESTION DE LA PROPRIÉTÉ DES ARMES selon Jeff McMAHAN

Publié par medomai sur 13 Juin 2016, 21:00pm

Catégories : #ARMES, #ORLANDO, #JEFF, #MCMAHAN, #PHILOSOPHIE, #PROPRIÉTÉ, #POSSESSION, #VIOLENCE, #ETAT

'Filosofia' contre 'Ferocità' dans L'iconologie de César RIPA, ici capture d'écran de la version anglaise de 1709, figures 121/122 p.31 (source : https://archive.org/details/iconologiaormora00ripa)
'Filosofia' contre 'Ferocità' dans L'iconologie de César RIPA, ici capture d'écran de la version anglaise de 1709, figures 121/122 p.31 (source : https://archive.org/details/iconologiaormora00ripa)

LA PHILOSOPHIE CONTRE LA FÉROCITÉ !

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L'attentat ignoble d'Orlando (un de plus) ne fait que renforcer mon sentiment qu'un société libre, respectueuse des droits individuels, et tolérante, est une des choses les plus précieuses qui mérite d'être cultivée et défendue, pour nous-mêmes et pour ceux qui nous suivront.

 

Rappelons que tolérer signifie accepter l'existence d'opinions ou de comportements que l'on ne partage ou ne pratique pas (voire éventuellement que l'on désapprouve) pour son propre compte, mais qui dans la mesure où ils ne sont pas contraires aux lois et ne portent aucun préjudice à autrui, doivent relever du choix personnel de chacun, autrement dit de notre libre arbitre :

 

DDHC, art. 5 :  "La Loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas."

 

La tolérance n'est pas une qualité parfaite ni une vertu en toute circonstance : elle peut parfois devenir lâche complaisance ou indifférence au fond méprisante devant l'intolérable, et elle ne dispense pas de la contradiction argumentée devant ce que nous désapprouvons. Néanmoins, une fois distinguée de ses abus ou de ses excès, elle reste une vertu sociale fondamentale (cf également sur cet aspect notre traduction de S. Scheffler)

 

Autre sujet :

 

La facilité avec laquelle un déséquilibré peut se procurer des armes fait question aux États-Unis, ce qui relance là-bas la question d'une législation de 'gun control' (comme la récente proposition Casey ici).

 

Pour réfléchir sur ce problème, Medomai propose la traduction d'un ancien billet encore d'actualité - et à mon sens d'une grande rigueur argumentative - de Jeff McMAHAN, professeur de philosophie à l'Université Rutgers, paru sur le blog Opinionator du New York Times le 19 décembre 2012 :

 

http://opinionator.blogs.nytimes.com/2012/12/19/why-gun-control

 

 

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Jeff McMahan (source : http://jeffersonmcmahan.com/publications/)
Jeff McMahan (source : http://jeffersonmcmahan.com/publications/)

Jeff McMahan est professeur à l'Université Rutgers. Il est l'auteur de “The Ethics of Killing: Problems at the Margins of Life” et de “Killing in War.” Il prépare plusieurs livres, incluant “The Values of Lives,” une collection d'essais.

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POURQUOI LE CONTRÔLE DES ARMES NE SUFFIT PAS

 

par Jeff McMAHAN

 

 

 

« Les Américains commencent enfin à avoir une discussion sérieuse sur les armes. L'un des arguments que nous entendons est le pilier central de la question de la propriété privée des armes (private gun ownership), [à savoir] : que nous sommes tous plus en sécurité (safer), lorsque davantage de personnes ont des armes, parce que les citoyens armés ont un effet dissuasif sur le crime et peuvent se défendre eux-mêmes et les autres contre lui, lorsque la dissuasion échoue. Ceux qui n'ont pas d'armes, dit-on, sont des "parasites" (free riders) à l'égard de ceux qui en possèdent, puisque plus il est probable que leur victime sera armée, moins les personnes à tendance criminelle sont susceptibles de commettre des crimes.


