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PHILOSOPHIES

PHILOSOPHIES

Aliments pour une réflexion philosophique


DÉCADENCE MÉDIATIQUE ET DÉMOCRATIE par John KEANE [traduction complète]

Publié par medomai sur 24 Mars 2015, 10:42am

Catégories : #DÉMOCRATIE, #DÉCADENCE, #MÉDIATIQUE, #KEANE, #POLITIQUE, #POUVOIR, #ABONDANCE COMMUNICATIVE, #PENSÉE GRÉGAIRE, #HUBRIS, #PHILOSOPHIE

John KEANE
John KEANE

John KEANE, d'origine australienne, est professeur de sciences politiques à l'Université de Sydney et au Wissenschaftszentrum de Berlin (WZB). Il est le directeur du réseau Sydney Democracy Network (SDN) nouvellement créé. Il plaide pour un renouvellement et une défense de ce qu'il appelle monitory democracy, on pourrait dire : une "démocratie de contrôle". Les sites ou intervient M. Keane :

http://sydneydemocracynetwork.org/

www.johnkeane.net

www.theconversation.com/columns/john-keane-267

www.thelifeanddeathofdemocracy.org

(NB : un récent article sur les événements parisiens : ici )

 

 

 

 

 

Nous proposons la traduction d'une conférence donnée devant le Sénat australien, Parliament House, le vendredi 28 août 2009 (traduction par Medomai). Titre original : « Media Decadence and Democracy ». La conférence originale en anglais est disponible à l'adresse suivante :

http://johnkeane.net/19/topics-of-interest/media-decadence-and-democracy

Lien pour lire le texte de cette conférence au format PDF

(Pour ceux qu'intéresseraient d'autres de nos traductions de M. Keane : voyez iciici ou ici).

 

 

 

 

 

 

« Mesdames et Messieurs,

 

Nous vivons dans un âge d'abondance communicative (communicative abundance). Comme à chaque révolution de la communication précédente, de nouveaux produits et processus - la radiodiffusion par satellite, les iPhones, les livres électroniques, les tweets, le cloud computing - ont suscité fascination, excitation, crainte et tremblement, ainsi que de vigoureux débats des publics sur la toile, des cybercitoyens, de l'e-démocratie, et même un wiki-gouvernement. Suivant l'esprit de [cette] révolution, beaucoup de gens présument qu'il y a une affinité « naturelle » entre l'abondance de communication et la démocratie, entendue comme un type de gouvernement et un mode de vie (way of life) dans lequel le pouvoir est soumis à un examen public permanent (permanent public scrutiny), au châtiment (chastening) et au contrôle par les citoyens et leurs représentants. L'abondance communicative et la démocratie sont considérés comme des jumeaux siamois : l'étourdissant processus et les innovations de produits qui s'effectuent dans le domaine des moyens de communication gouvernent (drive) – ou, du moins, sont supposés gouverner - le processus de dispersion (dispersal) et de responsabilité publique (public accountability) du pouvoir.

 

Dans cette conférence, je voudrais examiner cette présomption, et le faire en explorant une conjecture évoquée la première fois par l'économiste politique canadien Harold Innis : l'idée que les médias de communication modèlent fondamentalement le sens du temps et de l'espace et les relations de pouvoir de toute société. Il est vrai que Innis (et son plus célèbre élève Marshall McLuhan) ne s'est pas beaucoup intéressé au sujet de la démocratie et des médias ; donc je voudrais chausser mes bottes, et faire cavalier seul, en proposant pour commencer une hypothèse de travail brute (a rough working formula) : la première phase historique de la démocratie, la démocratie d'assemblée (assembly-based democracy), appartenait à une époque dominée par la parole, soutenue par des lois écrites sur le papyrus et sur la pierre, et par des messages transmis à pied, ou à dos d'âne et de cheval. La démocratie et la parole étaient jumelles. La phase historique suivante, la démocratie représentative (representative democracy), surgit dans l'ère de la culture de l'imprimé (print culture) - le livre, la brochure et le journal, et télégraphiait ou envoyait par la poste les messages ; sa disparition (demise) et sa crise quasi-terminale ont coïncidé avec l'avènement des médias du début de la diffusion de masse, avec en premier lieu la radio et le cinéma et, encore dans l'enfance, la télévision. En revanche, la démocratie de contrôle (monitory democracy), nouvelle forme historique de la démocratie née de l'ère post-1945, est étroitement liée à la croissance des sociétés saturées de multi-médias (multi-media-saturated) ; contrairement aux deux époques précédentes de la démocratie, les mécanismes parlementaires et extra-parlementaires dépendront [désormais] fortement d'une nouvelle galaxie médiatique définie par l'esprit de l'abondance communicative (a new galaxy of media defined by the spirit of communicative abundance).

 

Quelle dose de vérité contient cette hypothèse brute de travail, [à savoir] l'affirmation selon laquelle il y a un lien étroit entre l'abondance communicative et la démocratie de notre temps, cette nouvelle forme historique de démocratie que j'ai baptisée « démocratie de contrôle » (monitory democracy) ? L'ère de la radiodiffusion à spectre limité, du divertissement de masse et de la démocratie représentative est certainement révolue, comme sont révolus les jours où les enfants - je m'en souviens encore - étaient jetés au bain et lavés derrière les oreilles, plantés assis dans leurs robes de chambre, et devaient écouter en silence la radio ABC et, (plus tard), la télévision. Mais, par exemple, avons-nous également laissé derrière nous ces journées où des millions de personnes, entassées comme des masses, étaient captivés par les démagogues et leurs performances savamment orchestrées à la radio et au cinéma ? Et sommes-nous – à l'opposé – en train de pénétrer dans une nouvelle époque, dans laquelle le châtiment et le contrôle public du pouvoir par les citoyens et les représentants se trouve garanti par un mode de communication qui a des effets intrinsèquement démocratiques ? Je suis profondément partagé entre ces deux avis, et si, dans cette conférence, je tiens à expliquer mon ambivalence en prenant du recul sur le tohu-bohu quotidien de la politique médiatique, afin développer des conjectures qui - avec un peu de chance - nous aiderons à trouver nos repères, ou au moins susciterons le débat et le désaccord.

 

 

L'ABONDANCE COMMUNICATIVE

 

Permettez-moi de commencer par les tendances positives, excitantes, enivrantes (positive, exciting, intoxicating).

 

Par rapport à l'époque désormais lointaine de la démocratie représentative, où la culture de la presse écrite et de l'audio-visuel à spectre limité était étroitement alignée sur les partis politiques, les élections et les gouvernements, et où les flux de communication prenaient une forme de diffusion (broadcasting) confinée à l'intérieur des frontières de l'État, notre temps est différent. La communication mondiale est devenu une réalité, tout comme les publics mondiaux et la politique mondiale. Le choix du moment et de la manière de communiquer avec les autres s'est puissament enraciné. La communication dispersée et la diffusion ciblée (narrowcasting) ont mis fin aux modèles de diffusion établis. De nouvelles, de larges fractures (divisions) se sont ouvertes entre les partis politiques, les parlements, les politiciens, et les moyens de communication disponibles. Alimentés (oiled) par l'abondance communicative, nous vivons à une époque où de constantes querelles de pouvoir éclatent sur la question de savoir qui obtient quoi, quand et comment. Il semble qu'aucune organisation ou dirigeant dans les domaines du gouvernement ou de la vie sociale ne soit jamais à l'abri des troubles politiques. Ces changements ont été façonnés par des forces diverses, incluant le déclin du journalisme fier de son engagement envers « l'objectivité » (un idéal né de l'âge de la démocratie représentative), aussi bien que le progrès des styles « oppositionnel » (adversarial) et « gotcha »1 du journalisme commercial gouverné par les évaluations (ratings), les ventes et les résultats (hits). Les facteurs techniques, tels que la mémoire électronique, des canaux moins espacés, une nouvelle attribution des fréquences, la radiodiffusion directe par satellite, le réglage digital, et les techniques de compression avancées, ont également joué un rôle important. Mais au premier rang de ces facteurs techniques se trouve l'avènement des communications informatisées et reliées par cable ou satellite qui, à partir de la fin des années 1960, a déclenché des innovations dans les produits et les procédés dans pratiquement tous les domaines d'un média de plus en plus commercialisé. Cette nouvelle galaxie de communication n'a pas de précédent historique. Abolie, la tyrannie de la distance et de ses connexions lentes (je vous rappelle qu'il a fallu attendre le mois de septembre 1808 pour que l'étonnante nouvelle de l'arrestation du gouverneur Bligh, le 26 janvier précédent, dans la colonie de la Nouvelle-Galles du Sud, atteigne Londres). Finis également les jours de raréfaction du spectre [de diffusion], les jours de diffusion de masse, et les jours d'audiences nationales en 'prime-time'. L'âge de l'abondance communicative, symbolisé par l'internet, est un système mondial intégralement neuf de médias interconnectés se chevauchant entre eux, qui pour la première fois dans l'histoire, intègre des textes, des sons et des images, et permet à la communication d'avoir lieu par le biais des multiples terminaux d'utilisateurs (multiple user points) en temps choisi, que ce soit en direct ou en différé, et au sein de réseaux modulaires et finalement mondiaux, abordables et accessibles pour des centaines de millions de personnes disséminées à travers la planète.

