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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


THE AMERICAN MINERVA OU LA PRESSE COMME UTOPIE

Publié par medomai sur 21 Octobre 2016, 22:12pm

Catégories : #PRESSE, #JOURNALISME, #AMERICAN, #MINERVA, #NOAH, #WEBSTER, #1793, #POLITIQUE, #LIBERTE, #PHILOSOPHIE, #USA, #CONNAISSANCE, #DEMOCRATIE

 

 

 

Medomai, chère lectrice et cher lecteur, te propose la traduction d'un éditorial de l'écrivain-journaliste américain Noah Webster. Cet éditorial parut le lundi 9 décembre 1793, dans la toute première édition du journal nouvellement créé par lui : The American Minerva ("la Minerve américaine")

Webster fut (notamment) révolutionnaire fédéraliste dans sa jeunesse, professeur, journaliste et pédagogue ; il rédigea une célèbre méthode d'apprentissage de la lecture, un dictionnaire de la langue anglaise ("le" Webster), et fut membre fondateur du non moins célèbre Amherst College où étudièrent les poètes Emily Dickinson et Robert Frost...

Dans des formules remarquables, ce texte célèbre une presse d'information comme le nécessaire complément civique d'une République établie sur des principes juridiques nouveaux. Il donne donc tout son sens à l'attachement de la Constitution américaine envers la liberté d'expression et de la presse, mais il dévoile (involontairement) aussi la dimension parfois utopique d'une telle conception du journalisme et de "l'information"...

Nous l'avons, en guise de conclusion, fait suivre de quelques remarques.

Bonne lecture !

NB : nous avons conservé l'esprit du texte original en maintenant un changement de typographie lorsque le texte passe des italiques (ici, en caractères normaux) aux caractères droits (ici, en gras).

 

 

 

Noah WEBSTER ()

Noah WEBSTER (1758-1843)

~~~

 

 

Frontispice de la première édition du 9 décembre 1793.

Source : Columbia University Library Digital Collections.

