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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


LE BREXIT & DESCARTES par Guinevere GLASFURD

Publié par medomai sur 23 Février 2017, 14:41pm

Catégories : #BREXIT, #PHILOSOPHIE, #UK, #ROYAUME-UNI, #ANGLETERRE, #GUINEVERE, #GLASFURD, #ROMAN, #LES MOTS ENTRE MES MAINS, #HELENA, #JANS, #DESCARTES, #FRANCINE, #DISCOURS DE LA MÉTHODE, #LETTRE A GUEZ DE BALZAC, #AMSTERDAM, #HOLLANDE, #TOLÉRANCE, #IMMIGRATION, #MIGRANTS, #GOVE, #VÉRITÉ, #CONNAISSANCE, #MÉTHODE, #DOUTE, #CERTITUDE, #PREUVE, #SCIENCE, #POLITIQUE, #LITTÉRATURE

(source image)

 

G. Glasfurd est une écrivain anglaise contemporaine. Elle a publié un petit billet le 16 septembre 2016 sur le Brexit et Descartes, dont Medomai te propose ci-dessous, cher lecteur ou chère lectrice, la traduction ; à quoi j'ajoute avoir pris grand plaisir à lire son émouvant premier roman "Les mots entre mes mains", qui imagine l'histoire d'amour secrète mais avérée, qui lia René Descartes à Helena Jans, jeune servante chez le libraire où logea Descartes à Amsterdam, et dont naquit une petite fille, Francine.

 

 

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« Je commence la plupart de mes journées en lisant les informations, mais confrontée récemment à un article sur le Brexit intitulé : « Ne pas négocier l'innégotiable », j'ai reconnu ma défaite. Je ne pouvais plus le supporter. J'ai fermé la tablette, trop déprimée pour poursuivre la lecture.

 

"Brexit signifie Brexit", a dit la Première ministre britannique, Theresa May. Elle le dit avec une telle détermination, une telle autorité, alors même que ni elle ni personne d'autre ne sait très bien ce que signifiera le Brexit, et moins encore ce à quoi il ressemblera.

 

C'est peut-être moi. J'ai voté pour rester (Remain). Peut-être suis-je dans le déni; une perdante endolorie. Ne faisant pas face. Je l'admets.

 

Selon les cinq étapes du chagrin de Kübler-Ross - applicables à tout événement bouleversant la vie - vous éprouverez constamment le déni puis la colère, la dépression puis la négociation, avant de finalement passer à un état d'acceptation.

 

D'accord. Je peux témoigner être furieuse la plupart du temps, depuis le résultat du référendum sur l'UE, dans lequel le public britannique a voté à 52% contre 48% pour que le Royaume-Uni quitte l'UE.

 

Déprimée ? Oui. Ça aussi. On coche la case.

 

Un état d'acceptation ? Le seul état dans lequel je souhaiterais passer joyeusement est européen. Sinon, je n'envisage pas l'acceptation de sitôt.

 

Et pourquoi le devrais-je ? On a vendu aux Britanniques un petit chat (The British have been sold a pup). La campagne 'Partir' (Leave) a fait une offre émotionnelle (an emotional bid) aux cœurs de l'électorat (to the hearts of the electorate). Michael Gove, alors ministre conservateur et principal militant des Pro-départ (Leavers), a - comme chacun sait - raillé l'approche fondée sur des preuves (evidence-based) de la campagne 'Rester' (Remain). "Les gens dans ce pays en ont eu assez des experts", a-t-il affirmé.

 

L'allégation-clé de la campagne 'Partir', selon laquelle le Royaume-Uni envoyait à l'UE 350 millions de livres sterling par semaine, a été remise en question maintes et maintes fois. L'Autorité des Statistiques du Royaume-Uni a qualifié ce chiffre de « trompeur », en disant qu'il « sapait la confiance » dans les statistiques officielles.

 

La campagne 'Partir' s'en est-elle soucié ? Pas d'un iota. Ils ont continué de déformer (distort) et d'éluder, raffinant leur récit, créant un plaidoyer Trumpien pour rendre à nouveau grande la Grande-Bretagne (make Britain great again), l'ironie du « grande » avec une minuscule ne les effleurant apparemment pas, puis activant l'engrenage des craintes autour de l'immigration pour faire bonne mesure.

 

Depuis, les analystes ont défini notre époque celle de la politique post-vérité, une politique dans laquelle l'émotion l'emporte (désolée)1 sur la vérité. Le journaliste Michael Deacon, a parfaitement résumé le défi : « Les faits sont négatifs. Les faits sont pessimistes. Les faits sont antipatriotiques. »

 

Devrions-nous accepter cela? Non, nous ne devrions pas.

 

Et cela m'amène, d'une manière à laquelle je n'aurais jamais pu m'y attendre, à Descartes.