 

Toutes les institutions de contrôle (monitory institutions) s'occupant de surveiller (scrutinising) le pouvoir – les parlements, les tribunaux, les organisations professionnelles et de défense des droits humains, les initiatives citoyennes, les blogs et autres contrôleurs (monitors) sur le Web - comptent beaucoup sur ces innovations médiatiques. Si la nouvelle galaxie de l'abondance communicative implosait soudain, la démocratie de contrôle ne durerait pas longtemps. La démocratie de contrôle et les réseaux médiatiques informatisés se comportent comme s'ils formaient un couple inséparable. Certes, la nouvelle ère de l'abondance communicative produit un creusement des écarts de pouvoir entre le riche en communication et le pauvre en communication (communication rich and poor), ce dernier semblant presque superflu (unneeded) en tant que communicant ou que consommateur de produits médiatiques. Une majorité de la population mondiale est encore trop pauvre pour passer un appel téléphonique ; seule une petite minorité a accès à l'internet. Le fossé entre les citoyens riches en médias et citoyens pauvres en médias gangrène toutes les démocraties de contrôle ; elle contredit leur principe de base que tous les citoyens ont également le droit de communiquer leurs opinions, et de malmener (give a rough ride) périodiquement les représentants élus et non élus. Pourtant, malgré ces contradictions et ces déceptions - j'y reviendrai bientôt – des choses importantes et neuves se produisent au sein de la tourbillonnante galaxie de l'abondance communicative.

 

Particulièrement frappante est la façon dont tous les coins et recoins du pouvoir deviennent la cible potentielle de la « publicité » (publicity)2 et de « l'exposition au public » ; la démocratie de contrôle menace de révéler les discriminations et les injustices qui se font discrètement derrière des portes closes et dans le monde de la vie quotidienne. Bien peu de choses restent sacro-saintes. Nos (arrières) grands-parents trouveraient ce processus stupéfiant dans son intensité démocratique et son échelle globale. Faire la comptabilité des « nouvelles de caniveau » ('bad news' accounts) que fournissent les médias contemporains – [et en retirer] la croyance que tout est livré aux chiens, que tout est « abrutissant » - c'est tout simplement ignorer cette qualité bagarreuse et tapageuse (brawling rowdy quality), principalement parce qu'e cette comptabilité repose sur des « arrêts sur image », des photographies (freeze frame pictures) de moments ou d'aspects particuliers des effets des médias, qui ne peuvent au contraire être capturés correctement qu'en utilisant des termes dynamiques, des concepts et des méthodes qui ont des qualités « cubistes », Cubist qualities). Donc : par le simple clic d'un appareil photo, ou en appuyant sur un interrupteur, le monde du privé (the world of the private) peut soudainement être rendu public. De la chambre à la salle de réunion, de la bureaucratie au champ de bataille, tout semble être bon à prendre pour les médias. Nous vivons une époque dans laquelle les textos privés rebondissent publiquement, avant de révéler la duplicité d'un ministre du gouvernement et de le contraindre à la démission, comme cela est arrivé en Finlande en avril 2008. Plusieurs centaines de textos, certains d'entre eux torrides, envoyés à une danseuse érotique par le Ministre des Affaires Étrangères Ilkka Kanerva, ont été découverts par un tabloïd. Ce dernier a tenté de se défendre, sans succès, en affirmant : « je ne les présenterais pas au catéchisme, mais ils ne sont pas non plus totalement hors des limites de l'acceptable ». Nous sommes à une époque où une initiative citoyenne, par exemple celle des Pirates de l'Espace (the Space Hijackers), gagne en publicité en conduisant un tank jusqu'au Salon de l'armement dans les Docklands de Londres (soi-disant pour passer son « contrôle technique »), et davantage encore de publicité en fréquentant les bars où les banquiers et les courtiers viennent traîner pour ensuite les convaincre après quelques verres de faire un match de cricket à minuit dans la City de Londres (une action destinée à mettre en évidence la privatisation de l'espace par les entreprises). C'est l'époque où, pendant les élections, des camescopes Sony sont utilisés hors antenne par des journalistes considérés comme des « embarqués » (embeds), pour filmer des vidéos et alimenter des blogs en continu sur des candidats qui se livrent en direct, sans complexes et sans script préparé à l'avance. C'est une époque où un Ministre français de l'Intérieur (Brice Hortefeux) accepte d'être photographié avec un jeune supporter arabe et (selon des séquences vidéo rapidement téléchargée sur LeMonde.fr) répond à la blague d'un spectateur sur « notre petit arabe » comme un symbole de l'intégration avec les mots : « Quand il y en a un, ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes ». Et c'est aussi le temps où des séquences vidéo prouvent que des soldats dans les zones de guerre ont violé des femmes, terrorisé des enfants, et torturés des civils innocents. L'abondance communicative tranche comme une lame dans les relations de pouvoir entre gouvernement et société civile. Il n'est guère étonnant que les objections publiques à l'inconduite (wrongdoing) et à la corruption deviennent monnaie courante. À l'ère de la démocratie de contrôle, les scandales semblent sans fin ; et il y a même des moments où ces « scandales-gate », comme autant de tremblements de terre, grondent sous les pieds de gouvernements entiers.

 

 

LA POLITIQUE VIRALE

 

Les controverses médiatiques et les « scandales-gate » soulignent l'éternel problème auquel fait face la démocratie de contrôle (monitory democracy) : il n'y a jamais pénurie de tentatives par les puissants de manipuler les gens en dessous d'eux. Voilà pourquoi la sale besogne politique de tirer (dragging) le pouvoir hors de l'ombre et de le jeter sous les halogènes brûlantes de la publicité (publicity) reste fondamentalement importante. Que personne ne se fasse d'illusion, que personne ne croie que le monde de la démocratie de contrôle, avec ses nombreuses institutions de surveillance du pouvoir (power-scrutinizing), est un terrain de jeu commun - un paradis de l'égalité des chances pour tous les citoyens et leurs représentants, élus et non élus. Et pourtant, les comparaisons historiques montrent que cette combinaison de la démocratie de contrôle (monitory democracy) et d'abondance communicative demeure sans précédent. Elle produit un flux permanent, une agitation sans fin, entraînée par des mélanges complexes d'acteurs différents et d'institutions qui interagissent en permanence, poussant et tirant, soulevant et pressant, travaillant parfois ensemble, parfois en opposition les uns aux autres. Élus et non-élus cherchent systématiquement à définir et à déterminer qui obtient quoi, quand et comment ; mais les représentés (the represented), profitant de divers dispositifs de surveillance du pouvoir (power-scrutinizing devices), gardent un œil sur leurs représentants - parfois avec un surprenant succès. Les divers processus de contrôle (monitory processes) ont pour effet, grâce à l'abondance communicative, de soulever continuellement la question de savoir qui obtient quoi, quand et comment, ainsi que de tenir publiquement responsable ceux qui exercent le pouvoir, peu importe où ils sont situés. Les démocraties de contrôle sont abondamment conflictuelles (richly conflicted). La politique ne s'évanouit pas [pour autant].

 

Il y a, en fait, quelque chose de tout à fait nouveau dans cette tendance. Depuis ses origines, [remontant aux] anciennes assemblées de Syrie-Mésopotamie, la démocratie a toujours pris le contre-pied (cut through) des habitudes, des préjugés et des hiérarchies de pouvoir. Elle a suscité le sentiment que les gens peuvent façonner (shape) et remodeler leur vie comme des égaux ; sans surprise, elle a souvent apporté le désordre (brought commotion) dans le monde. La démocratie de contrôle est spéciale : elle est la forme la plus énergique, la plus dynamique, de démocratie ayant jamais existé (the most energetic, the most dynamic form of democracy ever). La politique en vient à prendre un aspect « viral » (a « viral » quality). Les querelles de pouvoir suivent des chemins surprenants et ont des résultats inattendus. Les gouvernements à tous les niveaux sont mis sur le grill (are grilled) sur un large éventail de questions, depuis leur bilan en matière de droits de l'homme, jusqu'à leurs plans de production d'énergie ou la qualité de l'eau potable de leurs villes. Les entreprises privées tâtent du bâton pour leurs produits et leurs services, pour leurs plans d'investissement et la façon dont elles traitent leurs employés, ainsi que la taille de leur impact sur la biosphère. S'y joignent des organes du surveillance du pouvoir comme Human Rights Watch et Amnesty International. Il y a même des organismes (comme le réseau Democratic Audit, le Global Accountability Project et Transparency International) qui se sont spécialisés dans l'évaluation publique de la qualité des mécanismes de surveillance (scrutinising) du pouvoir, et du degré auquel ils représentent correctement les intérêts des citoyens.

 

Lorsque toutes sortes de chiens de garde (watchdogs), de chiens guides (guide-dogs), et de chiens aboyeurs (barking-dogs) sont constamment au travail, faisant pression pour une plus grande responsabilisation de ceux qui exercent le pouvoir, les puissants commençent à ressentir les piques constantes des sans-pouvoirs (the powerless). Quand ils font bien leur travail, les mécanismes de contrôles (monitory mechanisms) ont de nombreux effets positifs, depuis l'ouverture des marchés (openness) et le progrès de la justice dans les échanges (markets) jusqu'au carton jaune contre les décisions irrationnelles d'un gouvernement, ou l'enrichissement global de la délibération publique et la responsabilisation (empowerment) des citoyens et de leurs représentants, grâce à d'authentiques systèmes de participation. [Mais) le contrôle du pouvoir peut [également] être inefficace, voire contre-producif, bien évidemment. Des campagnes échouent ou sont mal ciblées ; les puissants trouvent habilement les lacunes et les moyens de réfuter ou simplement d'ignorer ou neutraliser (waiting out) leurs adversaires. Et à certains moments, un grand nombre de citoyens trouvent les stratégies de contrôle des organisations trop timides, ou trop confuses, ou tout simplement sans rapport avec leur vie en tant que consommateurs, travailleurs, parents, résidents d'une communauté, ou comme citoyens jeunes ou âgés.