 

Cet argument n'est pas dénué de sens, car même les criminels n'aiment pas se faire tirer dessus. Mais la logique est défectueuse. À y regarder de près, il aboutit à la conclusion que les États-Unis devraient interdire entièrement, ou presque entièrement, la propriété privée des armes.

 

On pourrait penser que si la propriété privée généralisée des armes avait les robustes effets dissuasifs que les défenseurs des armes à feu prétendent qu'elle a, notre pays serait plus exempt de criminalité que les autres sociétés développées. Mais ce n'est pas le cas. Quand la plupart des citoyens sont armés, comme ils l'étaient dans le Far West, la criminalité ne cesse pas. Au lieu de cela, les criminels s'efforcent d'être mieux armés et plus efficaces dans l'utilisation des armes à feu (« plus rapides de la gachette »), et encore plus disposés à les utiliser. Lorsque cela arrive, ceux qui acquièrent des armes à feu peuvent être plus en sûreté qu'ils ne le seraient sans elles, mais ceux qui n'en ont pas deviennent progressivement plus vulnérables.


 

Les défenseurs des armes ont une solution pour ça : les non-armés doivent s'armer eux-mêmes. Mais quand plus de citoyens acquièrent des armes à feu, d'autres problèmes se posent : les gens qui autrefois auraient déclenché une bagarre, à la place, tirent sur la personne qui les a provoqués ; les gens sont abattus par erreur ou par accident.


 

Et avec des armes si abondantes, n'importe quel fou ou individu à tendance criminelle ayant une envie soudaine - et peut-être seulement temporaire - de tuer des gens peut tout simplement se servir lui-même dans le contenu de l'armoire à fusils de maman. Le plus important peut-être, [c'est que] plus il y a de gens qui ont des armes à feu, moins la police est efficace. Le pouvoir des citoyens et celui de la police approchent de la parité. La police cesse même d'avoir un quasi-monopole sur l'utilisation de la force.

 

Pour de nombreux fervents adeptes du second amendement, c'est précisément la chose importante. En tant qu'ancien membre du Congrès, Jay Dickey, républicain de l'Arkansas, a déclaré en Janvier 2011 : « nous avons le droit de porter des armes en raison de la menace d'un gouvernement reprenant les libertés que nous avons ». Plus il y a de gens avec des armes à feu, moins le gouvernement est capable de les contrôler. Mais si l'armement des citoyens limite le pouvoir du gouvernement, il le fait en limitant la puissance de ses agents , comme la police. La défense domestique devient davantage une question d'effort personnel (self-help) et de vigilance, et de moins en moins une question de maintien de l'ordre public contrôlé démocratiquement. La sécurité domestique devient de plus en plus "privatisée".

 

Il y a, bien sûr, une large part de fantasme dans les affirmations de Dickey. Les individus possédant des armes de poing ne constituent en rien une armée moderne. Il est également illusoire de croire que le gouvernement, dans une démocratie libérale comme les États-Unis, pourrait devenir si tyrannique que seule une insurrection armée, plutôt que des procédures démocratiques, serait le meilleur moyen de le restreindre. Nous ne sommes pas en Syrie ; nous ne le serons jamais. Peu de temps après la phrase de Dickey, les gens en Egypte se sont dressés contre un gouvernement qui avait supprimé de manière beaucoup plus grave leur liberté qu'en les obligeant à payer les soins de santé. Bien qu'une infime minorité d'Egyptiens possédent des armes, les manifestants n'auraient pas réussi si ces armes avaient été emmenées place Tahrir. Si les citoyens assemblés avaient brandi des Glocks - en conformité avec le scénario privilégié par ceux qui fantasment sur le second amendement, l'ancien régime serait presque certainement encore au pouvoir et beaucoup d'Egyptiens aujourd'hui vivants seraient morts à l'heure qu'il est.


