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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


DANS L'INITIATIVE, LA REPRISE, selon FRANÇOIS JULIEN

Publié par medomai sur 1 Décembre 2016, 21:11pm

Catégories : #PHILOSOPHIE, #MAGAZINE, #CATHERINE, #PORTEVIN, #FRANÇOIS, #JULIEN, #LIBERTÉ, #INITIATIVE, #REPRISE, #KIERKEGAARD, #LECTURE, #RÉTÉTITION, #FLAUBERT, #SECONDE, #VIE, #AUTEUR, #HUSSERL, #EXISTENCE, #CHINE, #PENSÉE, #CHINOISE, #DESCARTES, #KANT, #AMOUR, #ÉCART, #NOUVEAU, #NOUVEAUTÉ, #ZEN, #TRANSFORMATIONS, #SILENCIEUSES

Un chouette extrait de Philosophie Magazine de décembre 2016-janvier 2017 : l'entretien de Catherine PORTEVIN avec François JULIEN.

 

~~ ~~

 

« Catherine Portevin : - ‘Suis-je l’auteur de ma vie ?’ Comment vous, qui puisez à la pensée chinoise, pensez-vous cette question ?

 

François Julien : - (…) je reformule votre question : quelle part d’initiative, de liberté, donc de responsabilité, ai-je à l’égard de ce qui me revient comme vie ? Et ma réponse est le paradoxe que j’essaie de penser : même si initium [en latin] signifie « début », l’initiative n’est pas première, elle vient après, après le retour du réflexif sur son expérience passée.

 

CP : - Ne s’agit-il pas tout simplement de changer de vie ?

 

FJ : - Justement pas. La seconde vie n’est pas une autre vie que la première, elle ne se conquiert pas « à l’arraché » sur le mode de la volonté, de la rupture, de la décision radicale. Nous avons une représentation assez fausse de l’initiative, qui nous vient de notre philosophie de la liberté. Descartes déjà conçoit un moi sous influence (de milieu, de langue, d’éducation…), dont le cogito veut s’affranchir. C’est aussi le schéma kantien : faisant partie de la nature, je suis conditionné par elle ; pour être libre, il faut postuler une liberté métaphysique. Je ne crois pas à cela : l’initiative n’est pas donnée au départ, elle ne se postule pas, elle se dégage progressivement. Contrairement à ce que nous croyons souvent, il n’y a pas de premier moment - terriblement abstrait – où nous avons décidé ce que nous voulions vivre. Dans nos premiers choix (de genre de vie, de métier, d’amour…), nous ne savons pas en réalité ce que nous choisissons, et, surtout, nous ne savons pas que nous choisissons. Mais il nous est plus facile de penser le mythe de la page blanche… Or il n’y a de page blanche, un début, que lorsque nous avons déjà quelque chose à y dessiner. Il faut du « laisser-venir » avant de pouvoir vouloir. […]

Il est important de percevoir à la fois ce qui nous vient par immanence, d’où découle la seconde vie, et ce que l’on peut choisir ensuite par affirmation volontaire du sujet. Le lâcher-prise a quelque chose de zen dont je me méfie un peu ! Tandis que le terme de reprise ouvre une alternative éthique toute simple, que l’on peut se poser tous les jours : est-ce que je ne fais que me répéter ou est-ce que je (me) reprends ? Je trouve problématique qu’on ait si longtemps traduit le terme danois de Kierkegaard « reprise » par « répétition »1, sans saisir que cette traduction changeait tout. Le « tout autre » du changement n’est pas l’opposé, il commence par la similitude dans laquelle on ouvre de l’écart ; alors vient du nouveau dans la pensée. Qu’est-ce, par exemple, qu’un second amour par rapport au premier ? Il peut se vivre avec le même partenaire ou bien émerger d’une autre rencontre. Mais l’on connaît le second amour lorsqu’on a fini de répéter le premier, avec ce que celui-ci implique d’investissement passionnel, de possession, de projection dans le futur, destinés à s’user. Dans le second amour, chacun des « mois » se trouve débordé et promu en sujet. Entre les deux sujets peut alors advenir ce qu’on appelle l’intime, qui, justement parce qu’il se sait fini, ouvre sur un présent infini.

L’idée de reprise s’illustre par l’expérience de la relecture. J’ai lu Madame Bovary de Flaubert la première fois sans l’avoir vraiment choisi, en attendant la page d’après, tendu vers la fin de l’histoire. Mais un jour, je le reprends. Quelque chose a cheminé en moi (transformation silencieuse), et, soudain, sur le fonds de l’oubli, tout devient significatif, je découvre dans ce livre des ressources que je ne soupçonnais pas. Mais je ne les perçois que parce que je l’avais déjà lu, parce que je connais la fin de l’histoire et que je ne me hâte plus. Alors, je deviens auteur de ma lecture. […] »

 

Note :

1F. Julien fait allusion au texte de 1843 intitulé « la reprise » (accessible en pdf ici : https://www.fichier-pdf.fr/2014/01/24/kierkegaard-la-reprise/kierkegaard-la-reprise.pdf). Personnellement, l'idée de "reprise" me fait aussi penser à la manière dont Husserl "reprend" les méditations cartésiennes, par exemple dans la formule à l'incipit des Pariser Vorträge (Husserliana tome I, p.5, "Cartesianisch wollen wir als radikal anfangende Philosophen Meditationen vollziehen...").

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