~~~

Athéna-Minerva, déesse romaine de l'intelligence

~~~

 

 

 

 

« LA MINERVE AMÉRICAINE1»

 

Patronne de la Paix, du Commerce et des Arts Libéraux

 

Adresse de l'Éditeur au public

 

 

« C’est la singulière félicité des Américains, et une circonstance qui distingue ce Pays de tous les autres, que les moyens d'information2 (means of information) y soient accessibles à des personnes de toutes sortes. La plupart des Citoyens de l'Amérique ne sont pas seulement familiers des Lettres et capables de lire leur langue maternelle; mais ils ont une forte propension à acquérir, et la particularité d’acheter, des moyens de connaissance3 (means of knowlege4).

 

De tous les moyens de connaissance, les journaux sont les plus avidement recherchés, et les plus généralement répandus. En aucun autre pays sur Terre, pas même en Grande-Bretagne, la circulation des Journaux (Newspapers) n’est aussi répandue parmi le corps du peuple (the body of the people) qu’en Amérique. À cette facilité de propager la connaissance à travers notre pays peut, dans une grande mesure, être attribuée cette civilité des mœurs, cet amour de la paix et du bon ordre, et cette convenance de la conduite publique (propriety of public conduct), qui caractérisent le corps substantiel (the substantial body) des Citoyens aux États-Unis.

 

Les Journaux, par leur modicité (cheapness), et la fréquence et la rapidité de leur circulation, peuvent tenir, en Amérique, un rang éminent dans le catalogue des publications utiles. Dans une large mesure, ils remplacent l'utilisation des Magazines et des Pamphlets. L'esprit public (public mind) en Amérique, réveillé par l'ampleur des événements politiques, et impatient du retard, ne peut attendre pour son renseignement mensuel (monthly intelligence). Des communications quotidiennes ou tout au plus hebdomadaires sont jugées nécessaires pour satisfaire la curiosité publique (public curiosity). Mais les Journaux ne sont pas seulement les véhicules de ce qu'on appelle les nouvelles (what is called news); ils sont les instruments communs des rapports sociaux (the common instruments of social intercourse), par lesquels les Citoyens de cette vaste République discourent et débattent en permanence entre eux sur des sujets d’intérêt public (by which the Citizens of this vast Republic constantly discourse and debate with each other on subjects of public concern). C’est au moyen de ceux-ci qu’en cas de danger, issu de l'hostilité ou de l'insidieuse intrigue, une alarme est instantanément transmise5, et une unanimité d'opinion (unanimity of opinion) est formée, du Maine à la Géorgie.

 

Montesquieu a déclaré que la vertu (virtue) est le principe des gouvernements Républicains. Si par vertu, il voulait dire un amour désintéressé de son pays (a disinterested love of one’s Country), on peut douter qu’un tel principe ait jamais existé. Si, par vertu, on veut dire un enthousiasme populaire ardent, c’est une passion qui a existé; pour un mois, peut-être pour un an ou deux; mais c’est une chose passagère; l'incendie d'un météore qui brille un instant et disparaît; ce n'est pas et, selon la nature de l’homme, cela ne peut être, un principe stablement permanent. Mais seuls des principes permanents déterminés (fixed permanent principles) pourront maintenir n’importe quel gouvernement.

 

D'ailleurs, est-il vrai que les Républicains aiment leur Pays plus que les sujets du gouvernement arbitraire ? Qu'ils doivent le faire est certain; mais si les républicains combattent pro focis6, les sujets du pouvoir ne luttent-ils pas pro aris7 ? Si les individus sous les gouvernements despotiques ont moins de droits (rights) et moins de propriété (property) pour les attacher à leur pays, leurs préjugés, leurs coutumes, leur religion, ne créent-ils pas d’aussi puissants attachements à leur Pays que ne le font la liberté et les droits des Citoyens libres au leur ? Un Turc ou un Espagnol ne combattront-ils pas aussi bravement pour son Coran ou son Crucifix que tout Républicain pour sa propriété ? Laissons l'histoire; laissons les faits décider.

 

La fondation de tous les gouvernements libres (free governments), semble être, une diffusion générale de connaissance (a general diffusion of knowlege). Les gens doivent savoir qu'ils ont des droits, avant qu'ils ne les réclament; et ils doivent avoir des idées justes de leurs propres droits et apprendre à les distinguer des droits des autres, avant de pouvoir former un système rationnel du gouvernement, ou être capable de le maintenir. Savoir que nous avons des droits, est très facile; savoir comment préserver ces droits, pour régler les revendications rivales, prescrire les limites de chacun, là réside la difficulté. Former et rendre durable un système de gouvernement qui doit assurer à chaque homme ses droits civils et politiques, et empêcher tout homme de violer les droits d'autrui, est une tâche de magnitude infinie. En effet, il est probablement au-delà des pouvoirs de l'homme de mettre au point un système destiné à ce but qui puisse être perpétuel; un système qui ne s’écroulera pas avec le temps en morceaux sous ses propres imperfections, ni ne sera renversé par la corruption et les vices des hommes. Le seul point d'ancrage de l'espoir que nous a laissé l'histoire