 

Pour que les policiers restent efficaces dans une société dans laquelle la plupart de ceux qu'ils doivent affronter ou arrêter sont armés, ils doivent, comme les criminels, devenir mieux armés, plus nombreux, et plus disposés à faire feu. Mais s'ils font cela, les armes n'auront pas produit une réduction nette de la puissance du gouvernement, mais auront seulement généré d'énormes dépenses publiques et privées, laissant l'équilibre du pouvoir entre les citoyens armés et l'État tel qu'il était auparavant, les sans-armes étant visiblement moins bien lotis, et tout le monde plus pauvre hormis l'industrie des armes à feu. L'alternative au maintien de l'équilibre du pouvoir est de lui permettre de pencher en faveur des citoyens armés tout en s'éloignant de la police, ce qui encore une fois fait des citoyens non armés - y compris ceux qui refusent le principe de contribuer à l'érosion de la sécurité collective en acquiérant une arme à feu - les plus grands perdants globalement.


 

La logique est implacable : plus il y a d'individus acquiérant des armes à feu privées, plus la puissance de la police décline, plus la sécurité personnelle devient une question d'effort personnel, et les non-armés ont une incitation croissante à acquérir des armes à feu, jusqu'à ce que tout le monde soit armé. Et lorsque la plupart des citoyens ont la capacité de tuer n'importe qui dans le voisinage en un instant, tout le monde est moins en sécurité que si personne n'avait d'armes en dehors des membres d'une force de police démocratiquement responsable (democratically accountable).

 

La logique de la propriété privée des armes est donc similaire à celle de la course aux armements nucléaires. Quand un seul État acquière des armes nucléaires, il améliore sa propre sécurité mais réduit celle des autres, qui sont devenus plus vulnérables. Les autres États ont alors une incitation à posséder des armes nucléaires pour tenter de rétablir leur sécurité. Plus il y a d'États à en acquérir, plus l'incitation pour les autres augmente. Si tous finalement en acquièrent, la possibilité d'une catastrophe - que ce soit par irrationalité, à cause de perceptions erronées, ou par accident - est grande. La sécurité de chaque État est alors beaucoup plus faible qu'elle ne le serait si aucun ne possédait des armes nucléaires.


 

Les défenseurs des armes et les criminels sont alliés pour exiger que les armes restent dans des mains privées. Ils diffèrent sur la manière dont ils veulent qu'elles soient réparties. Les criminels veulent des armes pour eux-mêmes mais pas pour leurs victimes potentielles. D'autres les veulent pour eux-mêmes mais pas pour les criminels. Mais bien que le contrôle des armes à feu puisse avoir un peu d'effet pour restreindre l'accès aux armes des criminels potentiels, il ne peut pas faire grand-chose quand on trouve des armes partout chez les autres ménages. Ou bien les criminels et les non-criminels en ont, ou bien ni les uns ni les autres. Les défenseurs des armes préférent que tous en possèdent plutôt que personne.

 

Mais tout comme avec des armes nucléaires, nous serions tous plus en sécurité si personne n'avait d'armes, ou, plutôt, personne d'autre que des agents de police formés et légalement contrôlés (trained and legally constrained). La défense domestique serait alors réalisée de la façon dont nous conduisons notre défense nationale. Nous n'admettons plus, comme les auteurs du deuxième amendement désormais obsolète, qu' « une milice bien réglementée » soit « nécessaire à la sécurité d'un État libre ». Plutôt que de laisser la défense nationale à des milices de citoyens, nous avons cédé aujourd'hui, pour différentes raisons impérieuses, le droit de la défense nationale à certaines institutions professionnelles autorisées par l'État : l'armée, la marine et ainsi de suite. Nous faisons à bon droit confiance à ces forces pour nous protéger contre les menaces externes et pour ne pas devenir des instruments de répression domestique. Nous pourrions avoir la même confiance en une force de police destinée à nous protéger contre les menaces domestiques.