 

En dépit de ces faiblesses, les dynamiques politiques et « l'impression d'ensemble » que procurent les démocraties de contrôle sont très différentes de l'ère de la démocratie représentative. La politique à l'ère de la démocratie de contrôle comporte définitivement une dimension « virale ». Les conflits de pouvoir agités par des mécanismes de contrôle suivent des chemins inattendus et atteignent des destinations surprenantes. Les groupes qui utilisent des téléphones mobiles, des babillards (bulletin boards : panneaux d'affichage numériques), des groupes de discussion, des blogs et des pages collaboratives (wikkies) parviennent parfois, contre toute attente, à embarrasser publiquement les politiciens, les partis et les parlements, ou même des gouvernements entiers. Des organismes de surveillance du pouvoir comme Greenpeace ou Amnesty International font couramment la même chose, le plus souvent avec l'aide de réseaux militants. Songez un instant à n'importe laquelle des controverses publiques focalisant actuellement l'attention de tous : de nombreuses organisations de contrôle du pouvoir (power-monitoring), grandes, moyennes et petites, relaient toujours les informations éclairant ses différentes dimensions, ainsi que les commentaires ou disputes sur son sens. Dans le monde de la démocratie de contrôle, ce genre de modèle entrecroisé (latticed pattern) – viral, réseauté (networked) - est typique et n'a rien d'exceptionnel. Il a de profondes implications pour les institutions encadrées par l'État de l'ancienne démocratie représentative, qui se trouvent de plus en plus empêtrées dans des réseaux « collants » d'institutions de surveillance du pouvoir (power-scrutinising) qui atteignent souvent leur cible, parfois depuis une position fort lointaine, et souvent à l'aide d'effets boomerang.

 

À l'ère de la démocratie de contrôle, le pouvoir autoritaire (bossy power) ne peut plus confortablement se dissimuler derrière des masques privés (private masks) ; les relations de pouvoir sont partout soumises aux tentatives organisées par quelques uns (some), avec l'aide des médias, de parler aux autres - les publics de différentes tailles - de problèmes jusqu'ici cachés, [abordés] « en privé » ('in private'). Bien sûr, cette dénaturation du pouvoir est d'habitude un sale boulot (messy business), et s'accompagne en général d'un battage médiatique. Mais le démasquage du pouvoir entre en forte résonnance avec l'esprit de surveillance du pouvoir de la démocratie de contrôle (the unmasking of power resonates strongly with the power-scrutinising spirit of monitory democracy). L'ensemble du processus est renforcé par la disponibilité croissante d'outils de communication bon marché (téléphones mobiles multi-usages, appareils photo et caméscopes numériques, internet) pour les particuliers, les groupes, les organisations ; et l'abondance communicative (communicative abundance) multiplie les types de programmes, d'informations, et de story-telling à la disposition des audiences et autres publics. Les infos, les talk-shows, l'éloquence politique, les rudes querelles juridiques, la comédie, l'infotainment, le théâtre, la musique, la publicité, les blogs - tout cela, et bien plus encore, se bousculent et réclament sans cesse l'attention du public.

 

Certaines personnes se plaignent des conséquences, comme la « surcharge d'information », mais du point de vue de la démocratie de contrôle, l'abondance communicative a en contrepartie des conséquences positives. En dépit de tout son battage médiatique et de sa tendance profonde (spin), la nouvelle galaxie des médias pousse et élargit les horizons des gens. Elle soutient leur sens du pluralisme et les pousse à prendre de plus grandes responsabilités quant à la manière, au moment et aux raisons pour lesquelles ils communiquent. Les démocraties saturées de message (message-satured) encouragent la méfiance (suspicion) des gens à l'égard d'un pouvoir qui ne rend pas de compte (unaccountable power). Ni les chevaux du roi ni ses hommes3 ne sont susceptibles d'inverser la tendance – il y a, tout au moins, de bonnes raisons de le croire. À l'âge de l'abondance communicative et de la démocratie de contrôle, les gens vont apprendre qu'ils doivent garder l'œil sur le pouvoir et sur ses représentants ; ils voient que les relations de pouvoir les plus courantes ne sont pas « naturelles », mais contingentes. L'abondance communicative et les institutions de contrôle (monitory institutions) se combinent pour promouvoir quelque chose comme une « inversion de Gestalt4 » dans la perception du pouvoir. L'idée métaphysique d'une objectivité, d'une « réalité » là-bas-hors-de-nous (out there at a distance) en ressort affaiblie ; tout comme l'est la présomption que la « vérité factuelle », obstinée, est supérieure au pouvoir. La distinction légendaire entre ce que les gens peuvent voir de leurs propres yeux et ce qu'on leur dit au sujet des habits de l'empereur5 s'effondre. La « réalité », y compris la « réalité » promue par le pouvoir, finit par être considérée comme une « réalité toujours factice » (produced reality), une question d'interprétation (interpretation) – une question de capacité de faire entrer certaines interprétations du monde dans la gorge des autres (the power to force particular interpretations of the world down others’ throats).

 

 

DÉCADENCE DES MÉDIAS

 

Au cours des dernières décennies, comme l'a montré le politologue américano-britannique Pippa Norris, une accumulation de données d'enquête suggèrent que dans de nombreuses démocraties bien établies, les citoyens, bien qu'ils s'identifient fortement avec les idéaux démocratiques, sont devenus plus méfiants à l'égard des politiciens, sceptiques quant aux institutions, et pleins de désillusion (disillusioned) à l'égard des dirigeants du secteur public. Il y a peu de doute que les anciennes institutions héritées de la démocratie représentative - partis, parlements, hommes politiques – souffrent et sont actuellement mis sous pression par ce mouvement vers l'abondance communicative. C'est comme si ces institutions avaient été prises au dépourvu. Les parlements ont une présence médiatique limitée. Les partis ne contrôlent ni ne possèdent leurs propres débouchés médiatiques. Les journalistes font passer de difficiles moments aux politiciens. Je soutiens que la désaffection du public à l'égard des politiciens, des partis politiques, des parlements et de la « politique » officielle en général sont des symptômes d'un double processus de transition historique de long terme, actuellement en cours : une transition alimentée par la croissance de l'abondance communicative et par l'invention des prémisses (scores) d'institutions de contrôle qui ont pris à contre-pied les institutions de la démocratie parlementaire - et le font de manière irréversible, de mon point de vue.

 

Certains observateurs disent que la victoire électorale de Barack Obama en 2008 prouve le contraire, mais je trouve [l'argument] peu convaincant, tout simplement parce que Mr Obama est le premier grand représentant élu à saisir ces dynamiques entièrement nouvelles, à comprendre que les politiciens, les partis, les parlements et les gouvernements entiers doivent adopter de nouvelles tactiques et les styles rhétoriques qui vont avec (et non contre) les qualités « virales » ou kaléidoscopiques de la politique à l'ère de la démocratie de contrôle. M. Obama pourrait aussi être le premier grand représentant élu à être découpé en rondelles (to be skewered) par ces dynamiques. Les difficultés qu'il rencontre actuellement en matière de guerre et de réforme des soins de santé suggèrent que, dans l'ère de la démocratie de contrôle – et à partir de maintenant, je commence à examiner [les phénomènes de] déclin, calcination, atrophie - la communication politique est constamment l'objet de dissimulations (dissembling), négociations, compromis, conflits de pouvoir, en un mot : une question de combat politique. L'abondance communicative ne garantit pas automatiquement le triomphe de l'esprit (spirit) ou des institutions (institutions) de la démocratie de contrôle.

 

Les sociétés saturée-en-messages (message-saturated) peuvent avoir et ont des effets nocifs pour la démocratie. Quelques-uns sont facilement repérables. Dans certains milieux (quarters), de toute évidence, la saturation (saturation) des médias provoque l'inattention des citoyens à l'égard des événements. Alors qu'on attend de bons citoyens qu'ils restent vigilants sur les affaires publiques, qu'ils portent intérêt au monde par-delà leur famille proche et leur voisinage, il y en a plus d'un à éprouver des difficultés à prêter attention à aux vastes déballages (outpourrings) médiatiques. La profusion engendre la confusion. La démocratie de contrôle nourrit certainement une abondance communicative, mais un de ses effets les plus pervers est d'encourager les individus à échapper à la grande complexité du monde en enfonçant leurs têtes, comme Don Quichotte, sous le sable de l'ignorance délibérée, ou à flotter cyniquement sur les marées tourbillonnantes, les vagues, les remous de la mode - à changer d'avis, à parler et à agir avec désinvolture, à embrasser ou même célébrer les contraires, à dire adieu à la véracité (veracity), à glisser dans les bras de ce que l'un des meilleurs et les plus prudents philosophes contemporains, Harry Frankfurt, et les Australiens en général, appellent « la connerie » (bullshit).