et l'expérience est que « les gouvernements libres peuvent être rendus durables, peut-être perpétuels, par la connaissance, la sagesse et le bon sens de la masse des personnes qui doivent être gouvernés. » Les âges passés ont démontré que de nombreuses clauses conditionnelles (provisions), contrôles (checks) et restrictions (restraints) dans une constitution prouvent leur utilité et leur nécessité pour contrôler les intérêts en conflit; mais c’est probablement une sérieuse vérité que, si les gens sont généralement ignorants, [même] la meilleure constitution du gouvernement que puisse concevoir la sagesse humaine sera corrompue. Chartes des droits (charter of rights), articles constitutionnels (constitutionnal articles), règlements fondamentaux peuvent être essentiels pour organiser et diriger les mouvements complexes d'une nation ou de l'État; mais ils ne sont pas l’ultime sécurité des droits des hommes. Le pouvoir peut assaillir (assail) ou la corruption peut saper avec succès les meilleures barrières de parchemin [protégeant] la liberté (parchment barriers of liberty); mais quand une constitution repose sur le bon sens d'un peuple bien informé (well informed), la violation sera toujours réparée. Des nations entières ne sont jamais corrompues, mais le corps des gens sont souvent ignorants [the body of people are often ignorant8]; toute administration (department) dans la meilleure forme de gouvernement peut devenir vicieuse; mais nulle nation en tant que telle ne fut jamais si corrompue et vicieuse, qu’un appel à ses citoyens (an appeal to its citizens) ne puisse restaurer le gouvernement dans sa pureté. Il est toujours dans l'intérêt d'une nation d’être bien gouvernée; et les hommes ne se soumettront jamais à un gouvernement vicieux que par ignorance ou peur. Une bonne part de connaissance (a good portion of knowlegechez les citoyens d'une république libre est donc la ressource ultime (the ultimate resort) pour une correction des maux survenant aux meilleurs systèmes de gouvernement. C’est un fait important aux États-Unis que les gens les mieux informés sont les moins sujets à la faction, à l'intrigue, et à une administration corrompue. L'utilité des Journaux (News-papers) est donc vérifiée de la plus claire façon dans les Gouvernements Républicains; comme les écoles, cela devrait être un sujet essentiel que de les encourager; comme les écoles, ils devraient être considérés comme des auxiliaires du gouvernement et placés sur un pied de respectabilité; ils devraient être les hérauts de la vérité; les protecteurs de la paix et du bon ordre.

 

Mais les journaux peuvent être rendus utiles à d'autres égards. En Amérique, l'agriculture et les arts sont encore dans l’enfance. D'autres pays nous ont précédés dans une grande variété d'améliorations. Ils ont, par des observations et des expériences (observations and experiments), découvert de nombreuses vérités utiles dont les gens de ce pays sont encore ignorants; ou qui ne sont pas généralement connues et appliquées en pratique. Le compilateur d'un document, qui prendra la peine de choisir chez des auteurs, ces faits et principes dans les arts qu’ont trouvé d'autres pays pour abréger le travail et rendre l'industrie plus productive, rendra un service des plus essentiels à son pays. Un fait utile (useful fact), une vérité, qui coûta à quelque ingénieux enquêteur (enquirer) l’expérience du labeur de dix années, peut être contenue dans une unique colonne d'une Gazette, et diffusée à des millions de personnes. Certains efforts pour recueillir de telles vérités utiles pour cette publication seront accomplis par l'Éditeur, et il l’espère, avec succès. »

 

N W

 

[note manuscrite en marge inférieure : « † Les événements ont très fortement diminué mes espérances (events have very much wea[k?]en[d?] my hopes). 1837. N W. »]

 

 

 

NOTES :

 

1  (NdT) The American Minerva, Patroness of Peace, Commerce, and the Liberal Arts est le titre complet du premier journal quotidien de la ville de New York, créé par Noah Webster, écrivain fédéraliste originaire du Connecticut, le 9 décembre 1793. Imprimé dans la fameuse rue Wall Street, il défendait une ligne fédéraliste et soutenait le président Georges Washington, notamment dans sa neutralité concernant le conflit franco-anglais (NdT).

2  (NdT) Il apparaît plus loin qu’ « information » signifie d’abord pour Webster cette partie des connaissances nécessaire au « corps du peuple » afin de réagir contre ce qui peut « corrompre le gouvernement ». D’où l’importance du principe constitutionnel de la liberté d’expression (1er amendement), qui se traduit par une grande liberté de la presse.

3  (NdT) L’article original est en italique ; un changement de typographie avec des caractères normaux permet au journaliste d’attirer l’attention du lecteur sur certaines notions philosophiquement essentielles. Cela ressemble fort à un procédé utilisé par tous les professeurs (je parle d’expérience…).

4  (NdT) Simplificateur passionné de l’orthographe, Webster élimine le [d] de knowledge. Un peu comme si Alain Rey décidait d’écrire désormais « conaisanse » au lieu de « connaissance » !