 

Une interdiction de la propriété privée ne signifie pas que personne ne pourrait tirer avec une arme à feu. Des pistolets de tir à la cible pourraient être loués sous des conditions de sécurité variées. Et il y a peut-être possibilité de débattre sur la possession privée de fusils de chasse à chambre unique.

 

Les défenseurs des armes objecteront qu'une interdiction de la propriété privée d'armes à feu est impossible aux États-Unis. Mais ce n'est pas une objection qu'ils puissent arguer en toute bonne foi, car l'unique raison pour laquelle une interdiction légale pourrait être impossible dans un État démocratique, c'est que la majorité s'y oppose. Si les défenseurs des armes à feu cessaient de s'y opposer, une interdiction serait possible.


 

Ils feront valoir ensuite que, même s'il y avait une interdiction légale, cela ne pourrait pas être appliqué avec une efficacité même approximativement complète. C'est vrai. Tant que certaines personnes ont des armes à feu quelque part, certaines personnes ici peuvent les acquérir. De même, l'interdiction légale du meurtre ne peut pas éliminer les assassinats. Mais l'interdiction d'assassiner est plus efficace que ne le serait une politique de « contrôle des assassinats ».

 

Les armes ne sont pas comme l'alcool et la drogue, que nous avons essayé l'un et l'autre en vain d'interdire. Beaucoup de gens ont un vif désir d'alcool ou de drogues, qui est indépendant de ce que les autres peuvent faire. Mais la nécessité d'une arme pour l'auto-défense dépend de si d'autres personnes en ont, et si la protection et la dissuasion fournies par l'État sont efficaces. Ainsi, dans d'autres pays occidentaux où il y a moins d'armes, il y a proportionnellement moins de cas où les gens ont besoin d'armes pour une autodéfense efficace.

 

Les défenseurs des armes font parfois valoir que l'interdiction violerait les droits de légitime défense des individus. Imposer une interdiction des armes à feu, disent-ils, reviendrait à prendre son arme à une personne juste au moment où quelqu'un est sur le point de la tuer. Mais cette analogie est défectueuse. L'interdiction priverait certes les gens d'un moyen efficace d'auto-défense, [mais] elle garantirait aussi que beaucoup moins d'occasions se produiraient où une arme à feu serait nécessaire ou même utile pour l'auto-défense. Car les armes seraient interdites non seulement pour ceux qui voudraient les utiliser pour la défense, mais aussi pour ceux qui voudraient les utiliser pour l'agression. Les armes ne sont qu'un des moyens d'auto-défense, et l'auto-défense n'est qu'un des moyens d'assurer sa sécurité contre les attaques. C'est le droit à la sécurité contre les attaques qui est fondamental. Une politique qui prive inévitablement une personne d'un moyen d'auto-défense, mais qui en contrepartie réduit considérablement sa vulnérabilité aux attaques, est donc respectueuse du droit plus fondamental à partir duquel le droit à l'auto-défense est dérivé.

 

Dans d'autres pays occidentaux, les taux d'homicides par habitant, ainsi que les taux de crimes violents impliquant des armes à feu, sont une fraction de ce qu'ils sont aux États-Unis. Les explications possibles de ce phénomène sont limitées. les défenseurs des armes prétendent que cela n'a rien à voir avec nos lois permissives sur les armes à feu ou nos coutumes et pratiques impliquant des armes à feu. S'ils ont raison, faut-il en conclure que les Américains sont tout simplement intrinsèquement plus violents, plus disposés au dérangement mental, et moins moraux que dans les autres pays occidentaux ? Si vous résistez à cette conclusion, vous avez peu d'autres choix sinon que d'accepter que notre accès facile à toutes sortes d'armes à feu est en grande partie l'explication du fait que nous nous tuons à un taux beaucoup plus élevé que nos homologues d'autres pays. Les défenseurs des armes devraient interroger leurs consciences afin de déterminer s'ils veulent vraiment partager la responsabilité de la perpétuation de politiques qui font de notre pays la capitale de l'homicide dans le monde développé. »

 

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