 

Les illusions délirantes, le cynisme, et la désaffection, sont parmi les principales tentations de notre temps. Leur agressivité suggère que tous les chevaux du roi et tous les hommes du roi pourrait après tout réussir à ruiner (succeed in undoing) la responsabilité démocratique, surtout quand on prend en considération le progrès de l'actuelle décadence médiatique. En règle générale, les nouvelles formes historiques ou galaxies de médias génèrent habituellement des cycles de clarification et de confusion, produisent à la fois l'excitation et la désaffection, alimentées par des tendances négatives (negative trends). Cette règle vaut pour les effets de l'imprimerie, du télégraphe, de la radio, et de la télévision. Notre époque n'est pas différente. Étonnamment, il n'a été accordé que peu d'attention à l'évolution des médias décadents (decadent medias) qui affaiblit et éventuellement inverse la croissance de la démocratie de contrôle (monitory democracy). Qu'est-ce donc que la décadence médiatique (media decadence) ? Et quelles tendances décadentes (decadent trends) mettent aujourd'hui en danger la croissance de la démocratie de contrôle ?

 

Quand je parle de la décadence des médias, je veux parler des profonds écarts entre [d'une part] les idéaux souriants de la libre et loyale contestation publique du pouvoir, de l'ouverture et de la pluralité des opinions, de l'engagement public des élus en faveur de l'inclusion et pour le traitement de tous les citoyens en tant qu'égaux – ce sont les idéaux de la démocratie de contrôle – et [d'autre part], une réalité plus dure, ternie, dans laquelle les moyens de communication favorisent l'intolérance des opinions, les restrictions à la surveillance publique du pouvoir ainsi que l'acceptation aveugle de la manière dont va le monde. « Décadence » (decadence) est bien sûr un terme à connotations fortement négatives, suggérant une complaisance pécheresse (a luxurious self-indulgence). C'est délibérément que je le choisis. Ce à quoi je pense, c'est à la corruption (decay) dans l'abondance ; mais je ne crois pas que les manifestations de déclin (decline) soient permanentes, ou irréversibles. Le fatalisme, la croyance que le monde suit ses propres voies, et que tout s'élève avant de tomber en ruine, n'est pas ce que j'ai à l'esprit. Savoir si les tendances décadentes (the decadent trends), que je vais maintenant examiner, sont fatales aux énergies démocratiques au sein de la galaxie de l'abondance communicative reste pour moi une question ouverte. Le temps et les circonstances, les inventions créatives, la rénovation des institutions, l'heureux hasard (good fortune), et le courage politique des citoyens et de leurs élus, des journalistes et des propriétaires du capital médiatique (media capital), [tout cela] décidera de la suite de l'histoire. Pour le moment toutefois, au vu et au su de tous, plusieurs types de décadences médiatiques se montrent et se superposent, qui devraient faire se froncer les sourcils de n'importe quel démocrate qui pense.

 

 

LES COMMUNAUTÉS CLÔTURÉES6

 

Les sociétés médiatiquement saturées (Media-saturated) souffrent visiblement du développement d'un paysage de la communication doté de qualités distinctement « médiévales ». Pour comprendre cette tendance, il faut percevoir que les sous-systèmes de communication par le Web peuvent tous être paralysés (immobilised) par de nouvelles formes intelligentes d'interférence. Le récent procès à Adélaïde (Australie) d'un jeune homme accusé d'avoir infecté plus de 3000 ordinateurs à travers le monde avec un virus conçu pour dérober des données bancaires ou de cartes de crédit, mais aussi (exemple plutôt non localisé) la tactique de protestation actuelle par immobilisation de sites du gouvernement australien par des attaques « submergeantes » (flooding) ou « par déni de service » (distributed denial of service attacks, appelées « DDoS » dans le commerce), nous remettent en mémoire le contexte global, [c'est-à-dire] l'extrême fragilité des systèmes de communication ouverts à l'ère de l'abondance communicative, et leur vulnérabilité aux actes d'interférence non autorisée, autrement dit au piratage (hacking).

 

Un exemple épicé vient de France, dont la scène politique croule sous les controverses concernant une enquête judiciaire sur un cas potentiel de piratage à grande échelle concernant le plus grand opérateur mondial de centrales nucléaires, EDF. La controverse a toutes les apparences d'un événement médiatique haletant, avec ses aspects « viraux », typiques de l'âge de l'abondance communicative - un drame passionnant mettant en scène des personnages extraordinaires, comme un champion cycliste américain disgracié dopé à la testostérone (Floyd Landis), des responsables de laboratoires, d'anciens espions français, des militaires opérant dans l'ombre du pouvoir économique, des militants de Greenpeace, le conglomérat des médias et télécommunications Vivendi, et un juge de premier rang (Thomas Cassuto), dont les enquêtes infatigables ressemblent à une odyssée ou (mieux) à un cas d'école (textbook case) illustrant la démocratie de contrôle en action.

 

L'enquête de Cassuto a commencé après le Tour de France 2006 dans un laboratoire spécialisé dans [la détection de] dopage sportif, dont les dossiers ont été piratés par un 'cheval de Troie', qui a permis à des personnes extérieures de télécharger à distance des fichiers de données, qui ont ensuite été modifiées et transmis aux médias d'information et à d'autres laboratoires, apparemment pour soutenir le cycliste déchu et dans le but de discréditer la gestion des échantillons de test. L'enquête a rapidement ciblé un spécialiste en informatique, Alain Quiros, qui a été traqué au Maroc par une unité de cybercriminalité spéciale du ministère de l'intérieur français. Monsieur Quiros a avoué avoir été payé une somme modeste (jusqu'à 3.000 euros) pour le piratage du laboratoire ; mais il a également révélé qu'une société d'intelligence économique secrète (shadowy), Kargus Consultants, avait mené l'attaque. Dès lors, des choses vraiment intéressantes se produisirent ; les événements devinrent plus dramatiques encore lorsque la police anti-cybercriminalité trouva sur l'ordinateur de Quiros les disques durs de Yannick Jadot, l'ancien directeur de campagne de Greenpeace, et de Frédérik-Karel Canoy, un avocat militant français participant chevronné de nombreuses campagnes contre certains des plus grandes entreprises françaises, y compris Vivendi et EADS, la société mère de l'avionneur Airbus. La société d'intelligence économique Kargus Consultants a ensuite affirmé qu'elle était employée par EDF pour espionner les militants anti-nucléaires, non seulement en France mais aussi en Espagne, en Belgique et la Grande-Bretagne, où EDF l'an dernier a acheté la plus grande entreprise d'énergie nucléaire, British Energy. Les responsables d'EDF nient avec véhémence toute malversation. Vivendi, perquisitionné par la cyberpolice sur des suspicions de conduite de raids "d'intelligence économique", reste également silencieux. Le soupçon s'accroît que les attaques par chevaux de Troie (Trojan horse attacks) sont des choses du passé – et que le ciblage automatisé beaucoup plus sophistiqué du « nuage » (cloud) d'information que les gens et les organisations génèrent par leurs activités en ligne est en train de devenir la norme. L'exercice du pouvoir de contrôle ne s'interrompt pas.

 

La France n'est pas la seule démocratie connaissant des problèmes politiques liés au piratage et à l'espionnage. Les temps sont révolus où l'on pouvait confortablement supposer que nous étions à l'abri des attaques si nous nous tenions à l'écart du circuit de la pornographie en ligne, ou si nous ne répondions jamais aux messages de la veuve du gouverneur de la banque centrale de la République Centrafricaine que démangeait l'envie de transférer quelques millions dollars sur notre compte bancaire. Toute démocratie de contrôle connaît des perturbations du réseau routinières : le mot de passe du compte e-mail personnel d'un employé de Twitter a été cassé par un hacker américain, qui a ainsi réussi à extraire son mot de passe Google et à avoir accès à une masse de documents industriels de Twitter stockés dans le « nuage ». Les sites internet testés positifs aux publiciels (adware), aux logiciels espions, aux 'pourriels' (spams), à l'hameçonnage (phishing), aux virus ainsi qu'à toutes les autres substances nocives se multiplient. Il y a deux ans, les ingénieurs de Google ont noté que 10 % environ de plusieurs millions de pages Web étaient contaminées par les téléchargements non-intentionnels (« drive-by downloads ») de logiciels malveillants. Aujourd'hui, le chiffre est passé à 330 000 sites Web malveillants, contre 150 000 il y a un an. [Or] l'injection de malice (the injection of malice) dans les organisations complexes et dans les systèmes de médias et les comptes personnels signifie davantage qu'un potin de plus. Car le fait est qu'elle gouverne (it is driving) une tendance décadente : la formation rapide de « communautés clôturées » (gated communities) ou de « fiefs privés » (private fiefdoms) qui ont des effets médiévaux en affaiblissant en principe et en fait la liberté de mouvement, les « pâturages ouverts » (open grazing), et l'accès universel aux « biens communs » de la communication avec les autres.

 

Le chercheur américain Jonathan L. Zittrain a abordé cette tendance en détail dans son livre « The Future of the Internet - And how to stop it » (« L'avenir de l'Internet - Et comment le stopper », en libre accès en anglais ici). Zittrain place une trop grande confiance, à mon goût, dans un nativisme « on peut le faire » typiquement américain, une version XXIe siècle de la foi dix-neuvièmiste d'un Ralph Waldo Emerson en la capacité des individus à atteindre des endroits impénétrables grâce à la force morale et à l'intelligence créatrice, guidées par la règle selon laquelle moins on a de gouvernement, mieux c'est. Symptomatique de cette attitude emersonienne est sa remarque selon laquelle « le Net est exactement ce que nous en faisons » (l'identité du sujet « nous » est peu claire), et sa défense de ce qu'il appelle « le principe de la procrastination » (the procrastination principle : « créer une infrastructure qui est à la fois simple et générative, prendre du recul, et voir ce qui se passe, en résolvant la plupart des grands problèmes de fond seulement lorsqu'ils se présentent, plutôt que de les anticiper dès le début). Cela revient à dire que son travail fait trop confiance aux forces du marché ; et qu'il contient trop peu d'accent mis sur la nécessité politique de renforcer le sentiment d'appropriation publique des moyens de communication multi-médias – [sur la nécessité ] d'institutionnaliser, de préférence sur une base transfrontalière et pour le 21e siècle, un équivalent du principe de la radiodiffusion de service public inventé durant les années 1920.