5  (NdT) Pour mémoire, Webster était fils d’un minutemen, ces membres de milices patriotiques mobilisables « dans les deux minutes » contre les troupes anglaises. Ce terme désigne aujourd’hui des milices paramilitaires chassant les immigrants clandestins à la frontière avec le Mexique !

6  (NdT) Pro focis (locution latine) : « pour leurs foyers ».

7  (NdT) Pro aris (locution latine) : « pour leurs autels ».

8  (NdT)Phrase bizarre, où le singulier du corps social devient un pluriel dans l’ignorance. Le procédé, quasi intraduisible, évoque le we the people de la constitution américaine de 1787.

 

La note manuscrite de Webster au bas de la page de titre (datée 1837)

 

Page complète de l'exemplaire conservé à l'université Columbia

 

 

.

 

 

 

LA PRESSE COMME UTOPIE DE SECOURS

ou la Minerve américaine de Noah WEBSTER

par Medomai

 

La presse, dans l’esprit de Noah Webster1, est d’abord une utopie, celle d’un substitut efficace à une vertu républicaine presque toujours introuvable – ou plutôt éphémère par nature, toujours vaincue un jour ou l’autre (par les "tentations" plus accessibles et les "vices naturels" qui leur correspondent en l'homme - cf Calvin...) - au sommet du pouvoir. C’est, si l’on peut dire, une utopie de secours.

 

Paradoxalement, l’utopie websterienne répond au pragmatisme du même nom et réciproquement : le souci des transformations réelles enclenche les grandes espérances, qui échouant appellent de nouveaux essais, et ainsi de suite. Ce pragmatisme inhabituel pour un utopiste prend la forme d’un certain sens du commerce. Pour exister, la presse doit être peu chère : pour 6 dollars par an (réglables par trimestre), La Minerve américaine pourra toucher n’importe quel foyer de New York quotidiennement, dès quatre heures de l’après-midi, les dimanches exceptés.

 

Mais l’utopie, si elle doit se rendre accessible, se doit aussi d’être utile. Est « utile » au fond, au sens websterien, ce qui purifie le monde de la corruption répandue sur toutes choses par des créatures décidément bien décevantes aux yeux de leur Créateur (de même que la presse réelle décevra son utopiste inventeur...). Les journaux doivent donc justifier leur nécessité devant les hommes (et leur droit de porter la majuscule : News papers), ou du moins devant ceux qui seraient susceptibles de comprendre et de juger la vérité de cette utilité. Il faut par conséquent s’adresser au départ à un public déjà avide d’information : Webster parle à ceux qui autour de lui expriment le sentiment public, aux voix dans ce public – ou plutôt cette partie du public – susceptibles d’entendre et de répondre. Et ceux-là répandront l’information, qui se propagera ensuite naturellement jusqu’aux auditoires les plus reculés, jusqu’au lectorat le moins attentif.

 

Webster a lu et médité L’Émile de Rousseau, mais c’est aussi un professeur pragmatique qui a fait ses classes. Son utopie repose donc sur une vision de l’éducation. Car, par l’appel au bon sens et à la vigilance populaire, mais aussi grâce à « l’information », la presse utopique sera d’abord et avant tout éducatrice. La vertu civique en effet, s’il y en a une, se situe plutôt au niveau du sol ; elle a les pieds sur terre, elle séjourne dans le body of people, le « corps du peuple » (singulier pluriel), dont le bon sens (good sense), les bonnes mœurs, le sens de l’ordre, sont tout particulièrement américains.

 

Or, si ces qualités prévalent en Amérique, selon Webster, c’est par une spécificité de l’esprit national devenu habitude, ou plutôt caractère original du citoyen américain : la source de toutes ces bonnes dispositions est la vitalité de la « curiosité publique » (public curiosity). Celle-ci est d’abord le désir d’être « au courant » de son temps, de comprendre notre époque - cet âge particulier de l’humanité - d’où l’appétit des « nouvelles » (news) qui en relatent les bouleversements -, mais aussi la ferme volonté de s’instruire et d’œuvrer à se former en mettant à jour son savoir ; ce qui concrètement veut dire acheter et « s’approprier » de la connaissance (knowlege et non pas knowledge, comme disent les pédants), autrement dit posséder le savoir en son esprit comme on achète une terre, mais pour ensuite la faire fructifier par une culture acharnée. Car on s’approprie quelque chose par le travail (cf Locke), autant que par le droit acquis sur cette chose. Or la connaissance la plus importante à fournir - nous y reviendrons dans la suite-, en termes d'utilité civique, est la connaissance par chacun du système des droits de chacun, de leur étendue et de leur limites.

 

[Cependant, le travail de l’esprit prend du temps : mais comment penser des « news », des nouvelles, qui changent sans cesse et ne font que passer, qui assaillent et bombardent l’esprit sans qu’il ne puisse d’abord les hiérarchiser ? Un danger se profile, qui est celui de la dispersion de l’attention et de la paralysie de la pensée engendrées par l’urgence de ne pas ignorer la suite des événements, ainsi que la pléthore de sollicitations perceptives perpétuellement renouvelées.]

 