 

Descartes. Philosophe français du XVIIe siècle, résident hollandais, le plus célèbre peut-être pour son dicton Cogito ergo sum : Je pense (I think), donc je suis (therefore I am), ou, mieux, je suis pensant (I am thinking), donc je suis.

 

Parfois, lorsque nous entendons ou voyons des choses trop souvent, elles perdent de leur impact - la signification s'érode. Pensez aux Tournesols de Van Gogh, reproduits sans fin sur des tasses, des tapis, des porte-clés. Mais placez vous face au tableau, et vous le reverrez, neuf.

 

Cogito, ergo sum : on le répète si souvent, mais qu'est-ce que cela signifie exactement ?

 

Descartes vécut dans des temps profondément superstitieux, où les femmes étaient brûlées vivantes comme sorcières, et où même un désaccord mineur avec l'église catholique vous faisait risquer l'accusation d'hérésie. Pourtant, c'était un âge de changement aussi. La vision Copernicienne d'un univers héliocentrique, qui placait le soleil, et non la Terre, au centre du cosmos, commençait à trouver des défenseurs, dont Galilée et Descartes. Galilée a été placé en résidence surveillée pour cette raison, et l'on a donné l'ordre de brûler toutes les copies de son Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde, publié en 1632. Descartes fut également au bord de détruire son travail, il décida de ne pas publier son Traité du Monde et de la Lumière, le monde lui-même n'étant pas prêt pour cela.

 

L'aristotélisme dominait encore la pensée intellectuelle - une vision du monde, fondée sur les sens. Descartes réalisa, comme nous le faisons désormais, que les sens nous trompent. Mais si les sens trompent et ne peuvent être dignes de confiance, comment alors le monde devait-il être compris ? Que pouvait-on effectivement déclarer vrai ? Y avait-t-il quelque chose de certain ?

 

La certitude importait à Descartes. Pour déterminer ce qui était certain, il questionnait toutes les suppositions, en utilisant une méthode de doute (a method of doubting) jusqu'à ce qu'il atteigne un point où il pourrait affirmer sans équivoque : cela, je le sais être certain. Ce n'est qu'à partir de ce point, le fondement le plus solide, qu'il était possible de progresser; pour construire progressivement la connaissance, étape par étape. Pour que la connaissance soit certaine, elle ne devait pas être susceptible de doute (it could not be doubted).

 

Je pense, donc je suis : Descartes se savait penser, il ne pouvait douter de cela, donc il devait exister. Ses pensées ne pouvaient exister sans lui, les pensant. Simple, éloquent, profond. Courageux, provoquant, certain.

 

Pourquoi est-ce important ? Parce que le raisonnement de Descartes nous a permis de comprendre le monde selon certains termes (in certain terms). Cela a marqué un déplacement fondamental, de la compréhension basée sur le sentiment (feeling) en direction de la connaissance fondée sur la perspicacité rationnelle (rational insight), sur les faits (on fact).

 

Voici un fait : les gens ont toujours traversé les frontières, entre les pays, et Descartes en faisait partie. Il a vécu la majeure partie de sa vie adulte dans la République hollandaise. Il était un migrant, et la Hollande lui a fourni refuge, dans un continent ravagé par la guerre et l'intolérance religieuse.

 

Il écrivit sur Amsterdam en 1631 ce qui suit : «... j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne. Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées, et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries, que ferait celui de quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir, que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes ; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n'y aie manque d'aucune chose. Que s'il y a du plaisir à voir croître les fruits en vos vergers, et a y être dans l'abondance jusques aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant, à voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu'il y a de rare en l'Europe. Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde, où toutes les commodités de la vie, et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées, soient si faciles à trouver qu'en celui-ci ? Quel autre pays où l'on puisse jouir d'une liberté si entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de reste de l'innocence de nos aïeux ? » (Descartes, lettre à Guez de Balzac, 5 mai 1631).

 

La République néerlandaise a permis à Descartes de penser et de travailler : elle nous a donné l'un des plus grands penseurs du monde. Toutes les œuvres majeures de Descartes y furent produites et il publia enfin son Discours sur la méthode en 1637.

 

Descartes nous a donné un moyen de déterminer la vérité; un moyen de résister aux menteurs et aux négationnistes, aux colporteurs et aux imbéciles. Michael Gove et Cie sont peut-être victorieux, mais ils devraient avoir honte.

 

Il ne suffit pas de mépriser leur anti-intellectualisme. Que vous soyez pour le 'Partir' ou pour le 'Rester', c'est notre responsabilité à tous de chérir la vérité. Et de la défendre. »

 

Note :

1NDT : en anglais, une carte qui l'emporte sur les autres, un "atout', se dit a trump card.

 

TEXTE ORIGINAL : https://guinevereglasfurd.com/2016/09/16/brexit-descartes/

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