 

Mais Zittrain a certainement raison pour le mouvement des enclosures qui se déroule sous nos yeux, axé sur le marché et la sécurité des gouvernements. L'iPhone est un symbole de cette tendance : lancé en janvier 2007, c'est un chef-d'œuvre de beauté, un dispositif brillamment conçu qui allie trois produits en un seul : « un iPod, avec un écran de la meilleure qualité qu'Apple ait jamais produit ; un téléphone, avec des fonctions habilement intégrées, comme la messagerie vocale qui délivrait les messages comme accessibles séparément ; et un dispositif pour accéder à l'Internet, avec un navigateur intelligent et élégant, ainsi que des services de cartes, de météo, de bourse, et de messagerie intégrés ». Le problème pour Zittrain est que cet outil (device) est « stérile ». Il n'a pas de « générativité » (generativity). Contrairement à (disons) la Promessothèque, Wikipedia, ou Meetup, il n'invite ou ne permet pas aux utilisateurs de bricoler avec lui, de l'améliorer, de l'adapter à leurs besoins particuliers. « Plutôt que d'une plate-forme qui invite à l'innovation, l'iPhone est livré pré-programmé. Vous n'êtes pas autorisé à ajouter des programmes à ce tout-en-un... Sa fonctionnalité y est enfermée, bien qu'Apple puisse effectuer des changements à travers ses mises à jour à distance. En effet, pour ceux qui ont réussi à bricoler avec son code pour permettre à l'iPhone de supporter davantage ou d'autres applications, Apple menacé (pour ensuite revenir sur cette menace) de transformer l'iPhone en un iBrick7. »

 

Le point clé ici est que le piratage, le vol d'identité, ainsi que les virus, les spams (de l'anglais 'spiced ham', « jambon épicé », merveilleux néologisme des années 1930 rendu célèbre par les Monty Pythons), les crashs et autres dysfonctionnements, sont une conséquence indésirable de la liberté intégrée dans le PC génératif (generative PC). Zittrain le dit bien: « les virus et les logiciels espions d'aujourd'hui ne sont pas seulement des nuisances qu'il faut ignorer, comme on pourrait le faire au restaurant pour les bruyantes conversations aux tables voisines », écrit-il. « On ne les résoudra pas par une nouvelle série de correctifs pour les systèmes d'exploitation bourrés de bugs des ordinateurs personnels, ni en quittant le désormais omniprésent Windows pour Mac. Au contraire, ils posent un dilemme fondamental : tant que les gens contrôlent le code qui fonctionne sur leurs machines, ils peuvent faire des erreurs et être trompés en exécutant un code dangereux. Comme davantage de gens utilisent les ordinateurs et les rendent plus accessibles au monde extérieur par le haut débit, corrompre les décisions de ces utilisateurs (the value of corrupting these users' decisions) prend de plus en plus de valeur. Cette valeur provient du vol de l'attention des gens, les cycles de traitement de leurs PC, leur bande passante du réseau, ou leurs préférences en ligne. Et le fait qu'une page Web peut être et est souvent accessible d'un clic (rendered on the fly) à partir de centaines de différentes sources dispersées à travers le net - une page peut conduire au contenu de son propriétaire, aux annonces d'un syndicat, et aux liens de divers autres contenus (feeds) – ce fait signifie que mauvais code peut infecter des pans entiers du Web en un battement de cil.

 

C'est exactement cette tendance de mauvais codage (bad code trend) qui conduit (drives) désormais à l'invention et à l'application d'outils et de procédés stériles ou captifs (tethered), liés par des règles de sécurité, de contrôle central et (généralement) par la propriété privée et le contrôle des moyens de communication. La tendance est compréhensible, surtout dans des conditions de marché. Zittrain sous-estime selon moi la façon dont l'enclosure est aggravée par les stratégies d'entreprises motivées par le risque ou le profit, dont le pouvoir de privatiser ou de « médievaliser la galaxie de l'abondance communicative est évidente dans les plans actuels de News Corporation8 de faire payer les lecteurs en ligne de ses différentes sources d'information, telles que The Times au Royaume-Uni, le site américain Fox News et celui du Post-Courier de Papouasie-Nouvelle Guinée. Un autre exemple des effets privatisants (privatising effects) du pouvoir économique (market power) est le regroupement de plus de 500 journaux et magazines commerciaux dans Journalism Online, un portefeuille d'information des sites Web de divers fournisseurs et plates-formes électroniques.

 

Conduit par les forces du marché et les considérations de sécurité et de fiabilité, le mouvement des enclosures est lamentable, surtout lorsqu'il est considéré du point de vue de la démocratie de contrôle et de son avenir (monitory democracy and its future). La démocratie est une forme d'auto-gouvernement dans lequel les moyens de décider qui obtient quoi, quand et comment sont dans les mains du public. La privatisation des moyens de prendre des décisions est l'antithèse de son esprit et de sa substance. La même règle vaut pour les moyens de communication : lorsque les gouvernements et / ou des monopoles ou des oligopoles d'entreprises ou d'associations privées ont le contrôle exclusif des médias, alors les chances sont élevées que la démocratie en souffre 9. La chose remarquable à propos de l'avènement de la galaxie saturée de médias de masse (mass media-staturated galaxy) de l'abondance communicative est que ses règles génératives - analogues aux règles génératives d'une grammaire qui permet aux locuteurs de prononcer un nombre infini de phrases différentes - encouragent l'ouverture, le dynamisme, le pluralisme, l'expérimentation (experimentation), un fort sentiment de la contingence des choses (a strong sense of the contingency of things), toutes qualités qui ont une puissante affinité avec la démocratie. La contre-tendance (counter-trend), la propagation de la surveillance réglementaire (regulatory surveillance) et des zones verrouillées et cernées de murs où seuls les privilégiés peuvent entrer, se promener et flâner, représente une nouvelle forme de « médiévalisation », le développement d'un méli-mélo de communautés fermées, qui se chevauchent et se juxtaposent verticalement sont et clairement orientées vers ceux qui peuvent s'offrir leurs frais d'accès. Voilà pourquoi elle doit être considéré comme une tendance décadente – et qui exige, en quelque sorte, qu'on lui résiste.

 

 

LA GESTION DES MÉDIAS GOUVERNEMENTAUX

 

À l'ère de l'abondance communicative, la propriété des moyens de communication reste essentielle, et le contrôle privé extensif (large corporate control) sur les médias reste un problème, comme c'était le cas dans l'ère de la démocratie représentative. Les empreintes digitales de conglomérats géants comme Bertelsmann, News Corporation et Vivendi se retrouvent toutes sur la démocratie de contrôle et son infrastructure médiatique. Le chercheur spécialiste des médias américain Ben Bagdikian a montré que, dans le cas des États-Unis, quelques 50 grandes entreprises contrôlaient en 1984 tous les médias ; et que, en 1987, ce nombre avait chuté à 26 ; puis a chuté encore pour atteindre environ 10 en 1996 ; et qu'en 2004 il n'y avait plus qu'un « Big Five » - Time Warner, Disney, Bertelsmann, News Corporation et Viacom - qui se partagent désormais la part du lion de l'industrie des médias10.

 

La croissance des oligopoles médiatiques rend certainement les partis, les politiciens, les parlements et les gouvernements entiers vulnérables à la séduction des médias ; l'interférence, le soudoiement, les menaces et les vetos deviennent une possibilité constante. Nous connaissons bien les effets corrupteurs du business des grands médias en Australie. Un premier exemple est décrit dans The Murdoch Archipelago ('L'archipel Murdoch') de Bruce Page11, qui rappelle comment la mystérieuse disparition à la mi-décembre 1967 du premier ministre Harold Holt déclencha une lutte intense dans les coulisses afin de déterminer son successeur. Rupert Murdoch, encore jeune bâtisseur d'empire médiatique à Adélaïde, entra dans la mêlée et joua un rôle essentiel dans la résolution [de cette crise]. À l'Hôtel Kurrajong de Canberra, cinq jours avant la désignation de John Gorton comme Premier ministre, Murdoch accepta de rencontrer en secret le Premier ministre par intérim, 'Black Jack' McEwen. Pour des raisons différentes, chacun préférait Gorton (Murdoch le préférait parce qu'il jugeait, à juste titre, qu'il serait plus souple et plus disposé à autoriser Murdoch à sortir son capital d'Australie, à la recherche d'acquisitions au Royaume-Uni). Ils décidèrent alors ensemble que la meilleure façon d'atteindre leurs objectifs respectifs était de discréditer un proche collaborateur de Billy McMahon, le principal rival de Gorton. Ils ciblèrent un homme du nom de Max Newton12, qui fut publiquement accusé d'être un agent étranger japonais. Juste quelques jours avant la désignation décisive du nouveau Premier Ministre, [le journal] Australian de Murdoch titrait brutalement : « POURQUOI MCEWEN POSE SON VETO À MCMAHON : UN AGENT ÉTRANGER OPPOSE LES DEUX LEADERS ». La brutalité fonctionna. L'allégation était tout à fait fausse, mais dans les partis au pouvoir, elle fit pencher la balance en faveur de John Gorton.