En somme, la « curiosité publique » est envisagée par Webster comme le signe de la bonne nature du peuple américain : éloigné de tout voyeurisme et de toute intention vicieuse, de la shadenfreude comme du sensationalisme, celui-ci ne va chercher dans les nouvelles que de légitimes éclaircissements personnels, des lumières sur son temps ; et c’est ce désir très louable d’amélioration de la conscience civique, de progrès citoyen en somme, qui motive les lectures de l’américain lambda (le progrès matériel et technique venant à la suite, et parachevant le système). À plus de deux siècles de distance, parcourant certaines Unes sur les écrans, on peut difficilement ignorer le gouffre séparant l’utopie du réel...

 

Mais Webster débat surtout dans ce premier éditorial du tout premier quotidien newyorkais avec Montesquieu et avec Rousseau (qui eux-mêmes conversent l’un avec l’autre), de même que la France et l’Amérique s’entretiennent et se disputent en cette fin d’année 1793. Et ce mélange de critique et d’enthousiasme, de désaccord et d’accord, conduit le journaliste à formuler une philosophie républicaine d’aspect semi-démocratique.

 

Car entre le body des gouvernés et le body du pouvoir vient de s’instaurer (1787) un système constitutionnel très utile de contrôles (checks), de limitations (restraints), de dispositions prévisionnelles (provisions), destinées à entraver la naturelle tendance de tout « government », y compris le gouvernement républicain, à la « tyrannie ». Certes, toutes les parties d’un corps ne sont jamais également ni simultanément « corrompues ». Mais jamais ces barrières contre l’abus de pouvoir, ces principes juridiques fixes qu’on voudrait éternels et qui ne le seront pas, ne pourront assurer la sauvegarde de la liberté à eux seuls, ni remplacer un peuple « bien informé », c’est-à-dire non seulement conscient de ses droits, mais mis au courant, « au jour le jour », rapidement, de ce qui se passe et de ce qui dysfonctionne dans l’organisation politique de sa propre société. Car « l’information » vise à susciter une « prise de conscience » des erreurs ou des errements à réparer dans le système de la liberté - notamment au niveau des pouvoirs -, ce qui présuppose une connaissance des finalités de ce système : la connaissance par chaque citoyen de ses propres droits et de ceux d’autrui, ainsi que des subtilités de leur coexistence et de leurs limites :

 

« La fondation de tous les gouvernements libres (free governments), semble être, une diffusion générale de connaissance (a general diffusion of knowlege). Les gens doivent savoir qu'ils ont des droits, avant qu'ils ne les réclament; et ils doivent avoir des idées justes de leurs propres droits et apprendre à les distinguer des droits des autres, avant de pouvoir former un système rationnel du gouvernement, ou être capable de le maintenir. Savoir que nous avons des droits, est très facile; savoir comment préserver ces droits, pour régler les revendications rivales, prescrire les limites de chacun, là réside la difficulté. Former et rendre durable un système de gouvernement qui doit assurer à chaque homme ses droits civils et politiques, et empêcher tout homme de violer les droits d'autrui, est une tâche de magnitude infinie. »

 

 

[La fonction d’intérêt public de l’information civique prime donc ici l’intérêt individuel relatif et variable du public envers l’instruction pragmatique et commerciale, technique ou productive (agricole, industrielle). Notons qu’il ne semble pas être question ici de la culture de l’esprit ni des études libérales : elles seront plutôt du domaine d’une nouvelle forme d’école publique ?

Autre question : "l'unanimité d'opinion du Maine à la Géorgie" que les médias sont capables d'engendrer par une simple "alarme" n'est-elle pas sous certains aspects inquiétante ? La "mobilisabilité" de l'opinion -comme celle des "patriotes" des milices de minutemen - dans un sens ou dans l'autre, aussi bien POUR que CONTRE le gouvernement, est un pouvoir à double tranchant, une force qui peut se retourner contre le sens de la nuance, l'intelligence de la complexité, la distance prise avec l'événement, le temps d'un examen objectif, minutieux, impartial, bref l'effort d'enquête pour chercher la vérité. Sans parler du fait que quand Webster évoque la presse "auxiliaire" respectable du gouvernement républicain (comme l'école), il n'a pas nécessairement conscience de l'ambiguïté de cette formule, qui peut aussi être entendue par ceux que la liberté dérange comme un appel au "manufacturing consent", à la tentation de prétendre forger l'opinion majoritaire par la manipulation (et non le débat et l'examen rigoureux de tous les arguments).]

 

Pour conclure : nationalisme encombrant, exceptionalisme prétentieux, idéalisme naïf et puritain ? Peut-être, sans doute même, y a-t-il de tout cela dans l’éloge websterien de « l’esprit public » américain (esprit au sens de Montesquieu, bien entendu). D’ailleurs, les espoirs initiaux seront rapidement déçus, si l’on en juge par la note manuscrite de 1837 en bas de la page originale conservée par l’université Columbia.

Mais malgré tout, Noah Webster fait preuve d'un sens incontestable des finalités auxquelles doivent s'atteler ceux qui veulent "informer" le public, travail fondamental pour la durabilité des régimes républicains.

 

La réalité n’étant jamais si laide ni si belle sans doute que ce que l’on croit, qui sait si quelques doses de l'utopie de secours ne sont pas parvenues à s’insérer dans notre XXIème siècle ?

 

 

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