 

La vulgaire ingérence politique n'est ni typique de la façon dont les grandes entreprises de médias fonctionnent, ni propre au comportement de Rupert Murdoch quand il s'agit des politiques du gouvernement (il a l'habitude d'utiliser les politiciens et de façonner les gouvernements légèrement à distance, plutôt que de tout près). Beaucoup plus inquiétant, selon mon jugement, est la tendance actuelle des médias privés (coroporate media) et des méthodes de contrôle du gouvernement à fusionner ensemble, en particulier dans les contextes où, pour des raisons constitutionnelles et politiques, les fusions et les alliances brouillent fortement la séparation entre l'État et le marché. La Chine, la Russie, et l'Iran, des États autoritaires avec des marchés qui fonctionnent correctement, sont trois cas à l'extrémité d'un spectre qui comprend maintenant (par exemple) l'Italie, un pays malheureux où M. Berlusconi contrôle beaucoup trop de médias pour le bien de quiconque, et se trouve être un premier ministre qui a non seulement trompé et joué de connivences pour obtenir l'immunité juridique contre toute poursuite, mais qui a aussi construit une base de supporters pour le pouvoir, non seulement par le biais de faveurs et de vulguaires marchés, mais (comme Umberto Eco et Paul Ginsborg l'ont si bien expliqué) en utilisant des méthodes rhétoriques à la pointe de la technique - huilées par les instincts d'un commercial dont les slogans de vente contiennent quelque chose pour presque tout le monde, parce que leur objectif est de convaincre les gens que ses intérêts sont identiques aux leurs, afin de les transformer en ces Personnes satisfaites et admiratives qu'il dit qu'ils sont.

 

Je tiens à souligner que cette deuxième tendance décadente, de fusion des médias de gouvernement avec les entreprises médiatiques, et de volonté des gouvernements en place et des États de contrôler les flux de communication – de fabriquer (invent) et de « stopper » (arrest) les audiences - ne sont pas une répétition des années 1920 et 30, ces décennies qui ont vu la cristallisation des modèles fascistes et bolcheviques de médias audiovisuels contrôlés par l'État. Façonnés par l'abondance communicative et la démocratie de contrôle, nos temps sont différents. Ce qui n'est pas manifeste, c'est que la seconde tendance n'est pas seulement un problème chinois, iranien ou russe. C'est une tendance dangereuse et décadente, qui a pris racine dans les démocraties de contrôle les plus avancées. Les raisons ne sont pas si évidentes qu'il n'y paraît ; cela n'a pas simplement ou principalement à voir avec le contrôle par les entreprises du gouvernement (corporate control of government), ou avec la propagande gouvernementale (government 'spin'), comme on aurait tendance à le croire. Le processus est plus compliqué, et il nécessite une certaine réflexion nouvelle. Il a deux faces. Permettez-moi, brièvement, de les expliquer chacune à son tour.

 

À l'ère de la démocratie de contrôle, la gestion des médias publics est en partie un processus « descendant » (« top-down »). Les gouvernements piratent le système de l'abondance communicative en utilisant divers instruments, émoussés ou tranchants. Au cours des dernières années, John Howard l'a fait à un degré inhabituel et inquiétant. La formule de la stratégie médiatique de ses gouvernements est plus claire avec le recul : construire une équipe de personnalités à l'esprit féroce (tough-minded) dans les relations publiques, capable d'orienter n'importe quoi dans leur sens (good at spinning everything). Leur demander de cultiver l'image d'un Premier ministre self-made-man, travailleur et dévoué, un leader en qui chacun peut reconnaître une part de soi-même, et de ce qu'il veut être. Accorder aux journalistes l'accès aux plans du gouvernement en échange d'une couverture [médiatique] favorable. Avertir les hauts fonctionnaires qu'ils sont tenus de signaler tous les contacts avec des journalistes au bureau du premier ministre. Stopper les « fuites » (leaks) [provenant de] bureaucrates à la retraite ou en service (qu'Howard appelle « sabotage démocratique », expliquant que les fuites sont mauvaises parce qu'elles ruinent (it wrecks) la tradition de fidélité et de confidentialité sur laquelle se fondent les conseils francs et courageux donnés par les fonctionnaires aux politiciens). Si nécessaire, envoyer la police sur le pas des portes pour poser des questions concernant les infidèles présumés. Adopter une loi pour interdire les rapports sur des questions hautement prioritaires, sur la détention sans procès de suspects et de témoins, par exemple. Poursuivre les journalistes fauteurs de troubles, en particulier ceux qui refusent de divulguer leurs sources. Les menacer de poursuites pour diffamation ou outrage au tribunal. Faire la sourde oreille aux demandes de divulgation de renseignements. Garder des commentateurs de confiance sous la main, en service à tout moment. Ignorer les appels lancés par des groupes d'avocats, des ONG et la presse, en faveur de nouvelles lois pour la liberté d'information, ou pour la réforme des anciennes. Dire souvent que vous favorisez la « liberté de communication », mais qu'il soit clair qu'il y a de bonnes raisons de faire de la rétention d'informations, telles que : la sécurité, l'ordre public, le fair-play, les droits du business, la protection des personnes vulnérables, les besoins du gouvernement.

 

Si vous pensez que cette formule est une question de parti politique, il est triste de rappeler que Tony Blair fit la même chose en Grande-Bretagne, mais il aimait à le justifier en utilisant l'alibi de la « bête sauvage » médiatique (a 'feral beast' media). Dans son discours d'adieu très médiatisé à Reuters (12 Juin 2007)13, Blair se retournait contre les journalistes et leur agressivité, leur dégradation de la vie publique. Il accusait les médias de chasser en meute, effaçant la distinction essentielle entre « l'opinion » et le « fait », sensationnalisant tout. C'était là une chose banale, mais dans le but inhabituel de dépeindre les gouvernements comme assiégés par une sphère médiatique (by a media) à la fois « écrasante » et assoiffée de sang. « Quand je me battait pour les élections de 1997 », déclarait Blair, « nous traitions un problème par jour. En 2005, nous avons dû en prendre un le matin, un autre l'après-midi, et le soir l'agenda avait déjà évolué. Vous devez aussi répondre à des histoires en temps réel ». Il ajoutait : « Souvent, le problème est autant de réunir les faits (assembling facts) que de les fournir. Faites une erreur et vous transformez rapidement le drame en crise. Dans les années 1960, le gouvernement pouvait parfois, sur un problème grave, tenir un cabinet durant deux jours. Il serait ridicule de penser que vous pouvez le faire aujourd'hui sans que le ciel vous tombe avant le déjeuner sur la tête, dès le premier jour. Les choses s'aggravent en quelques minutes. C'est-à-dire, vous ne pouvez pas laisser les spéculations suivre leurs cours (speculation stay out there) ne serait-ce qu'un instant. » Rien de tout cela n'est bon pour la démocratie, et c'est la raison pour laquelle Blair concluait que les gouvernements doivent endosser leur armure (governments have to put their armour on) : « Ne pas avoir une gestion correcte de la presse (a proper press operation) aujourd'hui est comme demander à un batteur [lors d'un match de Cricket] de faire face à un lancer bodyline14 sans protections ni casque. »

 

M. Blair, j'en suis certain, n'avait pas tort. Mais un problème avec son diagnostic, c'est la façon dont il dissimule (it covers up) la façon alarmante qu'ont tous les gouvernements démocratiquement élus d'être préemptivement impliqués dans une lutte intelligente, rusée, pour kidnapper mentalement leurs citoyens (to kidnap their citizens mentally). Ces gouvernements ne sont pas simplement victimes de l'abondance communicative. Ils sont perpétrateurs de tendances anti-démocratiques. Leur implication croissante dans le business de la manipulation des apparences - tendance qui nous conduit vers « l'âge de la ruse » (the age of contrivance, une expression inventée par l'historien américain Daniel Boorstin dans The Image [1962]15) - est parfaitement évidente après un examen même superficiel des tactiques de gestion des médias des gouvernements Blair. Ils ont porté cet art à de nouveaux sommets. Ils alimentaient les « fuites » comme des exclusivités (« vous pouvez l'avoir, mais seulement si vous la mettez en page 1 »). Lorsque des histoires embarrassantes ont éclaté, ils ont sorti des leurres. Ils essayaient de maîtriser l'art de se délester des infos de canniveau les jours de boulot (ce qu'ils ont appelé « jeter les cadavres »). Ils ont nié. Ils ont menti. Plusieurs histoires juteuses confirment que les gouvernements Blair savaient très certainement ce qu'ils faisaient. Alastair Campbell, chef tacticien de Blair, pratiquait régulièrement l'art de la tromperie, et l'a fait avec ruse et finesse. Son adjoint (Lance Price) rappelle que Campbell, tâtant le terrain, affirma délibérément à un journaliste de News of the World que Blair était resté au huitième étage d'un hôtel qui n'en comportait que six (le journaliste n'a jamais pris la peine de vérifier) ; et que Campbell est allé à un concert de Britney Spears et a réussi à obtenir son autographe, puis paria avec quelqu'un 200 livres sterling qu'il pourrait faire balancer par le Evening Standard une histoire disant qu'elle soutenait le parti Labour. Il gagna le pari le jour même.

 

Ces anecdotes sont sans doute triviales, mais elles font néanmoins apparaître une image plus large, qui soulève naturellement la question : comment au juste s'y prennent les gouvernements pour parvenir à leurs fins dans un monde d'abondance communicative ?

 

Ce que je souaiterais dire est que'une difficulté fondamentale - plus inquiétante – concernant la métaphore blairienne de la « bête sauvage » médiatique est qu'elle ignore la docilité habituelle des médias. Le mot « spin »16 ne saisit pas exactement ce qui se passe, car le problème n'est pas seulement la manipulation du haut vers le bas des médias par le gouvernement. Il y a un problème tout aussi grave : la connivence des journalistes et leur « barratin » (churnalism) sur la tendance générale dans la gestion par le autorités des médias. Flat Earth News (« les infos type 'horizon plat') du journaliste anglais Nick Davies présente à mon avis une idée assez convaincante des racines de cette docilité.

 

Davies est conscient qu'à l'époque de l'abondance communicative, on se plaint très souvent du mauvais comportement des « médias », et des journalistes en particulier. On les accuse souvent de chasser en meute, les yeux rivés sur les nouvelles de canniveau (bad news), aguillonés par la rédaction (newsroom) qui leur dit qu'on ne doit pas autoriser les faits à interrompre le déroulement des histoires (facts must never be allowed to get in the way of stories). Le journalisme adore chatouiller, se fonde sur de sources non identifiées, empile les informations creuses (fills news holes) - à l'ère de l'abondance communicative, l'information ne dort jamais – fait tournoyer les sensations, et se concentre à l'excès sur des personnalités, plutôt que sur des situations limitées dans le temps (time-bound contexts). Il est considéré, notamment par les types amateurs de littérature, comme stéréotypé, s'ennuyant trop vite, et aimant à se prosterner devant les conférences de presse des puissants, dans les entreprises et les gouvernements.

 

Ces généralisations sont sans doute exagérées. Il y a beaucoup de journalistes travailleurs, honnêtes et à l'esprit ouvert par conviction ; et d'ailleurs, comme Michael Schudson l'a récemment souligné dans Why Democracies Need an Unlovable Press (« pourquoi les démocraties ont besoin d'une presse inaimable »), rouspéter contre les journalistes n'est, tout bien pesé, pas une si mauvaise chose pour la démocratie de contrôle, surtout si elle aiguise l'esprit des citoyens et encourage leur sens du scepticisme envers le pouvoir, y compris le pouvoir des journalistes de représenter et de définir le monde dans lequel nous vivons. La rouspétance a néanmoins eu des effets néfastes ; à en juger par leurs faibles cotes de popularité, les journalistes ont du mal rester au-dessus des politiciens, des agents immobiliers, des vendeurs de voitures et des banquiers. Pourtant, Davis montre que le problème est pire que cela, car ces plaintes sont en fait symptomatique d'un problème plus profond, qu'il saisit fort bien. Pour des raisons ayant trait aux pressions du marché et du contrôle managérial par le haut (top-down), la plupart des journalistes ne travaillent plus « hors agenda » (off diary). Ils n'ont pas le temps de sortir et de trouver leurs propres histoires, de vérifier soigneusement le matériel qu'ils manipulent. La conséquence est que les journalistes deviennent très vulnérables à l'ingestion et à la reproduction de paquets tout faits (package) d'informations, livrés par l'industrie des relations publiques et les gouvernements. Comme un corps humain dépourvu de système immunitaire correctement fonctionnel, les médias produisent beaucoup de distorsion ou de pseudo-informations, ou de pseudo-couverture sur de pseudo-événements – un grand nombre d'infos type « horizon plat » (flat earth news). Tout aussi inquiétant est le fait que le « barratinage » (churnalism) tend à produire et organiser le silence public. Cela pourrait s'appeler des informations « sans horizon du tout » (no earth news), parce qu'il s'agit d'histoires importantes auxquelles les journalistes à travers le monde ne parviennent tout simplement pas à s'intéresser, d'une façon profonde, parce que des sujets tels que la croissance mondiale de la pauvreté, le commerce des armes, l'endettement dans le secteur bancaire et celui du crédit sont compliqués et nécessitent forcément de la concentration et des recherches intensives en profondeur pour être complètement et correctement traités.

 

 

PENSÉE GRÉGAIRE (groupthink) ET DÉMOCRATIE

 

Infos 'sans horizon' ; infos 'horizon plat' ; cyber-attaques ; mouvements restreignant la liberté d'information par des forclusions en ligne (gatekeeping = limitation et contrôle d'accès) ; prolifération d'oligopoles médiatiques ; populisme à la Berlusconi des médias de masse et asservissement organisé des médias face à un pouvoir irresponsable (unaccountable power) : voici quelques-unes des tendances qui augurent mal pour [l'avenir de] la démocratie, à l'ère de l'abondance communicative. Cette conférence suscite quelques questions-clé au sujet de ces tendances – davantage de questions certainement que je ne serais capable de compter ou de résoudre intelligemment. Mais je pose la question : pourquoi n'établissons-nous pas un tableau exhaustif de cette décadence des médias et de son pouvoir inquiétant d'introduire la rigor mortis dans le corps politique démocratique ? Dans quelle mesure cette décadence est-elle aggravée par l'effondrement du modèle économique des journaux d'information, et par le phénomène neuf du journalisme délibérément « rouge-sang » (red-blooded) de rentabilité et de profit, qui chasse en meute, les yeux rivés sur les informations de canniveau (bad news), cornaqué par les règles des salles de rédaction, qui incluent : la titillation raccoleuse ; le recours à des sources officielles (« en évitant la clôture électrique ») ; le donnez-leurs-ce-qu'ils-veulent / ce-qu'ils-veulent-croire ; les histoires type « si c'est vendable, nous le raconterons » ; [un journalisme] gouverné aussi par la focalisation excessive sur des personnalités, plutôt que sur des récits et des analyses sensibles aux contextes temporels et spaciaux ? Je pourrais poursuivre par cette autre question : que peut-on faire – à supposer qu'il y ait quelque chose à faire - à propos de la décadence médiatique ? Et par quelques interrogations dérangeantes : tout bien pesé, l'âge de l'abondance communicative ne produit-il pas plus de risques que promesse ? Y a-t-il des parentés avec le début du XXe siècle, quand la presse écrite, la diffusion radio et cinématographique, ont hâté l'effondrement généralisé de la démocratie parlementaire ? Les échecs des médias de notre époque sont-ils les signes avant-coureurs de tendances profondément autoritaires, qui pourraient finalement aboutir à la naissance de la « post-démocratie » - des régimes politiques (polities) dans lesquels les gouvernements prétendent représenter les majorités qui sont des artefacts [créés par les] médias, l'argent, l'organisation et la force des armes ?

 

Un sceptique pourrait répondre en soulignant que toute forme historique de communication a suscité la grogne intellectuelle et la résistance. Après tout, Platon s'opposait aux discours illusoires de la Pnyx ; à l'ère de la démocratie représentative, John Stuart Mill s'inquiétait des menaces à la liberté posées non par des rois et des tyrans, mais par l'« opinion publique » naissante, nourrie par les journaux, les brochures, les livres et les pétitions ; et pendant les années 1920 et 30, nombreux étaient ceux qui se lamentaient qu'Hollywood, la radio, et la télévision étaient des agents de mystification de masse (mass deception). Les échecs des médias de journalisme et de communication, leur propension, dans des conditions démocratiques, à rabaisser (let down) les citoyens, sont certainement un problème très ancien, pourrait ajouter notre sceptique. Après tout (pour sortir de nulle part un exemple), les médias du monde entier ont diffusé d'absurdes histoires à la fin de la seconde guerre mondiale, affirmant qu'Hitler était pas mort, qu'il était un ermite en Italie, qu'il travaillait comme serveur à Grenoble, comme berger en Suisse, comme pêcheur en Irlande, et qu'il avait fui en Amérique du Sud par sous-marin et par avion. À peu près rien - pourrait conclure le sceptique – de nouveau sous le soleil, qui a toujours réussi à briller sur la démocratie, lui permettant de s'épanouir dans ce siècle, aidée par des journalistes courageux et des médias indépendants.

 

Il y a du vrai dans ces objections. Mais se pourrait-il que la décadence de médias importe aujourd'hui beaucoup plus que durant les dernières décennies ? Je crois que oui, en partie parce que (comme j'ai essayé de l'expliquer dans The Life and Death of Democracy17), nous vivons à une époque où la plupart des vieux arguments en faveur de la démocratie s'afaiblissent et où même il y a une notable augmentation du soutien à l'idée que la démocratie est un outil de second ordre d'exercice du pouvoir, car il enjoint les gouvernements à se soumettre aux balivernes et à la confusion du public, les enferme dans le conflit, et, par conséquent, les empêche de faire les choses efficacement. Une autre raison existe, tout aussi importante, pour laquelle la décadence des médias est grave : nous sommes confrontés à un nombre croissant de problèmes vitaux interconnectés, transfrontaliers, dont la définition, l'analyse et la résolution nécessitent des moyens de communication s'opposant à la «pensée grégaire » (groupthink), à la folie et à l'hubris, se focalisant sur l'action (being on the ball), vigilants devant les puissants, réceptifs et responsable envers les citoyens et leurs représentants.

 

Ces deux raisons pour lesquelles la décadence des médias devrait être inquiétante pour les démocrates sont étroitement connectées au problème de l'hubris. L'arrogance politique teintée d'erreurs aveugles confinant à la stupidité - ce problème de l'orgueil (hubris) - est sans doute le plus grand défi ultime auquel fait face à tout système de pouvoir concentré et incontesté. Ceux qui détiennent un pouvoir libéré du « fardeau » des commentaires et de la critique, du compromis négocié ou du veto imposé, peuvent se considérer comme chanceux, comme vivant sur le toit du monde, ou dans le ciel. Ils peuvent croire totalement aux effets harmonisants de l'augmentation annuelle du PIB ; ou que Dieu bénit leur pouvoir ; ou que la majorité des gens peut être séduit par la transformation de la politique en show-business de série-B. Prenons le cas de la Chine contemporaine, dont les dirigeants n'ont que peu ou pas de sympathie politique pour la démocratie sous sa forme de contrôle. Alors qu'ils vénèrent souvent « le peuple » comme fondement de leur propre forme d'auto-gouvernement, aux caractéristiques supposées spécifiquement « chinoises », ils rejettent la démocratie entendue comme l'actuelle surveillance, le châtiment et l'humiliation du pouvoir par le public. La démocratie de contrôle - détaillée dans l'initiative [d'un groupe d'intellectuels chinois] appelée Charte '08 -, est accusé de parler en multiples langues. On lui reproche de produire beaucoup trop de points de vue contradictoires, qui n'ont en tout cas pas la même valeur. Permettre la surveillance publique du Parti et de l'État engendre la confusion, la discorde et le désordre. Cela viole les principes de la Société Harmonieuse. Cela menace la capacité avérée de l'État à améliorer les standards du bien-être matériel et donc à améliorer la qualité de la vie des gens. Les dirigeants de la Chine accusent ainsi leurs adversaires de comploter par le chaos, la résistance et la « contre-révolution ». L'harmonie sociale, dit-on, exige un leadership énergique et un gouvernement intelligent affranchi des vices de la compétition partisane, des parlements inutiles et des organismes querelleurs de la société civile qui ne représentent personne, sinon leurs propres intérêts, ou les desseins de puissances « étrangères ».

 

À l'aune de l'histoire de la démocratie, une grande part de ces exigences sont des lieux communs rebattus, conçus pour détourner l'attention du fait brutal que, dans la pratique, ils peuvent avoir des effets dévastateurs, en particulier dans les cas où les puissants tombent narcissiquement amoureux de leur propres jugements. Le rayon de leur cercle de conseillers se rétrécit. Ils dénigrent, écartent ou font disparaître leurs critiques, et deviennent généralement dédaigneux de toutes les opinions et preuves qui vont à l'encontre de leur propre point de vue. Ils profèrent des paroles en l'air ; ce qu'ils font et pourquoi ils font ceci ou cela, tout s'enrobe de fantasmes, au point où les problèmes, les échecs politiques et les retraites forcées soit passent inaperçus, soit sont interprétés, à tort, comme des triomphes.

 

Il y a quatre décennies, le psychologue américain Irving Janis (1918-1990) étiquetait ce genre de comportement hubrique comme de la 'pensée grégaire' (groupthink) : une tendance propre aux décideurs opérant dans des structures collectives à ignorer la preuve contraire, pour tirer vers soi les autres (in the interests of towing the line) et pour faire avancer les choses. Il a montré (dans Victims of Groupthink [1972]) comment la pensée grégaire a joué un rôle de contribution fondamentale au fiasco de l'invasion américaine de Cuba dans la Baie des Cochons. Des exemples plus récents de décisions politiques ou non-décisions protégées par la pensée grégaire viennent à l'esprit, parmi lesquelles l'invasion et l'occupation de l'Irak et de l'Afghanistan, et la négligence de beaucoup de gouvernements démocratiques ayant permis aux institutions bancaires et de crédit de réguler eux-mêmes leurs propres affaires, sans être entravés ni par les objections ni par les craintes qu'utiliser à « grande échelle » l'effet de levier du risque sur les marchés monétaires entraînerait finalement des bulles spéculatives géantes, dont l'éclatement produirait une énorme récession mondiale.

 

Les bêtises politiques de ce genre ne sont pas matière à plaisanterie. Elles blessent la vie d'un nombre croissant de personnes ; pour une variété de raisons allant de l'échelle technologique (technological scale) à la mobilité du capital et à l'abondance communicative, leur emrpeinte visible mondiale (sensed global footprint) se creuse. L'échec des politiques à travers le monde nous fait revivre la douloureuse vérité de ce vieux proverbe qui dit que les imbéciles ne changent jamais d'avis (fools never differ) – que le pouvoir incontesté (unchallenged) est dangereux, parce qu'en fin de compte il est aveugle à sa dépendance à un univers d'une forte complexité, avec de grandes inconnues et de profondes conséquences imprévues. L'hubris nourrie par la pensée grégaire est le talon d'Achille de tout pouvoir irresponsable devant le public (publicly unaccountable power). L'unique remède humain connu contre ses effets toxiques est la libre circulation des points de vue différents, des hypothèse (conjectures) courageuses, des jugements contradictoires, des freins et des contrepoids, de l'humilité institutionnelle (institutional humbling) du pouvoir. Le contrôle public robuste du pouvoir est la façon la plus sage de traiter la complexité, de faire face à l'incertitude, et d'anticiper, reconnaître et éviter les erreurs, ou d'agir pour éviter La Grande Erreur. Voilà pourquoi la décadence des médias est un problème pour la démocratie de contrôle - et pourquoi des remèdes pour ses effets indésirables doivent de toute urgence être trouvés. »

 

 

NOTES :

 

1  Expression signifiant attraper, duper quelqu'un, pour le ridiculiser (Ndt).

2  Au sens kantien de « Publizität » : rendre un fait ou une pensée publics, c'est-à-dire connus de tous. Cf. Was ist Aufklärung ? (Qu'est-ce que les Lumières?), AK VIII, p.37, mais aussi Zum ewigen Frieden (Vers la paix perpétuelle), 2e app. AK VIII, p.381 : « On peut appeler la proposition suivante formule transcendantale du droit public (öffentlichen Rechts) : ' Toute action qui a trait au droit des autres hommes, dont la maxime n'est pas compatible avec la publicité (deren Maxime sich nicht mit der Publizität verträgt), n'est pas de droit. ' » (Ndt)

3  Allusion aux célèbres paroles d'une ancienne comptine britannique, « Humpty Dumpty », reprise par Lewis Caroll dans De l'autre côté du miroir : « All the king's horses and all the king's men /

couldn't put Humpty together again ». (NdT)

4  En allemand dans le texte, Gestalt signifie figure, forme, par opposition à Hintergrund, fond, arrière-plan. (NdT)

5  Allusion au conte d'Andersen Les habits neufs de l'Empereur. (NdT)

6  Nous proposons de traduire ainsi l'anglais gated communities, formes de quartier de copropriétés résidentielles sécurisés, fermés, dont les entrées/sorties sont vidéo-surveillés : voir http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9sidence_ferm%C3%A9e. (NdT)

7  Brick : une brique. (NdT)

8  Groupe de divertissement et d'information possédé par le magnat australien Rupert Murdoch et ses proches, qui compte de nombreux journaux, télévisions, entreprises de télécommunications dans le monde (source : http://fr.wikipedia.org/wiki/News_Corporation). (NdT)

9   Dans le texte original: Democracy is a form of self-government in which the means of deciding who gets what when and how are in public hands. The privatisation of the means of making decisions is antithetical to its spirit and substance. The same rule applies to the means of communication: when governments and/or monopoly or oligopoly businesses or private associations have exclusive control of media then the chances are high that democracy will suffer. The remarkable thing about the advent of the mass media-saturated galaxy of communicative abundance is that its generative rules – analogous to the generative rules of a grammar that enables speakers to utter infinite numbers of different sentences – encourage openness, dynamism, pluralism, experimentation, a strong sense of the contingency of things, all of them qualities that have a strong affinity with democracy. (NdT)

11  Voir aussi cet article sur l'histoire de la presse britannique et Murdoch : http://www.lesechos.fr/20/11/2003/LesEchos/19035-141-ECH_en-grande-bretagne—rupert-murdoch-passe-en-force-en-1986.htm. (NdT)

12  Si j'en crois Wikipédia, un ex-collaborateur, puis concurrent de Murdoch (NdT).

13  Le discours est intitulé « On public life » (sur la vie publique). Le passage en question dit : « the fear of missing out means today's media, more than ever before, hunts in a pack. In these modes it is like a feral beast, just tearing people and reputations to bits. But no-one dares miss out ». Une version .pdf se trouve ici : http://image.guardian.co.uk/sys-files/Politics/documents/2007/06/12/BlairReustersSpeech.pdf.

14  Technique consistant à viser le corps du batteur d'un lancer de balle très vigoureux, http://fr.wikipedia.org/wiki/Bodyline.

15  Daniel J. Boorstin, L'Image, ou ce qu'il advint du Rêve américain [« The Image: A Guide to Pseudo-Events in America, éd. Vintage] Paris, éditions Julliard, coll. « 10/18 »,‎ 1961 (1963 pour la France) (réimpr. 1971, éd. 10/18).

16  Spin signifie « tourner », « pivoter », « essorer »... Allusion sans doute aux « spin doctors », ces professionnels des relations publiques et médiatiques au service des hommes politiques, qui orientent et retournent les tendances médiatiques, calment ou relancent les rumeurs, etc.

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